Comment Facebook entend bénéficier du malaise général des utilisateurs de Tinder et autres applications de rencontres | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
High-tech
Comment Facebook entend bénéficier du malaise général des utilisateurs de Tinder et autres applications de rencontres
©Amy Osborne / AFP

Amour et réseaux sociaux

Comment Facebook entend bénéficier du malaise général des utilisateurs de Tinder et autres applications de rencontres

La plateforme de rencontres de Facebook a été lancée cette semaine aux Etats-Unis et dans dix-neuf autres pays. Baptisé Facebook Dating, le nouveau service ne sera pas disponible en Europe avant 2020.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

Voir la bio »

Atlantico.fr : Facebook va lancer aux Etats-Unis une application de site de rencontres basée sur les informations des profils. En quoi est-ce que cette initiative rencontre le besoin d'un autre type d'application de rencontre, avec un principe différent et concurrent de celui de Tinder ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Sur Tinder, on opère une sélection immédiate à partir d’une photo. Si une photo peut donner une idée des préférences physiques, elle ne dit rien de la personne, et elle ne dit rien de ce que l’on peut avoir en commun avec elle. En effet, une relation amoureuse est avant tout une relation de personne à personne et non d’image à image. On recherche donc des applications de rencontres qui permettent de prendre en compte ce besoin de connaissance interpersonnelle. C’est à ce besoin que tente de répondre l’application de sites de rencontres que s’apprête à lancer Facebook.

Sur quels phénomènes sociaux repose l'insatisfaction des utilisateurs de Tinder ?

L’insatisfaction des utilisateurs de Tinder provient en grande partie de l’image générale de ce site par rapport à l’idéal de la relation amoureuse. Dans l’imaginaire collectif, on perçoit Tinder comme une plateforme impersonnelle où l’on vient chercher des rencontres occasionnelles et essentiellement sexuelles. Or, c’est à cent lieues de la façon dont on définit la relation amoureuse idéale dans l’imaginaire collectif. Pour beaucoup, l’idéal amoureux demeure l’idéal romantique où les protagonistes ont un « coup de foudre », c’est-à-dire une épiphanie qui surgit au détour du quotidien, une évidence qui retourne le cœur, bouleverse l’âme, la vie, les certitudes antérieures, une force toute puissante qui réunit deux « âmes sœurs ».

De plus, lorsque les partenaires se sont rencontrés par le biais d’un site de rencontres, il est fréquent qu’ils aient des difficultés à envisager leur relation comme vouée au long terme, notamment quand il est question de la présenter aux familles et aux groupes de pairs. On aura alors recours au discours du coup de foudre et de l’idéal romantique pour parler de la rencontre. On dira notamment qu’avant de rencontrer sa « moitié », on s’était perdu dans des relations impersonnelles et toxiques, de « mauvais choix », des partenaires inadaptés, des relations insatisfaisantes.

Étant donné la façon dont Tinder est perçu collectivement, il est impossible, ou du moins très difficile, de présenter son couple en disant que la rencontre a eu lieu sur cette plateforme. Tinder apparaîtra davantage dans les discours comme le « mauvais site », celui où l’on s’est égaré avant de faire LA rencontre qui change la vie.

Une étude publiée il y a quelques temps montrait que les utilisateurs de Whatsapp était bien plus satisfaits que ceux d'autres réseaux sociaux. La raison : un cercle social plus restreint, et un gain de confiance associé à cette restriction. Est-ce ce mécanisme qui explique l'initiative de Facebook ?

D’une certaine façon oui. En effet, les réseaux sociaux font peur, car ils connectent avec tout le monde. Il arrive que l’on interprète ce « tout le monde » comme « n’importe qui », c’est-à-dire des personnes avec qui on ne parage rien de commun, aucun centre d’intérêt, aucune expérience commune, et avec qui, par conséquent, on ne peut pas nouer une relation satisfaisante. On a alors tendance à chercher des réseaux que l’on imagine permettre une meilleure connaissance interpersonnelle. Cela passe notamment par un cercle social plus restreint en effet. Ce mécanisme explique en partie l’initiative de Facebook parce que cette dernière promet une sélection sur les informations de profils, la participation à certains groupes, à certains événements. C’est une façon de s’assurer qu’un lien minimum existe avant la rencontre IRL.

Est-ce que ces nouvelles appellent à une nouvelle distinction des réseaux sociaux ?

D’une certaine façon, oui, à nouveau. En effet, comme je le disais précédemment, l’enthousiasme qu’a suscité la capacité des réseaux sociaux à connecter des personnes très différentes entre elles à travers le monde a tendance à se tempérer aujourd’hui. Car, si on ressent un besoin d’inconnu à travers des rencontres de personnes différentes de soi, on a également un besoin de connu, de proche, à travers des personnes semblables à soi. En fonction de la plus ou moins grande recherche de d’inconnu ou de connu, on se tournera vers les réseaux qui promettent le vaste, l’inconnu, la différence, ou vers ceux qui promettent le proche, le connu, le rassurant. Ou vers ceux qui essaient de conjuguer les deux, en diversifiant leurs fonctionnalités, comme Facebook avec cette nouvelle appli de rencontres. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !