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50 nuances de Grey, des centaines de milliers de spectatrices et 2 leçons sur la sexualité féminine
©emMarketer/Statista

Ce que femme veut...

50 nuances de Grey, des centaines de milliers de spectatrices et 2 leçons sur la sexualité féminine

Entre intérêt pour "la chose" et jouissance dans le classicisme, le succès en librairie et en salle de "50 nuances de Grey" vient battre en brèche certaines idées préconçues sur la sexualité des femmes.

Sophie  Bramly

Sophie Bramly

Sophie Bramly a été photographe et est maintenant productrice de télévision. Elle est aussi créatrice du site secondsexe.com, un portail dédié au plaisir au féminin. Elle a publié avec le Professeur François Olivennes Tout ce que les femmes ont toujours voulu savoir sur le sexe et enfin osé le demander.

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Michelle  Boiron

Michelle Boiron

Michelle Boiron est psychologue clinicienne, thérapeute de couples , sexologue diplomée du DU Sexologie de l’hôpital Necker à Paris, et membre de l’AIUS (Association interuniversitaire de sexologie). Elle est l'auteur de différents articles notamment sur le vaginisme, le rapport entre gourmandise et  sexualité, le XXIème sexe, l’addiction sexuelle, la fragilité masculine, etc. Michelle Boiron est aussi rédactrice invitée du magazine Sexualités Humaines

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En seulement 5 jours, le film "50 Nuances de grey" a attiré 1.694.083 spectateurs en France. Mais surtout près de 80% du public est composé de femmes, tout comme le lectorat du bestseller, dont l’édition poche du premier volet s’est vendue à 575 600 exemplaires depuis le 5 février 2014.

Atlantico : Dans quelle mesure peut-on dire que le succès du livre et du film auprès de la gent féminine vient battre en brèche le cliché selon lequel les femmes s'intéressent moins au sexe que les hommes ? Dans certains cas, y pensent-elles même plus ?

Michelle Boiron : On ne peut pas dire que les femmes ne s'intéressent pas au sexe, mais elles s'y intéressent autrement! En témoigne notamment  leur comportement face à l'érotisme : les femmes ne cultivent pas le même érotisme ni la même scène que les hommes. Dans leur scénario elles rêvent de faire l'amour avec un homme célèbre alors que les hommes en rêvent avec une femme sublime! Peut-être que la puissance et le pouvoir que les hommes ont eu depuis tant d'années ont fait que les femmes ont érotisé le pouvoir. Les femmes ont surtout modifié leur rapport au sexe elles exigent un rapport de qualité elles ont appris à connaître leur corps et ont plus accès à la jouissance.

Sophie Bramly : Les femmes ont été tellement infantilisées et brimées pendant des siècles. Elles ont dans un premier temps découvert la liberté économique, il y a quelques décennies, puis - dans une suite logique - elles ont pu s’attacher à la gestion de leur désir. Il est légitime ensuite qu’elles cherchent à comprendre leur corps, car la recherche scientifique a longtemps négligé d’étudier la sexualité féminine, la relation mère-fille n’a guère été ouverte au sujet, et  elles n’ont pas eu à leur disposition, comme les hommes, des réseaux de prostitution pour être déniaisées, comme cela se faisait par le passé… Tout est donc bon à prendre pour se rattraper. Les livres du type collection Arlequin se vendent très bien depuis de nombreuses années. 50 nuances de Grey n’en est que la version améliorée, car l’histoire est plus audacieuse dans le sens où elle ose parler ouvertement de sexe.

Le fantasme qui est au cœur de 50 Shades of Grey est celui de la soumission à un homme. Cela veut-il dire que la transgressions dans le domaine de la sexualité se trouve aujourd'hui dans le retour à un certain classicisme : la femme passive et soumise, et l'homme "aux commandes" ?

Michelle Boiron : Dans l'acte sexuel, chacun a du mal à être dans le rôle qui lui semble être assigné morphologiquement. En effet la dissymétrie des sexes est ainsi faite que la protubérance du sexe de l'homme viendrait en complément du  creux du sexe de la femme. Cela vient valider la vision selon laquelle l'homme  serait actif puisque pénétrant, et la femme passive car pénétrée par l'homme.  Ainsi une relation sexuelle consisterait à "avoir" le phallus pour l'homme et à "l'être" pour la femme. Cette dissymétrie bien que contextuelle et ancrée n'empêche pas que dans la relation la femme puisse être  active et l'homme passif et c'est cette fluidité qui permettrait une relation harmonieuse. Il persiste néanmoins toujours l'idée de ne faire qu'un ! Ce qui explique que ce qui est en jeu, c'est la complémentarité dans le rapport sexuel. Or il apparaît que leurs jouissances ne sont pas complémentaires mais plutôt que l'une se soustrait de l'autre ! On n'est pas loin d'Adam et Ève et de la côte soustraite du corps de l'homme. Dans cette impasse, le tiers et la transgression interviennent pour aiguiser le désir. Le classicisme est toujours d'actualité pour certaines femmes malgré la libération sexuelle.  On rencontre hélas toujours des femmes qui font leur "devoir conjugal" et simulent la jouissance.

Sophie Bramly : La trame générale du livre n’étant ni plus ni moins que la transposition de l’histoire de Cendrillon qui rencontrerait Batman, il n’y a aucune raison pour que cela plaise à des hommes : une jeune étudiante sans le sou, vulnérable, se retrouve face à un jeune milliardaire qui a tous les gadgets technologiques possibles à sa disposition,  une enfance malheureuse, qui est philanthrope…

Sur le plan psychologique il existe chez beaucoup de femmes ce que certains appellent le « fantasme de viol », qui ne doit pas être pris au pied de la lettre. Il s’agit de désirée être désirée avec fougue et passion, il s’agit du fantasme d’un homme qui saurait mieux que la femme ce qu’elle veut pour lui permettre de découvrir le plaisir dans l’abandon. Mais n’oublions pas que le fantasme n’est pas fait pour être réalisé : ce n’est pas parce que les femmes rêvent en majorité de ce prince charmant qui saurait mieux qu’elles le chemin pour succomber qu’elles sont en demande de viol ! Cependant la soumission ne va pas bien loin dans le livre. Ne serait-ce que pour le premier baiser, il faut attendre la page 80, et la gradation SM est très lente. La soumission telle qu’elle est pratiquée dans le livre ne peut pas être comparée à des pratiques BDSM stricto sensu. De plus, les couples qui décident de s’acheter un martinet ou des menottes en fourrure – ce qui n’est pas bien méchant – procèdent pour la plupart à des jeux de rôle qui impliquent d’alterner la position de dominant et de dominé.

La révolution dans les chaumières dont on nous parle tant correspond-elle à une réalité ? La sexualité de beaucoup de couples est-elle aussi métamorphosée qu’on le dit ?

Sophie Bramly : L’arrivée du livre a été une façon présentable d’aborder un sujet complexe, qui a été présenté sous son plus simple appareil. Malgré les protestations de quelques féministes aux Etats-Unis, l’accueil du livre a été bienveillant. En outre les couples cherchant à échapper aux pesanteurs du quotidien y ont trouvé une inspiration pour avoir l’impression de transgresser les convenances. Mais cette « transgression » ayant tendance à se généraliser, le défi sera d’en trouver une autre.

Le fait d’être « soumis » ne revient-ils pas à avoir la maîtrise de la situation ?

Sophie Bramly : Tout à fait, car c’est celui qui est soumis qui dicte jusqu’où l’autre peut aller. Dès lors que l’on sort de cet accord, on tombe dans la violence pure et dure. Si l’un des deux ne fait que ce qui lui plaît, sans considération pour l’autre, ce n’est plus un rapport BDSM, et le corps de l’autre ne devient que l’exutoire d’une frustration trop intense, et le rapport est, dans ce cas, criminel. 

Propos recueillis par Gilles Boutin

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