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Emmanuel Macron écoute le PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy, lors d'une visite à la centrale nucléaire de Civaux, le 17 mars 2016.
Emmanuel Macron écoute le PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy, lors d'une visite à la centrale nucléaire de Civaux, le 17 mars 2016.
©GUILLAUME SOUVANT / AFP

Bonnes feuilles

Comment les hésitations et l’art du « et en même temps » d’Emmanuel Macron fragilisent la filière nucléaire française

Bernard Accoyer et Chantal Didier publient « Une affaire d’Etat, La tentative de sabordage du nucléaire français » aux éditions Hugo Doc. Par ses coups de boutoir incessants, la mouvance anti-nucléaire a mis à mal une filière énergétique facteur de bien-être, de compétitivité économique et d'indépendance nationale. Il est plus que temps de résister aux diktats idéologiques et de s'appuyer sur la science. Extrait 2/2.

Bernard Accoyer

Bernard Accoyer

Bernard Accoyer est le président de l'association transpartisane Patrimoine Nucléaire et Climat (PNC-France). Il a été député Les Républicains jusqu'en 2017 et président de l'Assemblée nationale de 2007 à 2012.

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Chantal Didier

Chantal Didier

Chantal Didier est une journaliste indépendante. Elle a été éditorialiste à l'Est Républicain.

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Sur le nucléaire, Emmanuel Macron dit une chose et fait le contraire. Quitte à sacrifier une filière-clé et à menacer le pays de pénurie d’électricité.

« Notre avenir énergétique et écologique passe par le nucléaire. » Lors de sa visite au Creusot, le 8 décembre 2020, Emmanuel Macron s’affirme convaincu des vertus de l’atome. Il poursuit : « Si je n’ai jamais été partisan du tout nucléaire, parce qu’il est nécessaire de ne pas dépendre d’une seule source, je crois et j’ai toujours assumé que si nous devons rééquilibrer notre mix énergétique en réduisant la part du nucléaire, l’atome doit continuer à être un pilier de celui-ci pour les décennies à venir. » La fermeté des propos n’a pas empêché le doute sur la détermination du président de la République en la matière. Là aussi, le « en même temps » induit une bonne dose d’ambiguïté, sinon d’hypocrisie, et des conséquences particulièrement graves.

Rassurante, cette déclaration présidentielle ? Nullement, car elle prête à interprétation et peut se lire comme une remise en cause de la filière nucléaire française. En premier lieu, il n’a jamais été question pour personne que le nucléaire représente 100% de notre mix électrique et que notre électricité ne dépende que d’une seule source. Le mix diversifié de la France est une chance qui lui a fait éviter l’émission de milliards de tonnes de CO2, avec une expérience de 2000 années-réacteurs sans incident grave (chiffre correspondant au nombre total des réacteurs du parc français multiplié par leur durée de fonctionnement). En deuxième lieu, la décision de réduire la part du nucléaire de 70 à 50% dans notre mix n’a aucun fondement scientifique ni économique ; elle est purement idéologique, poussée par des antinucléaires que relaient le lobby hyperpuissant des industriels des énergies renouvelables. En troisième lieu, si le nucléaire doit rester « un pilier » de notre mix, pourquoi marteler qu’il faut en réduire la part de 70 à 50% ? À grands frais et au risque de compromettre notre approvisionnement car, avec environ 40% d’électricité éolienne et de photovoltaïque intermittentes, nul ne sait comment assurer la stabilité du réseau et répondre de façon sûre à la demande des consommateurs. En somme, personne ne peut garantir le bon fonctionnement du système électrique que l’on tente d’imposer aux Français.

La réponse du président de la République à l’interpellation d’un climatologue belge n’est pas plus rassurante. Nous sommes le 28 août 2018 et Nicolas Hulot vient de démissionner avec fracas du ministère de la Transition écologique. Scientifique de renommée mondiale, André Berger écrit alors à Emmanuel Macron pour lui suggérer de tirer profit de cette crise en choisissant une politique nucléaire affirmée qui ferait de la France un leader du combat contre le réchauffement climatique. « Si le monde entier adoptait le mix énergétique français, ses émissions annuelles de dioxyde de carbone seraient divisées par quatre », explique l’expert. Évoquant le rapport de Yannick d’Escatha et de Laurent Collet-Billon, qui propose de lancer la construction de 6 EPR d’ici à 2025, il encourage le chef de l’État « à continuer dans cette voie ». En vain. Pourtant commandé conjointement par les ministres de l’Industrie et de l’Environnement, ce rapport n’aura eu comme destin que de rester dans les tiroirs. Sans doute sur arbitrage élyséen. Parce qu’il liait la survie de la filière nucléaire à la construction de 6 nouveaux EPR dès 2025 et s’inscrivait ainsi en faux contre les orientations dominantes au sein du ministère de la Transition écologique ?

On mesure aujourd’hui les conséquences de ce classement sans suite qui compromet l’avenir énergétique national et place la France sur la voie de la réduction de la part du nucléaire dans le mix en ignorant délibérément l’effet falaise que créera, sur la capacité installée, l’arrivée en fin de vie du parc.

Dans sa réponse au climatologue, Emmanuel Macron s’affirme « convaincu de l’importance particulière du nucléaire en tant qu’énergie décarbonée pour garantir un niveau d’émission de gaz à effet de serre le plus bas possible » et se félicite de la reconnaissance ainsi apportée au « mix énergétique français ». Il se dit décidé à « poursuivre nos efforts en la matière et à accélérer la transition mondiale vers une économie bas carbone ». De quoi hérisser les partisans d’un abandon de l’électricité nucléaire, mais rien qui convainque vraiment les défenseurs de cette énergie peu carbonée.

Le président de la République acte dans sa réponse l’objectif de réduire la production d’électricité nucléaire à 50% du total, contre environ 70% aujourd’hui, en 2030, retardant de cinq ans la date butoir prévue, au moment où il s’exprimait, par la loi de transition énergétique et de croissance verte votée sous François Hollande. Mais, comme le souligne Sylvestre Huet, s’exprimant sur le blog du Monde, cela « ne fait pas une politique de long terme », « surtout pour la composante nucléaire, dont les temps de réalisation et d’exploitation des outils de production se comptent en décennies et la gestion des déchets en activité séculaire. » Au-delà du choix d’un chiffre – 50% – qui se justifie plus par des besoins de communication que par des raisons scientifiques, le journaliste estime que le gouvernement devrait intégrer des sujets-clés dans ses décisions : maîtriser le cycle du combustible nucléaire ; établir une feuille de route sur trente ans pour la construction de nouveaux EPR afin d’entretenir le savoir-faire des ingénieurs et techniciens, lequel a beaucoup manqué à Flamanville ; préparer l’avenir avec le projet de réacteur Jules Horowitz à Cadarache et le projet Astrid de réacteur à « neutrons rapides ».

(…)

Si les pronucléaires voient ainsi chez le chef de l’État une volonté cachée de mettre fin à cette énergie en France, les antinucléaires lisent les décisions ou hésitations d’Emmanuel Macron comme autant de preuves d’un engagement en faveur de l’atome. Effets dangereux d’un « ni-ni » qui contraint à des exercices d’équilibriste et expose à mécontenter tout le monde. Au fil des épreuves, le président de la République semble toutefois se convaincre qu’il ne peut remplir ses objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre sans conforter la filière nucléaire. À tout le moins intervient-il dans ce sens lorsque les dénonciateurs de l’impasse énergétique dans laquelle la France est engagée deviennent audibles et que des journalistes compétents et objectifs l’expliquent aux Français. Surtout quand le prix de l’énergie risque de plomber le climat de la campagne présidentielle. Mais force est de constater qu’à l’approche de la fin du quinquennat, malgré les discours, aucune décision concrète d’application immédiate et positive n’a été prise pour la filière. Au contraire. Comment espérer relever les défis climatiques, industriels et a fortiori de la réindustrialisation, dans de telles conditions ?

En février 2021, nous avons écrit au président de la République pour l’alerter sur les décisions à prendre à Bruxelles en matière de taxonomie verte. Laquelle conditionne l’accès aux financements européens et donc les investissements pour de nombreuses années. Refuser d’y inscrire le nucléaire, comme le maintient l’Allemagne, c’est rendre prohibitifs les coûts de construction de futurs EPR en France et en Europe. Un mois plus tard, Emmanuel Macron et les premiers ministres de Hongrie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie ont envoyé une lettre allant dans ce sens à la Commission européenne. Ils y lancent « un appel d’urgence pour assurer des règles du jeu équitables pour l’énergie nucléaire dans l’Union européenne, sans l’exclure des politiques et des avantages climatiques et énergétiques », selon le texte mis en ligne sur le site du gouvernement polonais. Sept États membres seulement sur les dix ouvertement pronucléaires ! Pourquoi n’avoir pas réussi à convaincre davantage d’États, afin de constituer au plus vite une minorité de blocage ?

Alors que ces dix États de l’Union européenne se sont tournés, se tournent ou envisagent de se tourner vers le nucléaire pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, la France est attendue pour prendre la tête à Bruxelles de la défense du nucléaire civil, indispensable aux objectifs européens très audacieux de décarbonation. Or, jusqu’à cette année 2021, elle n’a pas suffisamment défendu son modèle énergétique et le nucléaire. Selon un ancien haut fonctionnaire français européen : « La France, pour le nucléaire, s’est elle-même tiré une balle dans le pied », face à une coalition déterminée, antinucléaire, derrière l’Allemagne.

Sur la taxonomie, Paris a d’abord oublié de défendre le nucléaire, avant de se reprendre, mais sans obtenir ce qu’elle souhaitait. Malgré l’avis favorable du comité scientifique européen sollicité par la Commission, celle-ci a choisi de se donner un peu de temps en reportant sa décision d’inclure ou non le gaz et le nucléaire dans la taxonomie verte. Pourtant, sans attendre la conclusion des chefs d’État et de gouvernement du Conseil européen, la Commission a validé, début septembre 2021, le cadre réglementaire du plan de relance post-Covid permettant d’émettre jusqu’à 250 milliards d’euros « d’obligations vertes » d’ici à 2026. L’intention est belle et bonne, mais les modalités sont stupéfiantes ! Le plan de relance annoncé soutiendra les investissements, sous certaines conditions, dans les centrales électriques fonctionnant au gaz, puissant émetteur de gaz à effet de serre, mais « ne pourra en aucune manière financer des investissements dans le nucléaire », a annoncé Johannes Hahn, le commissaire au Budget et à l’Administration. Une décision inacceptable car contraire aux traités qui laissent aux États toute latitude dans le choix des technologies à utiliser pour réduire les gaz à effet de serre ! Face à l’opposition déterminée de l’Allemagne, de l’Autriche, du Luxembourg, du Danemark et de l’Espagne, un sursaut est indispensable pour faire respecter le traité Euratom, toujours en vigueur, et le principe de subsidiarité qui prévaut pour les choix énergétiques des États membres comme le stipule le traité de Lisbonne.

La Commission européenne, une nouvelle fois, s’est laissé dominer par son obsession antinucléaire. L’Élysée doit réagir et ne pas la laisser faire. Quitte à quelque peu désavouer Pascal Canfin, intronisé patron des députés macronistes et président de la commission de l’Environnement au Parlement européen par Emmanuel Macron. L’ancien de WWF plaide pour l’introduction du gaz dans cette fameuse taxonomie, mais récuse le nucléaire. Critiqué par ses propres collègues. « Sous certaines conditions, la taxonomie pourra considérer le nucléaire comme une énergie de transition », concède-t-il. Pour insister quand même : « Mais elle ne considérera jamais qu’il s’agit d’une énergie verte ! » Pascal Canfin sera-t-il rappelé à l’ordre ? Ou le chef de l’État continuera-t-il à jouer sur tous les tableaux ?

Cette hypothèse n’est pas à écarter si la France acceptait un compromis considérant le nucléaire comme une énergie de transition pour être incluse dans la taxonomie avec le gaz naturel. Ce piège serait un renoncement car investisseurs et industriels seraient incités à ne pas s’engager dans une voie sans avenir à long terme.

Lors de la présentation du Plan de relance, le 12 octobre 2021, Emmanuel Macron a annoncé qu’1 milliard d’euros serait investi pour développer des « technologies de rupture » dans le domaine du nucléaire. Pour « faire émerger des réacteurs de petite taille », dits « Small modular reactors » (SMR), « avec une meilleure gestion des déchets ». Il s’agit de rattraper le retard pris en France par rapport aux États-Unis, à la Chine (qui prévoit d’alimenter 526 000 foyers sur l’île de Hainan par ce moyen), à la Russie (qui a déjà installé un tel dispositif sur une barge en Sibérie orientale).

Le projet français, NuWard (Nuclear forWard ou « en avant le nucléaire »), est piloté par EDF, avec le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), la société TechnicAtome et le constructeur militaire Naval Group. Si la technologie est maîtrisée, une mise en service n’est pas envisagée avant 2035. Surtout, ces SMR sont destinés à l’exportation, en particulier pour remplacer le charbon. Ils peuvent également servir à générer de la chaleur pour les chauffages urbains, à fabriquer de l’hydrogène, à dessaler de l’eau de mer… Ils alimenteraient des contrées dépourvues de réseau électrique.

A lire aussi : Cavalier seul : la stratégie de l’Allemagne est une véritable menace pour le nucléaire en Europe

Extrait du livre de Bernard Accoyer et Chantal Didier, «  Une affaire d’Etat, La tentative de sabordage du nucléaire français », publié aux éditions Hugo Doc.

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