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Adieu l'intimité !

Cette si discrète entreprise qui pourrait faire que nos vies privées ne le soient… plus jamais

Une nouvelle firme australienne qui fait parler d'elle car elle serait susceptible de violer votre intimité via les nouvelles technologies. Explications avec Bertrand Vergely.

Une start-up australienne - du nom de Clearview AI - utiliserait la reconnaissance faciale et les données personnelles des utilisateurs (nom, adresse, numéro de téléphone etc.) de réseaux sociaux (Facebook, Instagram etc.) pour ensuite les communiquer à des agents de police. A ce jour, plus de 600 commissariats utilisent cette application.

Atlantico : Que pensez-vous de cette application ? Comment se fait-il que les utilisateurs de réseaux sociaux continuent à communiquer autant d'informations sur Internet ?

Bertrand Vergely : Nous sommes rentrés dans un monde qui est celui de la surveillance généralisée. Ce phénomène de surveillance est lié à trois éléments. 
 
Le premier relève d’une évolution de la morale. Comme l’a montré Michel Foucault dans Surveiller et punir, auparavant le pouvoir tenait la foule en l’intimidant de façon extérieure, par exemple, par des supplices en place publique comme celui de Damiens, le régicide sous Louis XIII. La foule se tenait alors tranquille, tant elle était terrorisée d’assister à ce qui se passe quand on s’oppose au pouvoir officiel. Au XIXème siècle, les choses changent.  La terreur qui maintenait la foule devient sournoise. On ne terrorise plus directement mais indirectement. Il faut que les individus se sentent surveillés et regardés. Aujourd’hui, c’est ce qui se passe. Avec les caméras qui filment tout ce qui se passe dans l’espace publique, plus rien n’échappe au pouvoir politique qui voit tout ce qui se passe. C’est donc le remplacement de la terreur extérieure en surveillance qui explique la mise en place d’un monde de surveillance. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la police se permette de tout surveiller. La surveillance étant devenue non seulement morale mais la morale, en surveillant la police a le sentiment d’être morale. 
 
Outre la mise en place de la morale objective sous la forme d’un dispositif de surveillance, il faut noter l’importance du mouvement social en général lié à la démocratie. Au nom de la lutte pour le respect des personnes, contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, les discriminations,  l’islamophobie, les inégalités, l’exclusion, les dangers de crise sanitaire et la défense de l’environnement,  quantité d’observatoires se sont mis en place en passant leur temps à observer, surveiller, réagir, alerter, dénoncer dans les journaux, sur les ondes, sur les écrans de télévision et bien sûr dans les réseaux sociaux. Résultat : ne nous étonnons pas que dans ce contexte un certain nombre de citoyens ne rechignent pas à être surveillés par la police. Comme ils surveillent eux-mêmes, comme quelque part ils sont eux-mêmes quelque peu policiers, la surveillance de la police disparaît dans le torrent de surveillance qui s’écoule journellement par tous les canaux de la communication mondiale. 
 
Enfin, on se demande comment les citoyens peuvent fournir à la police autant d’informations sur eux-mêmes. Il n’y a rien d’étonnant à cela. À quoi servent principalement les nouveaux outils de communication qui sont apparus ? À draguer et à se montrer. Notre monde de communication est mené par deux choses : le sexe et l’image, les deux allant souvent ensemble.  Quand il ne drague pas, l’internaute se montre sur Face Book à travers les selfies et les vidéos qu’il a faites à propos de lui-même, La police n’a alors aucun mal à se procurer toutes sortes d’informations. Les internautes exhibitionnistes se font un plaisir de , non seulement les leur donner, mais de les donner au monde entier,  et ce, dans le but de draguer. Si la morale est devenue un système de surveillance, si la société est devenue un gigantesque dispositif de surveillance dans lequel tout le monde surveille tout le monde, le monde est devenu un gigantesque système d’exhibition dans lequel s’étaler, se montrer, donner à voir fait qu’il n’y a paradoxalement plus rien à surveiller. Puisque tout est montré, pourquoi le faire ? En s’exhibant sans vergogne, les internautes exhibitionnistes se dénoncent eux-mêmes sans qu’on leur ait rien demandé. 

Atlantico : De nombreuses personnes expliquent que nous somment en train de basculer dans une dystopie façon 1984. Or, n'est-ce pas aussi de la responsabilité des utilisateurs qu'il en revient ? Pourquoi consentent-ils à cela ?

Bertrand Vergely : Notre monde est-il en train de devenir un monde orwellien ? Il n’est pas en train de le devenir. Il l’est déjà. En Chine que se passe-t-il ? La société chinoise entière est surveillée par des millions de caméras. Reconnus grâce à la reconnaissance faciale, les citoyens sont notés. Quand ils sont mal notés, ils ne peuvent plus se déplacer comme ils l’entendent. Dans notre monde, les citoyens ne sont pas encore notés. Mais les gares, le métro, un certain nombre de rues sont filmés. Tant mieux, dira-t-on. Cela permet de lutter contre le terrorisme. Certes, mais au nom de la lutte contre le terrorisme, le système qui se met en lace est en train de s’emballer. Cartes bancaires, téléphones portables, ordinateurs, GPS, tous les moyens de communication qui sont entre nos mains et qui nous permettent d’être libres et de communiquer sont en même temps utilisés comme sources de renseignements par un certain nombre de grands serveurs informatiques qui s’en servent pour accumuler des données, les data, sans avoir jamais demandé à personne l’autorisation de le faire.  De sorte que s’est mis en place un dispositif de surveillance mondiale tel qu’il n’en a jamais existé jusqu’à présent. 
 
Les utilisateurs d’outils informatiques sont bien sûr responsables de ce qui se passe. S’ils décidaient collectivement du jour au lendemain de ne plus se servir de leurs ordinateurs et de leurs portables, le processus de surveillance s’écroulerait. Mais qui le fera ? Qui aura le courage d’arrêter de pianoter sur son portable dans le métro, dans le bus, et en marchant dans la rue. ? Personne, tant le caractère ludique de l’ordinateur et du portable font d’eux des objets hautement addictifs. 
 
Les grands serveurs informatiques le savent et ils en jouent. On n’a jamais vu des téléspectateurs arrêter d’appuyer sur le boutons de leur télévision pour l’allumer. Pour que la gigantesque aliénation qui s’est emparée du monde s’arrête, il faudrait que l’on arrête tout. Or, c’est bien là la dernière chose que l’on fera. « Arrêter tout ? Mais vous n’y pensez pas ? » , disent nos responsables horrifiés quand on leur présente cette solution pour mettre fin à l’aliénation mondiale qui s’est installée. Résultat : notre monde  bascule dans le fatalisme,  alors qu’il prétend s’en délivrer. « On ne peut rien y faire » ... « C’est comme ça » … « C’est inéluctable », entend on. Quand les mots « On n’y peut rien » et « Inéluctable » ont été prononcés, tout a été dit. 

Atlantico : L'entreprise Clearview AI serait notamment financée par Peter Thiel, magnat de la Silicon Valley et admirateur de philosophes tels que Friedrich Hayek ou Ayn Rand. Ces applications sont-elles plus politiques qu'il n'y paraît ? Pourquoi les utilisateurs ne comprennent-ils pas l’enjeu politique de ce qui se passe ?

Bertrand Vergely : On n’ose pas critiquer la postmodernité. On a peur de passer pour un réac odieux et obscur. En outre, on a peur de voir derrière ce qui se met en place la main d’un dispositif de pouvoir politique. On criant de se faire traiter de « complotiste ».  Enfin, pour critiquer ce qui se passe, il faut avoir une alternative. Or, quelle alternative possède-t-on ? Il n’y en a pas. De sorte que les utilisateurs des outils informatiques sont coincés. Comprenant inconsciemment très bien ce qui se passe, mais n’ayant aucune alternative, ils préfèrent se taire que critiquer. Le système qui le sait en profite. Il en profite d’autant plus qu’il est soutenu par le politique. Et pour cause ! Le pouvoir appartenant aujourd’hui à ceux qui ont le pouvoir numérique, le politique investit largement dans ce pouvoir afin de ne pas être dépassé. Étienne de La Boétie a décrit la tyrannie  comme étant ce système dans lequel le tyran existe parce qu’il y a des esclaves pour le soutenir. C’est ce qui est en train de se produire. Notre monde est mentalement celui de la servitude volontaire. On se plaint de la tyrannie. On déclare vouloir être contre le tyran. Mais, secrètement, on lui demeure attaché. On fait son jeu. On joue son jeu. Il serait possible de résister si l’on avait une vie intérieure forte. Mais où est-elle ? Qu’attend elle pour se réveiller ? 
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