Comment retrouver des dépenses publiques soutenables SANS retomber dans les erreurs ayant condamné la zone euro à une croissance faible ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Comment retrouver des dépenses publiques soutenables SANS retomber dans les erreurs ayant condamné la zone euro à une croissance faible ?
©DANIEL ROLAND / AFP

Au secours, l’austérité est de retour

Comment retrouver des dépenses publiques soutenables SANS retomber dans les erreurs ayant condamné la zone euro à une croissance faible ?

Comme le raconte Politico, la commission européenne entend mettre fin en 2023 à la general escape clause qui suspendait de facto le pacte de stabilité et de croissance pour retrouver une dynamique plus conventionnelle. Certaines voix comme celle de Wolfgang Schäuble appellent à l’austérité.

Don Diego De La Vega

Don Diego De La Vega

Don Diego De La vega est universitaire, spécialiste de l'Union européenne et des questions économiques. Il écrit sous pseudonyme car il ne peut engager l’institution pour laquelle il travaille.

Voir la bio »

Atlantico : Comme le raconte Politico, la commission européenne entend mettre fin en 2023 à la general escape clause qui suspendait de facto le pacte de stabilité et de croissance pour retrouver une dynamique plus conventionnelle. Certaines voix comme celle de Wolfgang Schäuble appellent à l’austérité. S’apprête-t-on à refaire les mêmes erreurs qu’en 2008 ?

Don Diego de la Vega : Non, nous allons en faire d’autres.  Nous sommes en zone euro donc nous générons toujours des erreurs différentes. Entendons-nous d’abord sur le mot austérité. Cela signifie baisser les dépenses et en particulier les mauvaises dépenses, celles de fonctionnement. Aujourd’hui, ce sont les transferts et la mauvaise graine de l’état providence, des choses redondantes ou contreproductives, etc. Cette austérité-là n’a jamais été pratiquée en France. On ne l’a pas fait sous Nicolas Sarkozy, mais il y avait la crise. Sous Hollande on ne l’a pas fait car il était organiquement impossible de le faire et bien sûr ce n’est pas non plus le cas durant ce quinquennat. Emmanuel Macron a une posture donquichottesque sur ces questions avec une pratique qui est celle du parti socialiste. Il faut admettre pour sa défense qu’il a dû gérer les gilets jaunes et le Covid qui ont entrainé des dépenses. 

A mon sens, depuis 2008, il faut soutenir la demande agrégée car nous avons un banquier central indépendant et à moitié fou qui mène une politique extraordinairement restrictive avec un euro beaucoup trop cher. Nous sommes obligés de faire l’inverse de ce qu’il faudrait. Nous aurions besoin d’une politique monétaire accommodante et d’une politique budgétaire restrictive. Mais à cause du banquier central nous sommes obligés de faire l’inverse et d’avoir une politique budgétaire accommodante. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas fournir des efforts d’optimisation. Emmanuel Macron l’avait promis mais il n’y a rien eu d’autre que la poursuite de ce qui se fait depuis 40 ans : des coupes et des gels forfaitaires sans programme de changement des structures. 

À Lire Aussi

Une étude démontre que l’austérité fiscale post-pandémies accroît nettement les inégalités

Donc je suis contre l’austérité pour l’austérité car nous sommes dans une période déflationniste avec une politique monétaire restrictive. Mais on peut éviter de faire des bêtises. Nos dépenses publiques sont égales à 1100 milliards d’euros annuels pour l’ensemble des administrations publiques, soit environ 60 % du PIB. C’est du jamais vu, sauf en Suède il y a 40 ans, ce qui les avait menés proches de la faillite dans les années 1990. Donc il doit y avoir moyen de faire la même chose en dépensant un peu moins. C’est ce qu’on appelle les gains de productivité. Je pense donc qu’il n’y a pas besoin d’être austéritaire au sens des donneurs de leçons allemands (qui au passage n’appliquent pas leurs propres leçons). Malheureusement, on ne peut pas appliquer un programme de choc tant que la BCE met l’euro trop cher. Ça serait la double peine.

Quand Macron est arrivé au pouvoir, il a voulu donner des leçons au secteur privé qui, lui, baigné dans le milieu concurrentiel sait comment être efficient. Et d’autant plus que l’euro est cher. Il a essayé de réinventer le monde de l’entreprise alors qu’il ne connait pas le secteur. Il aurait mieux fait de s’occuper du public qui a besoin d’être réorganisé. Il a préféré donner des leçons, jouer au mécano industriel et essayer de réinventer le capitalisme français. 

Comment réformer le secteur public ? Comment obtenir ces gains de productivité que vous évoquez sans baisse des prestations ? 

Réformer le secteur public est très compliqué, cela nécessite de traiter avec les syndicats, de négocier, faire de la théorie des jeux, payer pour réformer. Ce n’est pas simplement de la politique économique c’est aussi de l’économie politique. C’est long, subtil et on risque d’y prendre des coups. Organiser des symposiums sur le réchauffement climatique ou le capitalisme global, c’est plus facile pour se faire mousser.

Agir dans le secteur des services et face à des emplois à vie, ce n’est pas simple et cela prend du temps.

Donc, d’abord, il faut rétablir des incitations. Il faut que les rémunérations des fonctionnaires soient plus différentiées, se fassent en partie au mérite, avec des systèmes de primes, etc. Les syndicats ne veulent pas en entendre parler. Pourtant, rétablir des institutions permet d’offrir un cadre permettant de retrouver des entrepreneurs de services publics. Ils sont payés davantage, sous-contrat de cinq ans, avec des évaluations plus rigoureuses et une culture du résultat. Mais ce n’est pas dans la culture française. Il fut un temps où ces entrepreneurs existait, comme Marcel Boiteux dans le nucléaire, ils étaient des personnages et de grands commis de l’Etat. Il faut que dans la sphère publique on puisse innover, manager, embaucher et virer. Ça demande de la pédagogie et un budget pour ces incitations, tant la carotte que le bâton. Il faut assumer le coût de la réforme et prévoir ce dernier. C’est d’autant plus compliqué actuellement puisque les caisses sont vides et que la présidentielle approche. Mais c’est un programme de cinq ou dix ans post 2022.

L’autre problème est que le public n’attire plus. Dans ma génération, la crème de la crème s’intéressait aux fonctions d’état. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il y a déperdition de la notion de service public. Il est possible d’y remedier relativement vite, mais pas par une pseudo réforme de l’ENA. Une vraie réforme nécessite de toucher aux grands corps et à l’Education nationale qui concentre la moitié des fonctionnaires. Aujourd’hui, le message dominant que peut porter quelqu’un comme Thomas Piketty est plutôt celui inverse, avec plus de personnel dans les classes ou des classes dédoublées. Dans une vision plus libérale, mettre des moyens dans certains hôpitaux ou établissements nécessite de libérer de la souplesse budgétaire. On ne peut pas puiser dans le régalien qui est déjà sollicité de manière déraisonnable, donc il faut s’attaquer aux transferts et à certains éléments de la redistribution. En particulier, il faut agir contre ces ponctions d’une partie de la classe moyenne au profit d’une autre. Pour cela, il ne faut pas que la décision vienne toujours d’en haut. Il est important de s’appuyer sur des exemples étrangers comme la Nouvelle-Zélande. Il faut aussi se réinventer des manières de se nouer les mains de manière beaucoup plus intelligente que le pacte de solidarité et de croissance.  Il ne faut pas non plus geler les dépenses à tout prix, l’important est le résultat donc il ne faut pas penser avec un tableur Excel. 

Emmanuel Macron n’a jusqu’à présent annoncé aucune réforme, il pourrait le faire ce lundi. Certaines décisions ont été évoquées, comme la réforme des retraites. Les mesures qu’il a mené à terme ou envisage de lancer vont-elles dans le bon sens pour atteindre ces buts ?

 Macron, c’est Tartarin de Tarascon. Il a tout vu, il connait tout et répond à toutes les questions. Mais c’est du flan. On disait autrefois « grand diseux, petit faiseux ». Toute son action depuis son élection est de cet ordre. Il n’y a jamais eu autant d’écart entre le discours et l’action. C’est l’empire du blabla et il est en train de progresser. Parfois les Français s’en aperçoivent, mais au fond ils aiment bien. En Europe, les politiques pratiquent tous cette logique : on parle des réformes mais on ne les mène surtout pas à bien. Le dernier qui a fait une réforme véritable est Schröder en Allemagne. Résultat, depuis la réforme du marché du travail, son parti, le SPD, n’a jamais été au pouvoir, sauf en coalition. Tous les politiciens européens ont compris le message : s’ils mènent de vraies réformes ils ne seront plus au pouvoir. Cela a découragé toutes les envies de réforme. La technique aujourd’hui, c’est de dire qu’on va faire une réforme mais sans la faire, ou alors on fuit à la première difficulté. Hollande a capitulé en 72h sur le dossier Air France. Mais s’il ne peut pas agir alors que les pilotes touchent plus de 100 k annuels, comment peut-il espérer faire des réformes chez des gens payés dix fois moins ?

On compense cette incapacité par une maestria dans la communication politique. Plus le réel a été transféré aux instances européennes plus il faut compenser par le verbe. Marcon excelle là-dedans, il suffit de voir sa côte de popularité. 

Il y a un certain nombre de sujets sur lequel un président, aujourd’hui, n’a plus la main. Aujourd’hui, le chef de l’état a d’abord pour mission de réformer l’état providence car il peut agir. Mais le rendement/risque de la réforme est très mauvais pour le politique. Donc on rêve parfois d’un gouvernement kamikaze, il sait ce qu’il faut faire et il le fait car il ne cherche pas la réélection. Sauf que ça ne marche pas. On ne réforme pas contre les gens et on doit agir sur le long terme. Le mode kamikaze fonctionnerait si on pouvait agir en six mois. Et de toute manière, ces candidats ne sont pas élus. On peut espérer que des évènements provoque une sorte de choc mental comme ce fut le cas lors de l’ère Meiji au Japon. Mais il faut fournir un effort de conscientisation et de comparaison internationale. On aurait pu imaginer que le Covid participe de cet effort, mais ce n’est pas le cas. Et il est possible qu’il devienne de plus en plus dur de réformer à mesure que l’âge moyen de l’électeur augmente. Point positif, des pays dont on ne soupçonnait pas le rebond, comme la Suède dans les années 1990, ont réussi. Mais ils ont fait deux choses qu’on se refuse à faire : dévaluer et réformer le système en supprimant la mauvaise graisse. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !