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Comment la lutte anti fake-news est déjà en train de sérieusement déraper
©LUDOVIC MARIN / AFP

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Comment la lutte anti fake-news est déjà en train de sérieusement déraper

L'affaire des faux bots russes met le gouvernement dans l'embarras, suspects qu'ils deviennent d'utiliser la lutte contre les fake news à leur avantage politique.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Depuis quelques mois, le gouvernement a annoncé sa volonté de légiférer les fake news. L'ennemi affiché est, comme on l'observe dans de nombreux pays, souvent russe. Cependant, l'affaire des bots russes, qui avaient été accusés d'avoir amplifié l'affaire Benalla ne montre pas que cette lutte anti-fake news outrepasse ses objectifs de départ ?

François Bernard-Huyghe : Il y a plusieurs dimensions dans cette affaire. Il y a tout d'abord la critique faite par l'ONG "EU Desinfolab" qui a publié une analyse d'où il ressortait non pas tellement la présence de fake news dans l'affaire Benalla (même s'il y en a une quelques-unes notamment sur la surface de son appartement ou sur l'utilisation d'un gyrophare) mais dans une intervention potentiellement suspecte du fait de l'hyperactivité de certains comptes sur Twitter qui relayaient extraordinairement les informations relatives à l'affaire Benalla. Et l'étude de tenter de faire un lien entre ces comptes hyperactifs, de ces gens qui ont le pouce occupé toute la journée, et ce qu'ils appellent "l'environnement russophile". L'idée étant d'affirmer que dans cet "environnement russophile", c'est à dire les personnes qui ont tendance à beaucoup refléter les contenus de Russia Today et Sputnik, il y aurait eu des gens participant de façon délibérer à des opérations de déstabilisation ou des bots. Ces bots sont des algorithmes visant à saturer la plateforme d'opinion de messages allant dans un certain sens. 

Il y a eu plein de critiques méthodologiques de cette étude, notamment celle d'Olivier Berruyer qui le semble particulièrement pertinente et technique, assez longue à résumer. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a indéniablement des gens qui sont hyperactifs sur Twitter, c'est-à-dire qui sur un sujet précis qui les passionne, peuvent retweeter plusieurs fois par heure. Mais cela ne signifie pas grand-chose. Des études s'étaient penchées sur ce qui s'était passé lors du #meetoo avait montré que les acteurs actifs étaient peu nombreux, ou le fait que sur Wikipedia, c'est environ 1% des contributeurs qui font plus de 90% des contenus. Le fait qu'un phénomène social soit entretenu sur Twitter par un petit nombre de passionné n'a donc rien d'étonnant. Surtout quand on sait que l'affaire Benalla était particulièrement feuilletonnée, avec de nombreuses images comiques diffusées ou de bons articles. Et évidemment plus on est passionné par un sujet, plus on veut faire partager sa passion. 

Deuxièmement, on n'a pas pu prouver ni par le rythme ni par le comportement qu'il s'agissait de robots ou de services d'état. Et ce alors que l'on sait qu'il est possible à n'importe qui de programmer ses tweets pour qu'ils passent à telle ou telle heure. C'est une pratique légale et connue. L'étude en restait une suspicion d'un complot pour déstabiliser Macron. Sans reconnaitre que quand on est dans l'opposition, il est compréhensible de retweeter des informations pour déstabiliser Macron… ce n'est heureusement pas encore illégal en France. Et c'est là qu'est venue la piste russe, celle d'une intention délibérée émanant du Kremlin. Cela soulève beaucoup de questions. 

Par exemple comment sait-on que quelqu'un est russophile ? Est-ce une opinion ou le fruit de statistique montrant que tel compte a tendance a beaucoup retweeter Russia Today. Les gens qui ont critiqués Macron et consorts dans l'affaire Benalla – dont moi – on souvent retwitter Le Monde aussi. Derrière les intentions de contrôle des fake news, on voit apparaître un côté fiche. Une plainte a été déposée à ce propose à la CNIL, et par ailleurs, cela pose un problème en matière de RGPD. Des listes de "russophiles" ont été publiées – puis retirées. Désignant donc potentiellement des noms comme agent d'une puissance étrangère ! 

L'enquête très médiatisée de EU Desinfolab, a été relayée par le secrétaire d'Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi qui en faisait l'éloge. Cela ne montre-t-il pas les risques des outils de contrôles que propose le gouvernement, quand son propre ministre semble lui-même dépassé par les enjeux ?

Absolument. Il y a deux niveaux. Il y a d'abord un niveau rhétorique. On a vu la façon dont Emmanuel Macron a exploité quelques rumeurs qui circulaient pour décrédibiliser l'ensemble des attaques et questions qui le visaient. Par exemple quand il a évoqué l'appartement de 300 m2 ou qu'il était son amant. Le problème est qu'il mêlait désinformation et informations, et que certaines informations étaient ainsi balayées sans qu'il n'ait à y répondre. Cet un vieil argument de rhétorique qui s'appelle l'amalgame qui permet à Macron de traiter tous ses opposants de complotistes. Lui-même développant une thèse complotiste anti-complotiste comme il l'avait fait au moment de la présidentielle française où les Russes n'étaient d'ailleurs probablement pas impliqués. Et toute cette affaire a été bien exploitée. 

Et il y a bien entendu le risque politique. 

Faut-il s'inquiéter de la possibilité de "fichage politique" de la population que permettent aujourd'hui certains acteurs politiques ?

Il faut bien s'en inquiéter. Il serait bon de voir ce que va faire la CNIL. Il est en effet interdit de faire des fichiers politiques en France. Et tout cela est en plus très imprécis : on peut retweeter des articles sans pour autant y adhérer. J'ai ainsi retwitter une vidéo qui comparait drôlement Emmanuel Macron et Jean Dujardin incarnant OSS 117. En faisant cela, c'est peut-être ironique, mais je ne pense pas que l'équivalence soit intégralement pertinente ! Mais le fait de me faire rentrer pour cela dans la case russophile, parce que c'est Spoutnik ou RT qui l'a partage initialement est dangereux. Cela peut être utilisé pour vous desservir, ou vous disqualifier ("Monsieur vous donnez cet opinion, mais c'est parce que vous êtes pro-russe"). C'est un moyen d'attaquer l'honorabilité ou la carrière de quelqu'un, par exemple un fonctionnaire. 

Par ailleurs, je dois reconnaître ma gêne concernant ce terme de "russophile". Qu'est-ce qu'il signifie ? J'aime personnellement beaucoup Dostoïevski. Suis-je russophile ? On suggère que ce sont des gens qui mettent les intérêts de la Russie au-dessus de leur pays. Aussi me permet-je une suggestion : publiez dans Atlantico un papier décrivant les agissements de judéophiles ou d'arabophiles. Vous serez accusés de racisme dans le quart d'heure, et on aura raison. Cette catégorie artificielle est en fait très pratique pour le pouvoir. Et cela pose un vrai problème démocratique. 

 

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