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Comment les métropoles sont devenues invivables pour les travailleurs peu qualifiés
©Reuters

Emplois fantômes

Comment les métropoles sont devenues invivables pour les travailleurs peu qualifiés

Des recherches américaines tendent à montrer que les métropoles n'offrent plus aux ouvriers non ou peu qualifiés les standards de vie de la classe moyenne qu'elles offraient jusque dans les années 1980.

Laurent  Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant. Membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Atlantico: Les ouvriers non ou peu qualifiés disparaissent des villes. A quoi impute-t-on ce phénomène ?

Laurent Chalard : Selon les travaux, mentionnés par un article de Bloomberg, de l’économiste américain David Autor, qui corroborent d’autres études, ce phénomène est principalement le produit de la désindustrialisation des grandes métropoles des Etats-Unis, liée à l’accélération depuis les années 1980 des délocalisations des emplois industriels vers des pays à plus bas coût de main d’œuvre (principalement d’Asie Orientale ainsi que le Mexique), et aux forts gains de productivité dans l’industrie demeurant sur place grâce à l’automatisation de la production, à l’origine de la suppression de nombreux emplois d’ouvriers peu qualifiés, qui ont été remplacés par des machines. En effet, pour les ouvriers peu qualifiés, il est beaucoup moins intéressant de vivre dans les grandes métropoles qu’auparavant car ils n’y trouvent plus guère d’emplois leur correspondant et que les salaires dans l’industrie se sont égalisés entre la ville et la campagne dans un contexte d’envolée du coût de la vie dans les grandes métropoles. Pour résumer, pour un travailleur peu qualifié, il vaut mieux travailler dans une usine à la campagne qu’à la ville pour espérer avoir un niveau de vie satisfaisant. Il s’ensuit un accroissement de l’écart de niveau de diplômes entre les grandes métropoles, attractives pour les plus diplômés, et les campagnes, où les gens moins diplômés restent sur place.

Ce phénomène redessine les contours des emplois dans les villes et dans les zones périurbaines voire rurales. Y a-t-il une organisation centre/périphérie correspondant à une répartition des compétences des plus élevées (en ville) vers les moins élevées (en périphérie) ? Qu'est-ce que cela induit pour l'économie des métropoles ? 

Effectivement, aux Etats-Unis, a tendance à se dessiner une géographie du type d’emplois suivant un schéma centre/périphérie, entendu que plus l’on s’éloigne du coeur de la métropole, plus les emplois proposés sont peu qualifiés. Pour résumer, les grandes métropoles concentrent les emplois les plus qualifiés du secteur tertiaire supérieur, dont la finance et les technologies de l’information, leur périphérie se spécialise dans des emplois intermédiaires, par exemple la logistique, alors que les emplois peu qualifiés se retrouvent dans les campagnes, où demeurent des activités industrielles traditionnelles, comme l’agro-alimentaire ou les industries extractives.

Cette évolution induit que l’économie des métropoles nord-américaines s’est fortement spécialisée, en l’occurrence dans les activités à haute valeur ajoutée, demandant une main d’œuvre diplômée, alors qu’auparavant elle était beaucoup plus diversifiée, proposant des emplois pour tous les niveaux de diplôme. Il s’est donc produit un phénomène de concentration des cadres dans les grandes métropoles, plus accentué qu’auparavant, alors que les ouvriers disparaissaient au fur-et-à-mesure du temps, les emplois bas-de-gamme étant désormais exercés par des employés du secteur tertiaire (nettoyage, restauration, services à la personne…), sous-payés, et donc principalement issus de l’immigration.

L'accès à la culture, à l'éducation, aux services sportifs des centre-villes est fermé à cette catégorie de population. Ces recherches montrent aussi que le fossé '"éducationnel" s'est accru depuis les années 1970 entre le centre et la périphérie. Ce phénomène ne ferme-t-il pas définitivement la route de l'ascension sociale pour les travailleurs peu ou non qualifiés ? 

la grande interrogation. En effet, une déconnexion géographique vient se coupler à la déconnexion sociale, formant une sorte de double peine. Aux Etats-Unis, les travailleurs peu qualifiés résident de moins en moins dans les territoires où les perspectives d’ascension sociale sont les plus importantes, c’est-à-dire les grandes métropoles, ce qui était moins le cas par le passé, où un enfant d’ouvrier qualifié d’un quartier industriel pauvre d’une grande ville pouvait accéder plus facilement à l’éducation et à la culture, lui donnant des perspectives d’ascension sociale certaines s’il avait un bon niveau et une motivation pour les études. Aujourd’hui, la distance géographique, qu’il faut percevoir comme un « coût », constitue un frein supplémentaire à l’ascension sociale des populations qualifiées, qui sont, d’une certaine manière, assignées à résidence dans leurs campagnes. En outre, étant donné la forte reproduction sociale dans le système éducatif, le fait que les populations moins diplômées soient surreprésentées dans les campagnes laissent à penser que les enfants auront beaucoup de mal à acquérir un niveau de diplômes plus élevé que leurs parents.

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