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Le déconfinement marque le retour à une vie quasi-normale.
Le déconfinement marque le retour à une vie quasi-normale.
©Lucas BARIOULET / AFP

Impact psychologique

Cette phase de fin de pandémie nous retourne le cerveau et voilà pourquoi

La fin des restrictions sanitaires nous permet de retrouver une vie presque normale. Mais nos cerveaux, en état de stress permanent depuis 18 mois, vont peut-être avoir besoin de temps avant de retrouver leurs réflexes de la vie d'avant.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : En ce doux et chaud (pour certains) mois de juin, les restrictions sanitaires dues à la pandémie commencent à s’effacer de nos vies. Après un an et demi de quarantaine et de télétravail, nos cerveaux se sont habitués à ce rythme lent et le retour à l’(a)normal peut parfois se faire avec douleur. Dans quelle mesure son quotidien Covid peut devenir problématique avec cette liberté retrouvée ?

Pascal Neveu : Tout le monde s’accorde quant au fait que nous sommes « perturbés » suite à la réouverture des bars et restaurants, cette vie retrouvée. Notre cerveau doit s’adapter à retrouver jours, dates, les envies et frustrations en fonction des régions. Je n’ai pas rencontré une personne capable de ne pas me dire que l’année écoulée reste une année morte. Tout simplement parce que vacances, anniversaires, moments de fêtes, événements, concerts… n’ont pas existé, laissant notre vie en suspend, en jachère. Dorénavant, dans un monde quasi estival mais finalement sombre et sans relief suite à  notre hiver pandémique, nous ne pouvons ni nous souvenir à quoi ressemblait la vie avant, ni imaginer ce que ce sera après.

Cette liberté retrouvée passe par des excès classiques. La théorie des pulsions a toujours démontré que nos désirs non assouvis vont s’exprimer via un retour du refoulé, par des actes transgressifs, par des passages à l’acte soudains… Le psychisme a besoin de se « soulager ». L’actualité le montre bien avec notre jeunesse.

Mike Yassa, neuroscientifique à l'UC Irvine précise : « D'après tout ce que nous savons sur le cerveau, deux des choses qui sont vraiment bonnes pour lui sont l'activité physique et la nouveauté. Une chose qui est très mauvaise pour elle, c'est le stress chronique et perpétuel. Vivre une pandémie - même pour ceux qui le font dans un confort relatif - expose les gens à des microdoses de stress imprévisible tout le temps ». Car les recherches ont montré que le stress modifie les régions du cerveau qui contrôlent la fonction exécutive, l'apprentissage, et la mémoire.

 D’ailleurs une étude montre que la part des Américains signalant des symptômes de trouble anxieux, de trouble dépressif ou des deux a pratiquement quadruplé de juin 2019 à décembre 2020, selon une étude du Census Bureau.

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Après avoir vécu avec la peur de l’autre pendant des mois, cette fin de pandémie nous fait-elle retrouver le goût de la sociabilité ?

Depuis 18 mois nous nous sommes pensés comme potentiels « meurtriers » de l’autre, et nous avons pensé l’autre comme une potentielle faucheuse de la mort.

Comme la pandémie nous a appris de nouvelles habitudes et rendu les anciennes obsolètes, notre cerveau a essentiellement mis en place des actions comme prendre le bus et aller au restaurant avec des réflexes de protections profonds, une distanciation sociale et la toux dans nos coudes. Changer nos habitudes acquises va nécessiter un peu de temps, mais le naturel va revenir un galop, d’autant plus dans un contexte estival.

 Dans une certaine mesure, il s'agit d'une adaptation naturelle. L'optimiste le plus ensoleillé rappellera que tous ces oublis témoignent de la résilience.

Notre cerveau est-il capable d’arriver à oublier un tel traumatisme pour reprendre une vie normale sans appréhension ?

Il s'agit simplement de survivre, pas de prospérer. Personne ne travaille naturellement à sa plus grande capacité. Bien évidemment, tout dépend de nos âges, mais différentes études ont démontré que notre capacité mnésique avait été altérée depuis plusieurs mois suite à la pandémie et les confinement. Nous oublions les dates, les anniversaires, nous ne nous rappelons pas notre habitude d’un café pris sur le zinc d’un bar pendant que nous faisions le marché tout en discutant avec le patron et tournions les pages du quotidien traînant ci et là.

D’ailleurs suis-je retourné chez le dentiste afin d’y vivre ma séance annuelle de détartrage ?

Toutes nos habitudes , tous nos repères sont déboussolés ! Les professionnels de santé le remarquent également, alertant ainsi leurs patients quant aux conséquences multiples face à des soins non suivis.

Nous sommes plongés dans l’oubli de nous même, parce que repliés, inquiets d’un futur incertain, suite à des discours contradictoires, un comptage quotidien de morts et d’hospitalisés en réanimation. La mort l’emportant en quelque sorte sur la vie qui continuait à défiler à côté de notre quotidien transformé... incarcérés dans un purgatoire se nommant COVID-19… Alors que nous sommes en 2021 !

 Dorénavant, être à l'extérieur de chez soi, rencontrer des gens, se déplacer, tous ces changements dont nous étions collectivement privés, va renforcer notre plasticité synaptique, la capacité inhérente du cerveau à générer de nouvelles relations et apprendre de nouvelles choses.

 Dans les années 60, la neuroscientifique Marian Diamond a mené une série d'expériences sur des rats pour tenter de comprendre comment l'environnement affecte la fonction cognitive. À maintes reprises, les rats élevés dans des cages « enrichies » (celles avec des jouets et des camarades de jeu) ont mieux performé dans les tests comportementaux.

On peut avoir l'impression d'avoir passé l'année dernière à n’avoir rien vécu, et nous réveiller « groggy » car passant chaque jour entre le  canapé er la table de la salle à manger en passant par le lit et vice-versa. À un moment donné, la nuit ne tombe plus et notre cerveau n’est plus lisse. Nos synapses sont redevenue plastiques suite à cette expérience de vie  compliquée, étrange et totalement nouvelle.

Mais on se panse, et surtout on se pense... on se sent être à nouveau vivant, humain.

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