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Le président de la République, Emmanuel Macron, et le Premier ministre, Jean Castex, lors d'une cérémonie.
Le président de la République, Emmanuel Macron, et le Premier ministre, Jean Castex, lors d'une cérémonie.
©Ludovic Marin / POOL / AFP

Démocratie face au Covid-19

Ce combat qu’il va falloir mener pour que la pandémie ne nous laisse pas en héritage un recul majeur des libertés publiques

Les habitudes prises pendant le Covid et la multiplication des mesures de restrictions de liberté, loin d’être toujours corrélées à des considérations scientifiques rationnelles, ont donné le goût aux gouvernements d’un contrôle toujours plus poussé de nos vies.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Avec la crise sanitaire et la pandémie de Covid-19, les restrictions sanitaires ont peu à peu empiété sur les libertés publiques. Les habitudes prises face à la pandémie et la multiplication des mesures de restrictions de liberté semblent avoir donné le goût aux gouvernements d’un contrôle toujours plus poussé de nos vies. Les cas récents des dispersions de groupes de jeunes pendant la Fête de la musique sont l’un des derniers avatars de ces restrictions empiétant sur les libertés publiques. Comment expliquer cette tentation des autorités et du gouvernement ? Quelles sont les conséquences de telles décisions pour notre société et pour les libertés publiques ? 

Christophe Bouillaud : Malheureusement, toute l’histoire politique des Etats nous apprend que les gouvernements, les pouvoirs en place, sont toujours tentés de restreindre les droits des personnes qui leur sont assujetties afin de se prémunir, par avance, contre tout début de remise en cause de leur pouvoir. Il y a donc pour ainsi dire une pente « naturelle » vers l’abus de pouvoir de la part des gouvernants, et il a fallu toutes les luttes politiques libérales des trois derniers siècles et les constructions institutionnelles (les Droits de l’Homme, l’Etat de droit, etc.) qui en ont résulté pour établir des garde-fous face à ces dérives. Notre époque est marquée par une forte régression de ce point de vue.  

Pour ce qui est de la France contemporaine, un pays où la tradition de contestation dans la rue du pouvoir en place est particulièrement forte, les événements que vous évoquez ne sont que le dernier épisode de l’emballement d’une routine répressive depuis 2017, voire 2016 avec la répression des mobilisations contre la « loi El Khomri » (dite aussi « loi Travail »). Comme le pouvoir d’Emmanuel Macron est socialement très minoritaire dans le pays, comme viennent encore de le montrer ce week-end les résultats du premier tour des élections régionales, il est en quelque sorte condamné à étouffer dans l’œuf tout début de contestation sociale – ou bien, à devoir taper très dur ensuite, comme ce fut le cas pour les Gilets jaunes. C’est la stratégie préemptive d’étouffement dans l’œuf suivie en particulier face à toute expression collective de la jeunesse, comme on l’a vu depuis 2017 à chaque fois qu’un groupe de lycéens un peu motivés tente d’occuper un lycée pour lancer la machine protestataire lycéenne face à une réforme de l’éducation. La répression des jeunes faisant la fête le soir de la Fête de la musique, totalement absurde d’un strict point de vue sanitaire, s’inscrit dans cette routine policière, bien installée désormais, où tout rassemblement non strictement encadré par les autorités d’une part de la jeunesse, y compris celle simplement voulant s’amuser et faire la fête, parait potentiellement dangereux. Visiblement, pour Emmanuel Macron et ses proches, les seuls jeunes tolérables sont ceux isolés dans leur chambre occupés à se laisser « influencer » par quelque « influenceur » prêt à tout pour remplir son compte en banque, ou encore ceux qu’on recommence à formater avec la relance du SNU (Service national universel), cette resucée tragi-comique des « Chantiers de jeunesse » revue par des communicants .

Avec ce genre de stratégie, qui, certes, n’interdit pas purement et simplement les manifestations, comme la République populaire de Chine à Hong-Kong, mais vise à les rendre les plus compliquées et les plus violentes possibles de façon à en dégouter les participants et à diffuser ensuite dans les médias des images  d’émeutes, le pouvoir interdit tout grand développement d’un mouvement social dont les attentes lui déplaisent. Cela veut dire en pratique que l’arme de la manifestation ou de tout autre action collective d’ailleurs se trouve largement rendu inefficace, mais surtout que le pouvoir a décidé de ne plus saisir l’occasion de telles mobilisations pour mieux cerner les revendications de la base. C’est d’autant plus grave que tous les collègues politistes ont pu montrer que les jeunes générations ne limitent pas leur expression politique au seul vote, et que ces jeunes générations du coup désertent souvent les urnes, comme on l’a vu lors du premier tour des régionales. L’écart entre les attentes de la population et les actions du pouvoir est du coup condamné à croître.

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Cette situation, où les moyens de protestation « ordinaires » sont réduits à néant, ne peut qu’engendrer une insatisfaction croissante chez toutes les personnes qui savent désormais d’avance que leur cause ne sera pas entendue : médecins, enseignants, lycéens, étudiants, ouvriers, employés, etc. Pour user du langage de la science politique, le savant mélange de fermeture corporatiste et d’ouverture pluraliste qui caractérisait les relations sociales en France depuis l’après-guerre est en train de s’effacer au profit d’un corporatisme, qui confine lui-même à une dérive oligarchique. Ce que je veux dire, c’est que, pendant que toute expression de la jeunesse est maltraitée à coup de gaz lacrymogènes, l’alliance de l’Etat avec l’un des corporatismes le plus ancien, à savoir celui de la FNSEA, est renouvelée. Et, par ailleurs, le pouvoir s’entend fort bien avec tout ce que notre pays compte de grandes entreprises, le plus souvent montrant de fortes tendances à la création de monopoles ou d’oligopoles, un cauchemar pour libéral à la Adam Smith.

Bref, le pouvoir actuel ne veut plus de contestations, qui lui permettraient pourtant de se mettre à l’écoute de la société, il se contente d’accords donnant-donnant avec tous ceux qui représentent les segments les plus dominants de cette dernière. Le processus ressemble fort à ce que l’on observe dans les pays ayant quitté la sphère des démocraties libérales, pour devenir de simples démocraties électorales. A chaque fois, le pouvoir réduit ses capacités d’écoute de la population en général et limite ses liens avec la société avec quelques secteurs particulièrement favorisés par lui.  La fin du chemin est hélas bien connue des comparatistes : la dictature et l’inefficacité économique. Nous n’en sommes pas là, mais nous sommes « en marche ».

Cette situation concernant les restrictions et le recul des libertés publiques suite à la crise sanitaire n’est-il pas paradoxal ou contre-productif par rapport aux stratégies et aux mesures déployées pour d’autres types de menaces ? La montée des menaces sécuritaires, qu’elle soit sur le front du terrorisme ou de la délinquance intérieure, aboutit à une surveillance toujours accrue et une restriction des libertés publiques, d’autant plus marquées qu’elles se conjuguent avec un refus de stigmatiser certaines populations et que nous surveillons donc tout le monde plutôt que ceux qui sont les plus directement concernés.

Votre question laisse entendre qu’il faudrait plus surveiller certaines populations que d’autres, ce qui est déjà une façon de faire dériver vers une surveillance de masse. L’esprit libéral est au contraire que les gouvernants ne doivent pas être autorisés ni encouragés à suspecter tout le monde. Il faut les obliger à rester dans une approche ciblée et proportionnelle des menaces.

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Pour ce qui est de la lutte contre le terrorisme ou la délinquance, les échecs des dernières années tiennent surtout à un manque de moyens humains, à la fois en quantité et en qualité, comme l’a montré l’affaire Samuel Paty. A posteriori, tout montre la menace montante, et l’assassin était déjà repéré sur les réseaux sociaux.  Malheureusement, entre l’erreur de jugement des uns et le manque de moyens des autres, une victime de plus s’est ajoutée à la liste des victimes du terrorisme islamiste.  Les gouvernants croient pallier à ces manques en cherchant des solutions technologiques, parce qu’il est plus simple de signer un contrat avec un fournisseur de telles solutions clé-en-main que de recréer patiemment des compétences, des routines, qui font la bonne police. En France, en plus, nous avons un manque de magistrats, ce qui complique le fonctionnement de toute la chaîne répressive.

Pour ce qui est de la crise sanitaire, il reste à espérer que toutes les restrictions dont il est désormais prouvé par l’expérience qu’elles ont été inutiles ne reviendront pas. La logique me parait ici différente de celle de la lutte contre le terrorisme ou la délinquance. Le grand public comprend bien mieux en matière de santé publique que certaines mesures liberticides ne servent à rien.  Par contre, il y aura sans doute la tentation de pérenniser des dispositions inutiles sur le plan sanitaire, mais perçues comme utiles sur d’autres plans par le pouvoir. 

Comment sera-t-il possible de parvenir à regagner peu à peu notre maîtrise des libertés publiques ? Quelles sont les mesures à prendre et comment cette lutte pour retrouver nos libertés publiques doit être menée ? Comment faire pour que cette pandémie ne nous laisse pas en héritage un recul majeur des libertés publiques ?

Je fais peut-être preuve d’optimisme, mais il faut quand même se rendre compte que certaines mesures particulièrement peu efficaces sur le plan sanitaire ne reviendront sans doute pas. A force de comparaisons internationales sur le cours de la pandémie, on finit tout de même par avoir quelques idées sur ce qui marche et sur ce qui ne marche pas pour l’enrayer. Demander aux gens de se balader avec un masque dans les parcs et espaces verts ou pire sur une plage, c’est sans doute le genre de restriction de liberté inutile qui ne reviendra pas.

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Par contre, il faut bien aussi se rendre compte que, face aux nouveaux variants qui ne vont pas manquer d’apparaitre, il faudra bien développer des stratégies plus agressives en matière, d’une part, de limitation de la diffusion du nouveau variant et, d’autre part, d’immunisation des populations par les vaccins disponibles. On devrait donc aller vers des mesures plus fortes et plus ciblées, comme le font les Australiens par exemple, ce qui comportera des restrictions de libertés plus restreintes dans le temps.

Pour ce qui est de la lutte pour les libertés publiques en général, il faut que nous nous redonnions une doctrine en la matière. Pendant la première phase de la pandémie, tout s’est fait par improvisations successives, avec un juge ultime des libertés, le Conseil d’Etat, qui a presque toujours accepté les mesures gouvernementales. Maintenant, instruit par l’expérience, il va falloir faire preuve de plus de réflexivité : qu’est-ce qu’une société libre a le droit d’interdire à ses citoyens pour lutter contre une pandémie telle que celle que nous connaissons ?

Il faut aussi que les citoyens, instruits justement par l’expérience, arrêtent de croire que » les restrictions de libertés, c’est pour les autres ». En effet, ce qui a complètement affaibli la lutte pour les libertés publiques et les autres libertés fondamentales, c’est cette attitude qui veut que l’on accepte ces restrictions sans jamais penser qu’elles puissent vous toucher personnellement. Malheureusement, c’est particulièrement vrai du côté des élus, particulièrement ceux de la majorité sénatoriale, dont la plupart semblent penser que jamais plus ils ne seront un citoyen comme les autres restreints dans leurs libertés par les lois de la République qu’ils ont eux-mêmes votées.

Sur un plan plus pratique, il faut bien admettre cependant que tant qu’Emmanuel Macron est Président de la République, rien ne changera. En effet, il est tellement impopulaire auprès des masses de ce pays, qu’il ne peut en aucun cas se permettre un retour à la normale en matière d’expression publique de l’insatisfaction à son égard ou à celui de son gouvernement.  Il serait emporté. De ce point de vue, il a intérêt, quelque peu cyniquement certes, à espérer que la pandémie continue encore quelques mois à limiter les volontés de contester dans la rue.

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