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Ce tabou qui se brise sur les forums en ligne : les mamans qui regrettent d'avoir eu des enfants
©Reuters

Sortir du silence

Ce tabou qui se brise sur les forums en ligne : les mamans qui regrettent d'avoir eu des enfants

Sous couvert d'anonymat, de plus en plus de femmes témoignent sur les réseaux sociaux et confient leurs regrets d'être mères.

Malvine Zalcberg

Malvine Zalcberg

Malvine Zalcberg est psychologue, psychanalyste et docteur en Psychanalyse. Elle a été professeur adjointe à l'Université de Rio de Janeiro. Elle a récemment écrit le livre « Ce que l’amour fait d’elle ». Ed. Odile Jacob, Paris, 2013.

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Atlantico : De plus en plus de femmes admettent sous couvert d’anonymat leur regret d’avoir eu des enfants, notamment sur une page Facebook consacrée au phénomène (voir ici). Quelles sont les raisons qui peuvent pousser les femmes à regretter d'avoir eu des enfants ?

Malvine Zalcberg : Pendant longtemps, les femmes n’envisageaient pas d'autres issues à leurs vies que la maternité. La liberté personnelle associée à la liberté sexuelle a définitivement transformé la maternité en un choix. Mais même dans nos sociétés occidentales, toutes les femmes ne se sont pas imprégnées de l’idée qu’elles peuvent choisir d'avoir des enfants… ou pas. Certaines femmes laissent parfois le désir d’un autre – la société, la famille, un compagnon – prévaloir sur le leur. Confrontées aux témoignages de femmes exprimant leur joie de disposer librement de leur temps pour se consacrer entièrement à d’autres réalisations, celles-ci peuvent arriver à la conclusion que le choix de la maternité ne correspondait finalement pas tout à fait à leur désir profond. Assurer les tâches sans fin qu’implique la tenue d’une maison (qui incombe encore grandement aux femmes) et répondre à l’exigence d'attention du partenaire et des enfants – si chronophages ! – rend difficile voire impossible le développement de projets personnels et professionnels tels que certaines femmes l'auraient souhaité.

Comment expliquer cette nouvelle prise de parole ? Est-ce un vrai phénomène générationnel ou bien un tabou qui existe depuis toujours et dont les femmes n’ont jamais osé parler ?

Élever un enfant exige des sacrifices que certaines femmes ne sont pas prêtes à faire. Cela demande du temps et, surtout, du courage pour ne pas se soustraire à la responsabilité d'imposer des limites et d’édicter certaines interdictions – et faire face aux conflits qui peuvent survenir en conséquence. Parfois, la naissance d’un enfant fait ressurgir des sentiments mal digérés, que la mère avait crus oubliés à jamais. Parfois aussi, celle-ci se rend compte d’une certaine limite dans son propre amour pour l’enfant, dans la mesure où ce petit être qui l’enchante, peut également l’irriter et la mettre à l'épreuve.

On a tendance a oublier qu'il y a des ambiguïtés dans toutes les formes de relations humaines : on peut en même temps aimer et détester son partenaire, son enfant, ses amis, ses parents. On ne se le dit pas, mais cela n’empêche qu’on puisse le ressentir ! Le roman L’enfant perdue (Elena Ferrante, 2006) explore les doutes concernant le choix de la maternité et démontre qu’ils peuvent survenir à tout moment dans la vie d’une femme. Leda, la protagoniste, est une femme d'âge moyen, divorcée, professeur de littérature, qui se trouve à un moment charnière de sa vie : ses filles viennent juste de déménager au Canada, pour vivre avec leur père. Dans un premier temps, Leda craint de se sentir seule et triste. Et pourtant, cela se passera autrement : elle vit finalement sa nouvelle situation comme une libération, sa vie devient plus légère, plus facile. Une scène anodine sur une plage de Naples – une mère et sa fille, riant, se frottant les bouts de leurs nez, s’embrassant tendrement – fait remonter chez Leda certains souvenirs, et la pousse à passer en revue les choix non conventionnels qu’elle avait faits en tant que mère et les conséquences qu’ils eurent pour elle-même et pour sa famille. L’apparente douce et agréable redécouverte de soi prend alors la tournure d'une confrontation douloureuse avec un passé trouble ; éclosent alors des sentiments pénibles sur un sujet si important dans sa vie. C’est pourquoi il est important que chaque femme se questionne honnêtement sur son désir – une question qu'il était autrefois impensable de formuler ouvertement : "Ai-je vraiment envie d'avoir un enfant ?". 

Ces regrets d’avoir eu des enfants sont-ils selon vous passagers ou durables ?

Ils peuvent être passagers, et surgir surtout à des moments où la mère est confrontée à des problèmes qui font naître la nécessité de réévaluer sa vie et les choix faits. Si la mère trouve le moyen de se réconcilier avec ses choix, reconnaissant en eux — nonobstant quelques accrocs – des aspects positifs qui rééquilibrent les points négatifs, elle peut surmonter l'état d'esprit qui l’avait fait douter de la direction prise. Toutefois, si la réconciliation avec ses propres choix s’avère impossible, elle peut se trouver dans un état de deuil permanent, la mélancolie envahissant toute son existence, avec des réactions qui vont de la consternation à l’amertume. Mais d’une façon générale, c’est une sensation de perte, de défaite qui s’installe.

Quelles peuvent être les conséquences de ces regrets sur la femme et sur son/ses enfant(s) (dépression, suicide, problème d’éducation…) ?

Quand bien même une femme ne soulèverait que des doutes concernant la maternité – sans arriver à formuler un quelconque regret – il se peut qu’inconsciemment elle remette en cause ses choix. Les enfants, à n’en pas douter, le ressentent. Ils devinent et découvrent que sous le voile de la mère aimante et dévouée bout l’insatisfaction d’une femme. Le film Revolutionary Road traite du mécontentement d'Avril (Kate Winslet) - laquelle, ayant emménagé dans une banlieue de New York pour y élever ses deux enfants, souffre de ce qu'elle appelle une "vie médiocre". Estimant que le troisième enfant qu’elle porte signerait la fin définitive de son rêve de vivre un jour à Paris, où elle pourrait enfin se transformer en une "personne spéciale", elle décide d'avorter, dans des conditions précaires et paye le prix de son rêve avec sa propre mort. Sans arriver à de tels extrêmes, les questions non résolues des mères ont toujours une influence profonde sur la vie de leurs enfants, qui réagissent de manière totalement unique, y compris au sein d’une même fratrie.

L'insatisfaction maternelle, même lorsqu’elle se révèle d'une façon peu "spectaculaire", comme dans le film We need to talk about Kevin, par exemple - où l’on voit les conséquences dramatiques du manque de désir de maternité de la mère sur la vie du garçon - peut perturber les enfants. Combien de mères menacent régulièrement de "disparaître" un jour, de "les déposer quelque part et partir" ; rares sont celles qui le font, certes, mais l'insécurité que la situation génère chez les enfants est énorme. Ils apprennent à ne pas compter sur cette mère qui pourrait un jour ne plus être là… Et parfois, ils répondent à cette situation qu’ils vivent comme un désamour, en n’étant "pas là" pour la mère à leur tour. Il peut donc y avoir de nombreuses interactions mal structurées entre une mère et ses enfants, quand celle-ci ne vit pas pleinement sa condition maternelle.

Comment aider les femmes qui regrettent d'avoir eu des enfants à surmonter ce sentiment ?

En cherchant à les aider à trouver un autre, un nouveau sens à leur vie. La notion de choix élargi dont disposent les femmes aujourd'hui ne doit pas être considérée uniquement sous le prisme d’avoir des enfants ou non. Il existe de nombreuses autres voies pour trouver, à tout moment, des façons originales de s'accomplir et de donner une nouvelle orientation à sa vie. À n’en pas douter, cela demande de la force, du courage et de la détermination – surtout aux femmes, qui veulent tout avoir ! Mais la belle aventure de la vie au féminin est à ce prix.

Propos recueillis par Chloé Chouraqui 

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