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Afghanistan : les Talibans n’ont plus que l’argent de la drogue pour se financer. Le montant est considérable mais ne suffira pas
©NOORULLAH SHIRZADA / AFP

Atlantico Business

Afghanistan : les Talibans n’ont plus que l’argent de la drogue pour se financer. Le montant est considérable mais ne suffira pas

Le pari de Joe Biden est que les Talibans respecteront les termes de l’accord de paix. Tout le monde en doute. Le seul levier qu‘il reste à l’Amérique pour empêcher la dérive terroriste et radicale, c’est l’argent.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Le récit sur Twitter du gouverneur  de la Banque centrale Afghan, Ajmal Ahmady, des dernières heures qu’il a vécues à son bureau  de Kaboul avant de parvenir à s’enfuir, est terrifiant. En vingt-quatre heures, le cours de la monnaie s’est effondré, les banques se sont retrouvées sans liquidités aucune. Du coup, les autorités américaines ont bloqué l’accès aux liquidités déposées à la banque centrale américaine. Classique, en pareil cas. L’Amérique, comme d’autres pays, vont geler les avoirs et les actifs déposés à l’étranger par l’état Afghan, en attendant que la situation de calme et que les structures d’Etat soient reconstituées. 

La majorité des analystes occidentaux sont extrêmement pessimistes sur une évolution pacifiste et respectueuse des droits de l’Homme (et surtout des droits des femmes) du régime des Talibans. 

Joe Biden  a reconnu que les évènements s’étaient précipités, mais il estime que si le régime des Talibans s’est installé aussi vite et aussi facilement en Afghanistan, c’est parce que les Afghans eux-mêmes n’ont rien fait pour les en empêcher

En fait, le gouvernement « légal » n’avait ni force, ni autorité, ni légitimité pour défendre des valeurs qui restent très occidentales. Après 20 ans de guerre et d’occupation, l’Amérique de Donald Trump ne pouvait pas continuer à essayer d’imposer un modèle que, visiblement le peuple ne voulait pas trop défendre. Joe Biden, comme la majorité des Américains, a voulu solder ce dossier, considérant qu’on n’impose pas les contraintes de la démocratie à des cultures qui l’ont exclu de leur modèle de fonctionnement. 

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Et après tout, les Talibans sont d’abord des Afghans, purs produits de l’histoire et de la culture afghane. La majorité des familles avaient un ou plusieurs membres engagés du côté des Talibans. Ça les rassurait et ça permettait de respecter les traditions. 

Maintenant, reste aux Occidentaux à sauver les meubles, c’est à dire leurs ressortissants qu’ils appartiennent aux services de l‘Etat ou aux entreprises privées, et puis les Afghans qui ont travaillé avec les étrangers qui seront considérés comme traitres à la nation. 

La plupart des dirigeants occidentaux espèrent que les dirigeants talibans respecteront le contrat qu’ils ont passé avec l‘Amérique, c’est à dire organiser la transition de façon pacifique. 

Jusqu'alors, le sang n’a pas coulé à Kaboul, et l’aéroport est devenu une sorte de zone franche, qui gère la seule sortie possible de l’Afghanistan. Le sang n’a pas coulé dans cette capitale, ce qui n’est pas le cas de ce qui se passé dans le reste du pays. Mais les informations manquent. 

Les Américains et l’ensemble de la communauté occidentale mettent à l’abri leurs familles, et leurs collaborateurs. Mais quand tous ces ressortissants seront évacués du pays, personne n’aura les moyens de savoir ce qu’il s’y passe réellement et il est évidemment probable que les Talibans appliqueront très rapidement les principes de la Charia pour maintenir l’ordre. Or, les principes de la charia, qui impliquent l’utilisation de la force, les sévices, les menaces, les exécutions sans procès, les mutilations punitives sont insupportables en Occident, même quand elles se passent à 10 000 kilomètres. 

Mais face à toutes ces exactions, les gouvernements occidentaux ne pourront pas rester les bras croisés. Impossible, et d’abord parce que les opinions occidentales, démocrates ne pourront pas regarder ces images sans réagir d’une façon ou d’une autre. On peut penser (espérer même, que les mouvements de femmes, si prompts à dénoncer un début d’harcèlement dans une rue de Paris ou une inégalité fragrante entre les sexes, ne vont pas rester muettes, comme c’est le cas actuellement).

Cela dit, les pouvoirs occidentaux, y compris la Russie, ne pourront pas intervenir militairement après vingt années de guerre, assez inutiles quand on voit le résultat. 

La seule arme qui reste dans les mains des Occidentaux est financière et économique. L’Afghanistan est devenue un pays important et puissant dans cette partie du monde mais fragile. 

Puissant parce qu’en vingt ans de paix (artificielle), le pays a quand même changé. Sa population a doublé (près de 40 millions d’habitants), les villes comme Kaboul (6 millions d’habitants) sont peuplées par une génération qui est allée à l’école, qui sait lire, compter et travailler. Filles comme garçons. Mais cette population de classe moyenne reste minoritaire. La moitié des Afghans ont un abonnement au téléphone mobile, mais moins de 2 % ont un accès internet.  

L’agriculture permet au pays d’être autosuffisant au niveau alimentaire, mais occupe 80 % de la population. Le reste travaille dans l’industrie des matières premières et les services de transport ou le commerce. Ce pays exporte très peu (hormis la drogue, mais la drogue n’apparaît pas dans les stats du commerce extérieur) et importe la plupart des produits manufacturés dont la classe moyenne a besoin.

Dans ces conditions, le pays vit avec des ressources externes ou inavouables : 

- les aides internationales et principalement américaines (50 milliards de dollars par an), 

- les taxes officielles sur les produits importés (environ 1 milliard), 

- les revenus de la drogue (entre 3 et 6 milliards de dollars selon le cours de l’opium).

Les aides extérieures, principalement l‘argent du contribuable américain et les dons et subventions, vont disparaître de fait puisque l‘armée a quitté le pays. (Ça a représenté 1000 milliards de dollars en 20 ans et jusqu’au mois dernier, le trésor américain payait les factures).

Les frontières étant fermées, le commerce extérieur est bloqué, les taxes qui vont avec aussi. 

Reste le produit des ventes de la drogue, qui a un peu baissé depuis le début de la pandémie parce que les conditions de transports et de livraison au niveau international sont devenues plus difficiles. Tous ces flux de revenus sont hypothéqués par la corruption généralisée, le rançonnage et l’absence d’une administration responsable. 

En bref, l’organisation pratique de cette économie revenait aux Talibans, les ressources aussi, mais le moteur principal est devenu l‘opium. 

La culture du pavot fait vivre le tiers des populations agricoles, la transformation et la distribution a réussi à contrôler 90 % du marché mondial. 90% de l’opium, et par conséquent de l’héroïne consommée dans le monde, vient d’Afghanistan. Et on ne parle pas de l‘opium médical, à savoir la morphine et les produits dérivés. Cette source de financement liée au narcotrafic ne va pas se tarir mais va être plus compliquée à blanchir. 

Les pays occidentaux ont les moyens de bloquer tous ces flux. L’argent afghan, c’est à dire une partie de leurs réserves monétaires (plus d’un milliard) qui sont stockées à la Banque centrale américaine, est bloqué en attendant d’y voir clair. On attend de voir ce que vont décider les banques privées occidentales pour tous les actifs afghans déposés dans des comptes à New-York, à Londres, à Francfort ou à Paris. Tous ces comptes sont sous séquestre en attendant de savoir qu’elle sera la nouvelle administration à Kaboul. Le Trésor américain, les affaires étrangères, le FMI et les ONG ont déjà arrêté de payer. 

Résultat : le régime des Talibans va se retrouver très rapidement en cessation de paiement. Sans trésorerie. A la fin de ce mois, puisque le gouvernement officiel a déserté, et qu‘il n'y a pas de réserves dans les coffres, les dirigeants Talibans vont avoir du mal à payer les soldes de leurs gardes armés, les récoltes de pavot aux agriculteurs, acheter leur essence à l’extérieur, leurs munitions et leurs armes. Il va falloir répondre à la classe moyenne de Kaboul, qui ne peut même plus actuellement récupérer l’argent déposé sur les comptes courants dans les banques. 

Face à cette situation de blocage, il existe deux scénarios possibles qui étaient d’ailleurs en filigrane dans le discours de Joe Biden. 

1er scénario, les Occidentaux asphyxient financièrement les Talibans mais prennent le risque de les voir relancer des activités terroristes à l‘étranger. 

2e scénario, les Occidentaux obtiennent des Talibans de nouveaux engagements pour respecter un minimum de valeurs sous-jacentes à leur organisation politique et administrative et négocient au niveau international un plan de développement cohérent, sous l’égide d’une organisation comme le FMI, mais ne rêvons pas.  

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