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Pour de nombreux spécialistes, la politique de l'offre et le diagnostic budgétaire portés par l'Allemagne et la France sont en train de pousser la zone euro vers l'abîme.
Pour de nombreux spécialistes, la politique de l'offre et le diagnostic budgétaire portés par l'Allemagne et la France sont en train de pousser la zone euro vers l'abîme.
©Reuters

Entente sacrée

De Piketty aux libéraux en passant par les keynésiens forcenés, cette étrange communauté de ceux qui faisaient un meilleur diagnostic de la crise française

Libéraux, keynésiens, monétaristes... Rien à voir, dites-vous ? Pourtant ils sont tous d'accord pour dire que la politique de l'offre et le diagnostic budgétaire portés par l'Allemagne et la France sont en train de pousser la zone euro vers l'abîme.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Alors qu’il refusait sa légion d’honneur, l’économiste Thomas Piketty déclarait que le gouvernement "ferait mieux de se consacrer à la relance de la croissance en France et en Europe". Très rapidement, Thomas Piketty se voyait renvoyer à son "appartenance" à la "gauche de la gauche" et donc, à son anticapitalisme primaire. La condamnation de la politique dite de l’offre menée par François Hollande, entre la supposée libéralisation du pays proposée par la Loi Macron et la baisse des charges proposée par le pacte de responsabilité, ne serait pas légitime. Il n’y a aurait, comme on peut l’entendre si souvent, pas d’alternative.

Car s’il existe un discours alternatif, comme cela est le cas de Thomas Piketty, celui-ci est systématiquement renvoyé soit à l’extrême gauche soit à l’extrême droite. Parce que les gens de bon sens produisent tous le même diagnostic : la France va mal parce qu’elle a trop dépensé, parce que maintenant elle doit payer, que ses salaires sont trop élevés et qu’il faut désormais soigner sa compétitivité. Pur bon sens. Il n’y a pas d’alternative. Tout opposant à cette version est un irresponsable privé de sens commun, qui cherche à "cacher la vérité" aux français. Puisque le discours est difficile, puisqu’il appuie là où ça fait mal, il est forcément juste. Un discours séduisant.

Mais il existe un petit grain de sable dans cette belle mécanique. En effet, depuis l’entrée du monde dans la grande récession, la doctrine de la politique de "l’offre" n’est effectivement représentée qu’en Europe continentale, c’est-à-dire au sein de la zone euro. Le grain de sable est que la zone euro est, de loin, l’économie la plus fragile des pays avancés. Car elle est encore à 11.5% de taux de chômage contre 5.8% aux Etats Unis, 6% au Royaume Uni, ou 3.5% au Japon. C’est un gouffre qui sépare ses zones.

Et il existe une explication fondamentale à ces divergences. Alors que le Japon, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, ont tous trois diagnostiqué un problème de demande qu’ils ont résolu par la voie monétaire, c’est-à-dire par la voie de leur banque centrale, la zone euro s’est contentée de répondre par la voie de la politique de l’offre et de la restriction budgétaire. Deux solutions opposées qui ont produit des résultats… opposés.

Car c’est bien cette politique de la demande qui marche partout dans le monde qui est si souvent moquée en France, et plus largement dans la zone euro. Peu importe que ce diagnostic soit aujourd’hui partagé par le FMI ou par L’OCDE, l’Europe continentale ne peut qu’avoir raison malgré sa lamentable stagnation, puisqu’elle a un "discours de vérité". Les autres ne sont que des "keynésiens" qui ne comprennent rien à la "vraie économie".

Car en effet, les Keynésiens, les néo keynésiens, les post keynésiens partagent ce diagnostic d’une crise de la demande. Les Prix Nobel Paul Krugman et Joseph Stiglitz n’ont pas de mots assez durs envers cette zone euro, mais qui reste totalement indifférente à ce discours supposé ultra gauchiste. De la même façon lorsque des plus modérés comme le Prix Nobel d’économie Christopher Sims, reconnu par le comité Nobel pour son traitement des causes et des effets en macroéconomie, indique que "la politique de l’Allemagne aggrave la crise" ou que "l’Allemagne fait davantage partie du problème que de la solution", ici encore, aucune réaction ne se produit.

Puis, lorsque des personnalités économiques anglo-saxonnes, réputées "de droite", ou "libéraux" indiquent comme Tyler Cowen que "la leçon finale de cette débâcle est que des nations brillantes, avec des intentions nobles, peuvent commettre d’énormes erreurs". Ou comme le disciple monétariste de Milton Friedman, le très libéral Scott Sumner déclare :

"Bon, la BCE a relevé ses taux en 2008. La BCE se tient près du corps avec une arme à la main. Le corps montre une blessure par balle. L’arme fume encore. Et la plupart des économistes ne le croient pas. “Mon dieu, une banque centrale ne causerait jamais de récession, cela n’arriva que dans ces terribles vieilles années 30". Mais bon sang, de quelle preuve ont-ils besoin ?

Puis, trois ans plus tard, ils recommencent (la BCE a relevé ses taux en 2011). (..). La Banque centrale européenne est désormais une tueuse en série(..). Ils ont tué un nouveau travailleur. Encore, ils ont été pris sur le fait, une arme à la main. Encore fumante.

Pourtant, la profession économique est comme l’inspecteur Clouseau, cherchant un moyen de justifier comment cette nouvelle crise a pu être causée par la dette souveraine.(…). Le PIB réel dans la zone euro est aujourd’hui plus bas qu’il ne l’était en 2007, et nous devrions croire que cela est dû à une crise immobilière aux Etats-Unis ou aux troubles en Ukraine ? Si la situation en Europe n’était pas si tragique, cela serait comique."

Le problème de ce qui apparaît comme la vision "dominante" en France et en Europe, celle de la crise de l’offre et du diagnostic budgétaire, est qu’elle n’est majoritaire qu’en Europe continentale. C’est-à-dire à l’endroit même où la crise persiste encore. Lorsque l’on se contente de renvoyer Thomas Piketty à son "gauchisme primaire", ou les monétaristes libéraux à leur hétérodoxie maladive, on évite de se rendre compte à quel point cette vision française, européenne, allemande, est isolée dans le monde.

Si les libéraux monétaristes se mettent main dans la main avec les keynésiens pour diagnostiquer un gigantesque problème de la demande en Europe, comme cela était le cas dans les années 30, il serait peut-être bon de se poser des questions. D’autant plus qu’ils ont communément participé au déclenchement des plans de relance dans chacune des zones citées.

Il ne devrait pas être nécessaire de démontrer que la Réserve Fédérale des Etats Unis, la Banque d’Angleterre, ou la Banque du Japon n’ont pas d'accointance particulière avec le Front National ou le Front de gauche. La trop facile et trop systématique "reductio ad" extrême droite ou gauche en devient véritablement grotesque.

De la même façon que pendant les années 30, l’absolue volonté de voir un problème d’offre là où il existe un problème de demande plonge le continent européen dans le chômage de masse et la déflation. Tout en se plaignant de voir progresser les populismes de toutes sortes.

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