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2022 : la droite face à la tentation du grand calcul
©Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Petits arrangements

2022 : la droite face à la tentation du grand calcul

Comme Jacques Chirac préférant faire élire François Mitterrand en 1981 pour mieux arracher le contrôle de la droite à Valéry Giscard d’Estaing, certains ténors comme certains électeurs réfléchissent à ce qui leur paraît préférable pour leur droite à eux. Pas sûr que le destin de Xavier Bertrand ou de Valérie Pécresse soit inclus dans leur équation.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Jérôme Besnard

Jérôme Besnard

Jérôme Besnard est journaliste, essayiste (La droite imaginaire, 2018) et chargé d’enseignements en droit constitutionnel à l’Université de Paris.

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Atlantico : Les Républicains ne savent pas encore qui sera leur candidat pour la présidentielle, ni encore comment le désigner, dans les sondages ce sont Valérie Pécresse et Xavier Bertrand -tous deux ayant quitté le parti – qui sont favoris, en particulier depuis le retrait de la course de Wauquiez et Retailleau. Cette situation pourrait-elle pousser certains ténors et partisans de LR à faire l’impasse sur 2022 pour se concentrer sur les échéances suivantes ?

Christophe Bouillaud : Pour l’instant, le jeu reste très ouvert. La décision de Wauquiez et de Retailleau de ne pas participer directement au processus de désignation ne préjuge pas de son déroulement. Pour l’instant, il y a deux candidats importants qui s’y sont inscrit clairement, Valérie Pécresse et Michel Barnier. Rien ne montre que la droite en général n’a pas envie de tenter sa chance à la présidentielle 2022. Elle aurait tort de passer son tour, surtout après ses bons résultats des régionales de 2020. 

Certes le retrait de Wauquiez et Retailleau pourrait donner à penser qu’ils se réservent pour la suite. Mais rien ne dit qu’ils ne songent pas à appuyer au mieux le candidat finalement choisi, sachant bien par ailleurs qu’eux-mêmes n’avaient pas la possibilité de l’emporter. L’image nationale de Wauquiez reste peu flatteuse, et Retailleau reste peu connu du grand public. Ce geste peut aussi leur permettre de devenir le Premier Ministre d’un futur Président de droite élu en 2022.

Jérôme Besnard : Il faut distinguer les ténors et les électeurs. Pour certains élus de premier plan encore jeunes comme Laurent Wauquiez ou Julien Aubert par exemple, la configuration qui s’annonce réservait évidemment plus de pièges que d’espérances. Ceux qui sont députés vont s’atteler à préparer leur réélection sur le terrain. Ceux qui président des exécutifs locaux vont continuer à les gérer. Les électeurs des Républicains sont surtout des retraités, ou du moins des plus de 50 ans : ils se déplaceront, ne serait-ce que par réflexe civique. Surtout, il peut se passer beaucoup de choses d’ici là, rien n’est écrit. La bonne entrée en campagne de Michel Barnier n’allait pas de soi, mais il fait déjà figure d’outsider transcourant, capable de rallier des juppéistes, des sarkozystes et des fillonnistes. Auprès des militants, il est capable de contrebalancer son long passage à l’Europe par son image chiraquienne et son ancrage provincial en Savoie. Personne ne l’avait vu venir ! Encore doit-il désormais engranger des ralliements significatifs, notamment dans la sphère conservatrice et souverainiste restée provisoirement orpheline après les retraits de Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau.

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Atlantico : Un scénario comme celui Jacques Chirac en 1981 préférant faire élire François Mitterrand pour mieux arracher le contrôle de la droite à Valéry Giscard d’Estaing à long terme est-il possible ?

Christophe Bouillaud : La situation me semble très différente de celle de 1981. A l’époque, Chirac et Giscard représentent à la fois des fortes personnalités et des histoires partisanes bien différentes. Le combat et l’alliance à la fois entre les gaullistes et les droites non-gaullistes remontent alors au moins à la fin des années 1960. Ce sont alors des réseaux, des organisations, et des allégeances bien distinctes qui s’affrontent. 

Aujourd’hui, il ne faut pas exagérer les différences : tous les prétendants à la présidentialité à droite, qu’ils soient restés au sein de LR ou qu’ils aient quitté ce parti, partagent largement les mêmes idées, la même histoire, largement liée au sarkozysme pour la plupart d’entre eux. Il y a donc essentiellement des oppositions de personnes. Ce n’est pas la « machine RPR » qui veut tout écraser sur son passage et auquel les notables de droite et du centre plus traditionnels rassemblés dans l’UDF essayent de résister tant bien que mal. Tous les prétendants actuels ont d’ailleurs participé à l’aventure qu’a représentée l’UMP, et de manière plus lointaine au RPR des dernières années de Jacques Chirac. 

Nous sommes plutôt actuellement dans le temps où des personnalités gèrent leur carrière, et savent que les candidatures répétées à la présidentielle peuvent lasser l’opinion. Personne depuis Chirac en 1995 n’a en effet réussi son retour. Il faut donc choisir le bon moment pour se lancer, et un peu comme dans le monde anglo-saxon depuis plus longtemps, on n’a qu’une seule chance dans sa vie politique d’apparaitre comme la nouveauté de l’année qui attirera l’attention des commentateurs et des médias. 

Jérôme Besnard : C’est très différent. Valéry Giscard d’Estaing était sortant. Et Jacques Chirac dirigeait une machine de guerre, le RPR. Aujourd’hui, je vois mal un jeune loup se risquer à déstabiliser son propre camp déjà affaibli. Surtout que sa trahison de 1981 n’a pas servi Jacques Chirac, puisque François Mitterrand l’a battu sans grande difficulté en 1988. Il aura fallu l’incapacité du Parti Socialiste à retrouver un homme de la trempe de François Mitterrand et le retrait de Jacques Delors pour que Jacques Chirac s’impose enfin en 1995. L’épisode de 1981 aura offert le pays au socialisme. On n’a pas terminé d’en mesurer les conséquences.

Atlantico : Quels seraient les risques d’une telle stratégie alors que le parti est déjà en difficulté et que le temps politique s’accélère de plus en plus ?

Christophe Bouillaud : Le risque principal pour les Républicains est, tout au moins selon les sondages, le vieillissement marqué de leur électorat. Ils s’appuient surtout sur la France conservatrice et catholique, très participationniste aux élections comme on l’a vu lors des dernières régionales et départementales, donc non négligeable du point de vue des rapports de force électoraux. Or cette dernière connait un déclin inexorable liée à la baisse de l’empreinte catholique sur le pays. Ils ont aussi un extraordinaire réseau d’élus locaux, mais ce dernier finira bien par s’effriter pour les mêmes raisons. 

Pour l’instant, cette vieille France fait encore nombre. Dans cinq ans, elle sera inexorablement moins nombreuse. Les Républicains feraient bien de tenir compte de cette donnée dans leurs calculs, ou bien, ils seraient bien avisés d’adapter leur discours à la réalité des évolutions de la sociologie électorale. Mais cela les rapprochera inévitablement du « macronisme », par exemple sur les questions de bioéthique ou de laïcité.  Il n’y a sans doute pas de place pour deux grands partis visant à mobiliser cette France aisée et vieillissante. 

Jérôme Besnard : Le parti LR a subi une hémorragie militante certaine après les échecs présidentiels de 2012 et 2017. De plus, Emmanuel Macron a réussi à saucissonner ses cadres, récupérant Bruno Le Maire, Édouard Philippe et Gérald Darmanin… Nul doute qu’une partie des maires LR ou ex-LR de grandes villes va rallier Emmanuel Macron dès le premier tour en rêvant d’entrer au gouvernement. Ceux qui rêvent d’incarner la droite en 2027 n’ont donc aucun intérêt à détruire une structure qui s’est relativement bien sortie des élections locales, même si elle est entrée en léthargie depuis l’élection de Christian Jacob à sa tête. Encore faudra-t-il réaffirmer la nécessité de retrouver des pans de notre souveraineté car l’Union européenne patine et donc neutralise les puissances qui en sont membres, à commencer par la France.

Atlantico : Si le candidat de LR ne semble pas en mesure de gagner et de promettre des postes ou des mandats, ne risque-t-il pas de voir ses soutiens ou ceux hésitants à le rallier lui privilégier Macron afin de privilégier leurs carrières individuelles ? Ce calcul ne va-t-il pas de facto accentuer les risques de défaites ?

Christophe Bouillaud : Oui, si Macron gagne la présidentielle, cela validera la stratégie de ralliement qu’ont opéré un Le Maire ou un Darmanin depuis 2017. Une grande partie des élus républicains voudra sans doute se rallier à ce Président réélu, ne serait-ce que pour conserver leurs postes de députés. Un Macron réélu aurait sans doute à cœur de les accueillir dans sa majorité. 

Après, cette dynamique des ralliements dépendra largement du déroulement de la campagne présidentielle du printemps prochain. Si l’affaire parait vraiment mal engagée, avec deux ou trois candidats à droite, les défections seront sans doute nombreuses dès avant le premier tour. Si l’un des candidats arrive à apparaitre comme en mesure de faire l’unité de ce camp, et comme bénéficiant d’une dynamique électorale, les ralliements en cas de défaite de la droite attendront le soir du premier ou du second tour. 

Jérôme Besnard : J’ai en fait déjà en partie répondu à cette question. Le débauchage des plus modérés aura lieu quoiqu’il arrive. C’est pourquoi le candidat de la droite LR aurait tort de ne pas obliquer sérieusement vers la droite, et pas seulement sur la sécurité. C’est la faiblesse de Xavier Bertrand, comme de Valérie Pécresse d’être attirés vers le centre. Auprès du dernier carré, encore conséquent, d’électeurs LR, une ligne Macron bis se limitant à dire que l’on peut faire mieux que lui avec la même ligne n’a aucune chance d’aboutir, sauf incapacité pour l’actuel Président de la République de se représenter.

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