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Chute du mur de Berlin : comment la réunification a conduit à une domination germanique sur l'Europe que l'Allemagne ne cherchait pas
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Réunification

Chute du mur de Berlin : comment la réunification a conduit à une domination germanique sur l'Europe que l'Allemagne ne cherchait pas

La question qui obsédait l'Europe depuis la chute de IIIème Reich est-elle directement ou indirectement responsable de la domination allemande sur l'Europe ? La peur d'une Allemagne qui préfère l'Est à l'Ouest a-t-elle poussé les dirigeants européens de l'époque (et notamment François Mitterrand) à commettre une erreur ?

Pierre Verluise

Pierre Verluise

Docteur en géopolitique, Pierre Verluise est fondateur du premier site géopolitique francophone, Diploweb.com.

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Atlantico.fr : La question qui obsédait l'Europe depuis la chute de IIIème Reich, soit la réunification allemande, est-elle directement ou indirectement responsable de la domination allemande sur l'Europe ?

Pierre Verluise : L’unification allemande, le 3 octobre 1990 se solde d’abord par une opération coûteuse : l’échange d’un Deutschemark Est contre un Deutschemark Ouest, ce qui était surréaliste mais politique. Au-delà, l’unification allemande se traduit par l’intégration au territoire de la République fédérale d’Allemagne des länder délabrés de l’ex-République Démocratique d’Allemagne (RDA).

Trois décennies après il en reste encore des traces sous l’angle démographique, puisque les femmes en âge d’avoir des enfants ont souvent quitté ces territoires pour des espaces plus attractifs à l’Ouest, ce qui a aggravé à l’Est une situation démographique marquée par une faible fécondité. Aujourd’hui peuplée de 82,8 millions d’habitants, la RFA affiche à l’échelle nationale un indicateur de fécondité de 1,6 enfant, lorsqu’il en faudrait 2,07 pour assurer un remplacement. Résultat, la projection de population de la RFA pour 2050 avance une baisse significative puisque la population serait alors de 79,1 millions d’habitants. Cette dynamique démographique déclinante a cependant été ralentie par les entrées de candidats au statut de réfugiés en 2015, mais elle  ne doit pas être perdue de vue lorsqu’on réfléchit à la puissance de l’Allemagne à moyen et long termes. La démographie est un des fondamentaux de la puissance.L’entrée de plus d’un million de migrants venus du Moyen-Orient et pour d’autres d’Afrique a eu de nombreux effets, notamment l’entrée de l’extrême droite (AfD) au parlement allemand. Autrement dit, l’appel d’air auquel A. Merkel a pris sa part a contribué à fragiliser les partis de gouvernement. L’ex-Allemagne de l’Est est devenue une terre de conquête pour l’extrême droite. A l’échelle de l’Union européenne, cet épisode a contribué à mettre à genoux la Convention Schengen, puisque par manque de confiance les États membres ont réactivé des points de contrôle aux frontières.

Enfin, pour revenir à 1990, l’unification de l’Allemagne s’est traduite par les élargissements non-dits de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord et de la Communauté économique européenne à l’ex-RDA. Ce qui est d’une importante stratégique majeure, aussi bien pour l’OTAN que pour la CEE.

Dans la première moitié des années 1990, l’Allemagne a milité pour l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe balte, centrale et orientale. Alors que la France politique et économique était debout sur les freins. La situation bascule après la fin des années François Mitterrand, lorsque presque simultanément le monde politique comme le monde de l’entreprise français réalisent que le Rideau de fer n’existe plus. Les 5 à 6 années de retard de la France – en dépit des appels du pied de l’Allemagne – expliquent bien davantage ses difficultés à prendre pied dans cette zone qu’une volonté de puissance allemande. Par ailleurs, Berlin profite d’une assez bonne diffusion de sa langue dans cette zone.

La peur d'une Allemagne qui préfère l'Est à l'Ouest a-t-elle poussé les dirigeants européens de l'époque (et notamment François Mitterrand) à commettre l'erreur d'une réunification en échange d'une UEM mal pensée, peut-être trop précipitée ?

François Mitterrand a tenté durant quelques semaines d’empêcher la réunification allemande, notamment en maintenant son voyage à Berlin Est fin 1989. Cela a été très mal vécu en Allemagne. La RFA a trouvé davantage de soutien auprès des États-Unis.

La relance d’un vieux projet d’Union monétaire visait à contraindre l’Allemagne unifiée à continuer de s’impliquer dans la construction européenne. Comment ? En l’amenant à sacrifier la monnaie symbole de sa reconstruction démocratique au bénéfice d’une monnaie commune.

Les Français ne sont pas les seuls à faire des « calculs ». Les Allemands ont imposé systématiquement leur volonté dans les négociations de conception et de mise en œuvre de l’UEM. Faut-il leur en vouloir ou reconnaître que les négociateurs français ont été moins performants ? Les Allemands ont imposé la réunification à leurs partenaires, forts du soutien des États-Unis ont ne peut dont pas parler au sens strict d’un « échange ». Il s’agit plutôt d’un processus destiné à essayer de passer l’éponge sur les maladresses des semaines qui ont suivi l’ouverture du Mur.

Dès 1988, l'idée de l'UEM était pourtant déjà pensée sur le modèle économique allemand, avec un Deutschemark fort, une Banque centrale indépendante et une stricte rigueur budgétaire... En cherchant à contraindre l'Allemagne, à l'encadrer économiquement avec une UEM basée sur le modèle allemand, Mitterrand et ses partenaires européens de l'époque ont-ils au contraire permis cette ascension allemande ? 

Je suis réservé sur une approche qui serait de manière obsessionnelle centrée sur la dimension monétaire. L’ascendance allemande sur l’Union européenne est aussi le fait de bien d’autres facteurs, notamment une capacité d’exportation, un courage à s’imposer des réformes et une volonté de s’implanter dans les pays candidats puis nouveaux membres.

Le rapport Sarkozy / Merkel, malgré l'échec de l'Union Méditerranéenne, transformée en Union pour la Méditerranée, a-t-il changé temporairement la donne dans les rapports de force franco-allemands ?

Globalement, Angela Merkel a largement dominé la relation franco-allemande à compter des années Sarkozy. L’exemple de la castration de l’Union méditerranéenne en Union pour la Méditerranée, rattachée au Processus de Barcelone, est emblématique de cette domination.

Durant toutes ces années, Nicolas Sarkozy propose, trépigne, mais c’est Angela Merkel qui décide du tempo et du périmètre des concessions qu’elle fait et des exigences qu’elle pose aux autres pays.

Le début des années Macron (2017 - ) a été marqué par une occasion perdue du fait de l’Allemagne. Si les astres semblaient bien alignés de mai à septembre 2017 pour réinventer le moteur franco-allemand, les élections de l’automne 2017 se sont traduites par un affaiblissement de la position d’A. Merkel. Celle-ci a passé un semestre à mettre en place une coalition de gouvernement fragile, laissant de côté le dossier franco-allemand. Depuis une conjonction de facteurs contribue à réduire à peu de choses la relance de la construction européenne par Paris et Berlin. Ajoutons que pour des raisons historiques compréhensibles, l’Allemagne reste toujours réticente sur les questions de défense hors frontière. Ce qui fait contraste avec la tentation récurrente des Français à l’interventionnisme. 

En définitive, Margaret Thatcher annonçait dès 1993 que l'euro ne serait jamais rien d'autre qu'un Deutschemark et que les dirigeants européens n'avaient "pas ancré l’Allemagne à l’Europe". Mais "l’Europe à une Allemagne nouvelle, unifiée et dominante", prophétisant qu'à la fin cela ne pourrait pas fonctionner... Sachant qu'aujourd'hui chacun campe sur ses positions, que l'Europe est en panne mais que l'Allemagne ne semble pas prête à bouger (au prix de sa propre économie)... Politique hégémonique volontaire ou non de l'Allemagne, Margaret Thatcher était-elle dans le vrai ?

Je me garde bien de faire parler les morts et me méfie des prophéties à rebours à coup de citations. Je constate aussi que l’Union européenne a été annoncée morte des dizaines de fois mais qu’elle abrite encore 512 millions d’habitants qui vivent en paix avec un niveau de vie hétérogène mais globalement supérieur à la moyenne mondiale. Pour autant, trois décennies après l’ouverture du rideau de fer, force est de constater que les valeurs de l’État de droit et de la démocratie sont fragilisées. La Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie se complaisent des politiques illibérales. Et l’Union européenne s’avère incapable de ramener dans les clous la Hongrie et la Pologne, en dépit des procédures engagées. 

Plutôt que de se défouler en tapant sur l’UEM ou l’UE il serait plus utile de s’interroger sur nos contradictions et nos défis. Au vu des paramètres démographiques, économiques et stratégiques, l’Union européenne s’efface progressivement à l’échelle mondiale.  En effet, son poids relatif est à la baisse pour chacun de ces paramètres de la puissance. Pis, l’effacement de l’UE pourrait s’accentuer. Il semble donc plus qu’urgent de prendre la mesure de cette menace.

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