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Les soldats français affrontent plus souvent des groupes de volontaires que des soldats réguliers.
Les soldats français affrontent plus souvent des groupes de volontaires que des soldats réguliers.
©Reuters

Mini série sur les faiblesses de l'armée

Comment la logique de guerre asymétrique met en difficulté une armée française conçue pour affronter des armées régulières

Depuis 1962, la France a surtout affronté des organisations armées, et non pas des Etats. Mais l'armée française n'a pas été conçue pour cela. Troisième épisode de notre série sur "les nouvelles faiblesses de l'armée".

Michel Goya

Michel Goya

Michel Goya est colonel et directeur d’études du domaine "Nouveaux conflits" à l’Institut de Recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM).

Il est breveté de l’enseignement militaire supérieur et docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV).

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Atlantico : La France est engagé sur des opérations où elle possède objectivement une puissance de feu largement supérieure à ses adversaires. Pourtant, les opérations s'enlisent, et la victoire totale semble quasiment impossible à atteindre. Pourquoi ?

Michel Goya : Depuis 1962, la France a surtout affronté des organisations armées, comme le Frolinat, le Polisario, les Tigres kantagais, le Front patriotique rwandais, le Hezbollah, le HiG, les Talliban, le MUJAO, AQMI, al-Mourabitoune, etc., et très peu des Etats avec leurs armées régulières. Or, ces deux types de conflits présentent des caractéristiques différentes. Affronter un Etat relève de la logique de la victoire sur le terrain contre l’armée adverse comme préalable à la victoire politique. La puissance de feu est alors l’élément principal pour obtenir cette victoire opérationnelle. Affronter une organisation armée est plus complexe puisque il faut à la fois affronter les forces armées adverses, qui sont essentiellement composées de volontaires, mais aussi essayer de lutter contre les causes politiques, économiques ou sociales, de ce volontariat, le tout au cœur d’un pays étranger.

La seule puissance de feu est inutile pour le deuxième champ d’action et généralement insuffisante pour le premier, car la présence en nombre au sol est aussi souvent nécessaire. Tout cela réclame beaucoup de moyens et généralement aussi beaucoup de patience. Depuis 1945, les conflits dits asymétriques durent en moyenne 14 ans et se terminent le plus souvent par des négociations.

Dans quelle mesure cette impossibilité de gagner totalement les guerres "asymétriques" nous rend-elle vulnérable ? Comment s'imposer si même un petit groupe armé peut tenir tête à la puissante armée française ?

Peut-être justement que l’armée française n’est pas aussi puissante qu’elle pourrait l’être. La mondialisation et l’ouverture des frontières à tous les flux, humains, financiers, ont eu plutôt pour effet d’affaiblir de nombreux Etats, jusqu’à provoquer parfois leur effondrement. Inversement, les organisations non étatiques armées bénéficiaient de l’explosion des flux d’armes légères issus de l’ancien Pacte de Varsovie, d’une plus grande facilité de financement et aussi de « bassins de recrutement » importants. La fin de la guerre froide a réduit l’effort de défense dans tous les pays européens. Le budget de défense de la France est gelé en monnaie constante depuis vingt-cinq ans alors que des programmes de haute technologie couteux avaient été lancés juste avant, pour affronter les forces du Pacte de Varsovie. La France connaît donc depuis cette époque une crise de financement de ses équipements, par ailleurs plutôt conçus affronter des armées régulières. La professionnalisation a permis d’augmenter les effectifs projetables jusqu’à ce qu’on décide de les sacrifier pour tenter, en vain, de résoudre cette crise. La poursuite des opérations militaires contre les organisations ennemies, en particulier jihadistes est donc effectivement de plus en plus difficile.

Faut-il changer de paradigme dans la manière de penser la Défense ? Quels sont les bonnes idées à suivre ?

L’engagement français au Tchad de 1969 à 1972 est un bon exemple de lutte réussie contre une organisation armée, en l’occurrence le Front de libération nationale (Frolinat). La réussite a tenu d’abord à la modération des objectifs. Il n’était pas question de transformer le Tchad en Suisse en quelques années mais de résoudre les problèmes qui avaient suscité l’insurrection et de pacifier le pays utile. On ne s’est pas contenté de traquer les forces rebelles, on a aussi reconstitué une force militaire mixte franco-tchadienne où les 650 cadres français ont été remplacés progressivement par des cadres locaux formés en écoles. On a réformé enfin l’administration locale. On n’a pas cherché à détruire absolument l’ennemi, qui par ailleurs n’a jamais été diabolisé et avec qui il a été possible par la suite de négocier, mais à pacifier le sud du pays. Au total, l’engagement intelligent de 2 500 soldats français a suffi pour obtenir des effets stratégiques nets en un temps assez court.  

L'impression qu'un petit groupe peu armé, mais très motivé puisse tenir tête à une armée très équipée dure depuis de nombreuses années, face à des armées très différentes. Est-ce finalement un problème inévitable et irréversible ?

Une étude statistique (How the Weak Win Wars  Ivan Arreguin-Toft, 2005) montre que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale les « faibles », en termes de simple rapport de forces, ont tendance à l’emporter majoritairement. L’asymétrie des forces est en réalité souvent compensée par l’asymétrie des enjeux, le « fort » occidental menant un combat limité à l’étranger contre un « faible » qui, lui, mène une guerre totale, chez lui et au cœur d’une géographie physique et humaine qui le dissimule. Le « fort » peut l’emporter toutefois s’il refuse l’asymétrie des méthodes et imite son adversaire, comme les Britanniques portant le combat en jungle en Malaisie ou les Français développant une infanterie légère en Algérie. C’est lorsque les adversaires se ressemblent que la supériorité des moyens donne son plein effet.

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