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Comment le Japon féodal s'est "civilisé" en toute indépendance de l'Occident
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Comment le Japon féodal s'est "civilisé" en toute indépendance de l'Occident

On a longtemps confondu la modernité avec la forme prise par le développement historique des sociétés occidentales. Selon Pierre-François Souyri, l’histoire récente montre au contraire que la modernité telle que nous la concevions n’était que l’aspect particulier d’un phénomène mondial. Au Japon, elle a émergé au moins autant de la pensée japonaise et chinoise que de concepts venus d'Occident : dans les années 1880, la lutte pour la liberté et les droits du peuple et pour un régime constitutionnel s’abreuve des classiques chinois plus que des idées rousseauistes. Extrait de "Moderne sans être occidental" de Pierre-François Souyri, aux éditions Gallimard (1/2).

Pierre-François Souyri

Pierre-François Souyri

Ancien directeur de la Maison franco-japonaise de Tokyo, Pierre-François Souyri est professeur à l'université de Genève où il enseigne l'histoire japonaise. Il est l'auteur, entre autres, de laNouvelle Histoire du Japon.

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D’une certaine façon, l’histoire de l’archipel japonais au cours de la période de transition de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui correspond à peu près à l’époque Meiji (1868-1912), peut être perçue comme un moment de l’expansion territoriale des « grandes puissances » correspondant à une nouvelle poussée de la mondialisation. Et le mouvement interne de la société japonaise relève sans doute des conséquences directes de la connexion accélérée du Japon au reste du monde à partir des années 1850 . Celle-ci s’est opérée dans le cadre d’une logique qui n’est pas neutre, sur la base d’un rapport de forces, que de nombreux historiens japonais expriment en évoquant, à propos du Japon des années 1850-1900, un « sentiment d’urgence », une « conscience de crise » qui obligèrent à des recompositions politiques ou à des réaménagements sociaux rapides au cours de la période. La modernité japonaise a été représentée, ou s’est longtemps elle-même représentée, tant l’idée semblait forte, « comme rattrapant, imitant, traduisant, s’opposant à, dépassant ou renversant la modernité occidentale », mais cette dernière restait la seule valable, l’incarnation même de la Modernité avec une majuscule. On prenait l’histoire de l’Europe, on considérait tout ce qui a été un succès au Japon comme en Europe, le reste représentant des « mauvais choix ». L’historiographie japonaise au XXe siècle, toutes tendances confondues, a en effet longtemps cherché à penser l’écart qui séparait le Japon du modèle, faisant, consciemment ou pas, du « comparatisme eurocentré », de la lack history, montrant tout ce qui avait fait défaut, ce qui avait « manqué ». La vision européenne de la modernité, y compris celle provenant des interrogations comparatives de Weber sur les succès européens et les retards chinois, imprégnait les discours japonais, au point que certains y voient présente comme une « colonisation spirituelle de l’intérieur » qui aurait pollué leur imaginaire historique pendant plus d’un siècle.

Depuis une vingtaine d’années, on a en effet beaucoup revisité au Japon cette manière de voir les choses, au point que l’histoire de la modernisation japonaise se conçoit désormais à un rythme identique à celui des « grandes puissances », avec des décalages souvent moins pertinents que l’on n’a voulu le penser. Katô Shûichi, l’un des premiers à avoir développé ce point de vue, a ainsi pu soutenir, tout en maintenant une vision historiciste, qu’il fallait cesser d’envisager le développement de la modernité japonaise en termes d’occidentalisation, ou en termes d’insuffisances, de gauchissements, mais comprendre comment l’archipel avait pu se moderniser selon des rythmes identiques à ceux de l’Occident. Pour le dire trivialement, on cesse désormais de se demander ce qui a échoué, et l’on pense que, tout compte fait, la modernisation s’est effectuée, au Japon comme ailleurs, ni mieux ni moins bien, mais pas tout à fait de la même manière. En 1970, le grand historien Irokawa Daikichi commençait son livre sur la culture à l’époque Meiji par l’affirmation selon laquelle « le Japon est un bien étrange pays ». Les historiens d’aujourd’hui lui répondent en écho : Faux ! Le Japon est un pays ordinaire. C’est le processus de modernisation en tant que tel qui est étrange, c’est la construction d’un État-nation qui pose problème. Le Japon a connu un processus de modernisation parmi d’autres, dans lequel les effets particuliers et locaux peuvent être lus comme des éléments d’une « grammaire commune », dont les principaux, les fondements en quelque sorte, restent la création d’un État-nation, l’industrialisation, la naissance d’une société et d’une culture de masse. Énumérons également la construction d’une langue nationale unifiée, d’une littérature nationale, d’une histoire nationale, d’une géographie et donc d’un espace national, d’un peuple, que l’on s’évertue à présenter comme homogène, de rituels étatiques particuliers, etc. Ce sont autant de facteurs qui obligent l’historien à reconsidérer les genres, les classes, les communautés, les colonisés à travers ces catégories qui, dans le cas japonais, ont émergé dans les années 1880/1890, c’est‑à-dire, à peu de chose près, dans le même temps que partout ailleurs.

En délaissant l’idée — défendue par les marxistes comme par les « modernistes » (kindaishugisha) — d’un développe- ment du Japon longtemps entravé ou freiné par son passé, on abandonne l’historicisme, qui a dominé la pensée aux e et e siècles. Selon celui-ci, qu’il soit ou non mâtiné de darwinisme social, l’Histoire fait passer l’humanité par différents stades, catégories (primitif/civilisé, enchanté/désenchanté, irrationnel/rationnel, féodalité/capitalisme, centre/périphé- rie, Occident/Orient, développé/sous-développé, etc.) et sous-catégories (semi-civilisé, semi-féodal, semi-périphérique, en voie de développement, émergent, etc.). Cet historicisme, nous le verrons plus loin en détail, s’est imposé dans les années 1870 et est resté le paradigme historique dominant jusqu’aux années 1980, avant d’être recouvert, comme partout ailleurs dans le monde ou à peu près, par les vagues du postmodernisme et de la déconstruction. Peut-être n’est-ce encore qu’un effet de cette grammaire commune. Il n’en reste pas moins que la conscience qu’il existe au Japon une « modernité boiteuse » participe d’une vision critique de la société. Dans les années 1970, à l’inverse, les discours culturalistes japonais relevant du genre des japonologies (nihonjin ron) faisaient des particularités nationales, qu’elles soient anthropologiques, sociales ou culturelles, les principales raisons de la réussite japonaise d’après-guerre.

Tout ce qui aurait « manqué » au Japon, pour les marxistes comme pour les « modernistes », devenait, chez les chantres de cet essentialisme culturel, le « secret » du miracle économique. Ainsi les « spécificités » japonaises étaient-elles la cause du succès du pays, et non plus celle de son retard. Ce paradigme semble désormais reculer : la modernité japonaise n’est pas déformée, gauchie ou boiteuse, elle est la forme prise au Japon par le processus lui-même. Les contradictions du Japon moderne ne sont plus les conséquences de « restes de féodalisme », mais le fait de la modernité en tant que telle. Celle-ci n’est plus comprise à la lumière d’un jugement de valeur, mais se retrouve à son tour historicisée. Comment la perception de la modernisation japonaise — de l’intérieur en quelque sorte — nous conduit-elle à réévaluer certains de nos schémas sur les sociétés occidentales, ces dernières étant trop souvent considérées comme une norme à laquelle les « autres » seraient sommées de se soumettre ? En resituant l’expérience japonaise de la modernisation aux XIXe et XXe siècles comme partie prenante de l’ensemble et en l’intégrant dans nos propres représentations, nous pouvons considérer le monde comme un tout, et penser à son échelle. L’histoire nous invite en effet à voir que des formes spécifiques de la modernité sont nées au Japon, avec leurs dimensions propres, hybrides et hétérogènes, et qu’elles peuvent aussi parfois s’exporter. Elle nous oblige à assimiler dans nos schémas mentaux cette idée simple : nous ne sommes pas les dépositaires uniques de la modernité.

Celle-ci n’a pas été inventée une fois pour toutes par les Européens, et la modernité européenne n’est peut- être pas un phénomène exceptionnel et quasi miraculeux. D’autres formes de modernité se sont manifestées ailleurs en Asie, et singulièrement au Japon. Pour le comprendre, il faut accepter de changer d’échelle. Comme le dit Paul Ricœur, « ce ne sont pas les mêmes enchaînements qui sont visibles quand on change d’échelle, mais des connexions restées inaperçues à l’échelle macro-historique 1 ». Plus précisément, il faut surtout, dans le cas japonais, déplacer le curseur dans l’espace pour décentrer nos approches, repérer les « connexions inaperçues », non pas voir en plus grand ou en plus petit, mais voir autre chose. Serge Latouche, qui parle de « décoloniser notre imaginaire », ou Dipesh Chakrabarty, qui veut « provincialiser l’Europe », ne disent pas autre chose.

Extrait de Moderne sans être occidental de Pierre-François Souyri, publié aux éditions Gallimard.

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