"Voir le pire, L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis" : "un plaidoyer pour l’altérité" | Atlantico.fr
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Bret Easton Ellis. Olivier Amiel publie "Voir le pire : L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis remède à l'épidémie de supériorité morale" aux éditions Les Presses Littéraires.
Bret Easton Ellis. Olivier Amiel publie "Voir le pire : L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis remède à l'épidémie de supériorité morale" aux éditions Les Presses Littéraires.
©GABRIEL BOUYS / AFP

Bonnes feuilles

"Voir le pire, L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis" : "un plaidoyer pour l’altérité"

Olivier Amiel publie "Voir le pire : L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis remède à l'épidémie de supériorité morale" aux éditions Les Presses Littéraires. La fragmentation profonde des Etats-Unis qui touche les différences ethniques, générationnelles et de genre, a des répercussions en France comme dans toutes les sociétés occidentales. Olivier Amiel analyse les romans de Bret Easton Ellis à travers le prisme du principe d’altérité pour répondre à cette problématique dans une époque dominée par ce que l’écrivain américain appelle une "épidémie de supériorité morale". Extrait 2/2.

Olivier Amiel

Olivier Amiel

Olivier Amiel est avocat, docteur en droit de la faculté d’Aix-en-Provence. Sa thèse « Le financement public du cinéma dans l’Union européenne » est publiée à la LGDJIl a enseigné en France et à l’université internationale Senghor d’Alexandrie. Il est l’auteur de l’essai « Voir le pire. L’altérité dans l’œuvre de Bret Easton Ellis» et du roman « Les petites souris», publiés aux éditions Les Presses Littéraires en 2021.

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Au-delà de la forme du « jeu » avec le lecteur, la notion d’altérité apparaît également dans le fond du récit de « Lunar Park » avec la notion de paternité et la réflexion sur cette nécessité d’essayer de se mettre à la place de l’Autre afin : soit de pacifier les relations avec son père, soit d’accepter de tenir son propre rôle de père.

(…)

Le roman « Lunar Park » est l’aboutissement d’une réflexion sur cette question de la paternité qu’on retrouve dans toute l’œuvre de BEE. Il marque aussi la réconciliation avec une figure paternelle omniprésente et égratignée depuis les déjeuners de Clay avec son père dans « Moins que zéro » jusqu’au père invisible de Patrick Bateman dont il n’aime pas trop parler mais qu’on imagine à l’origine de l’aisance sociale de son fils, ou l’égotisme des parents dans « Les Lois de l’attraction » comme dans le recueil de nouvelles « Zombies » publié en 1994 et adapté au cinéma en 2008. Des pères (parfois des mères aussi) qui subviennent matériellement aux besoins de leurs enfants avec un excès masquant une absence physique ou affective propre à toutes les dérives mais aussi paradoxalement à une construction autonome en tant qu’adulte sans besoin d’être surprotégé. La relation entre Victor Ward et son père qui tient un rôle primordial dans le dénouement de « Glamorama » exprime le plus cruellement la difficulté de ce rapport :

« — Je perds de nombreuses heures de sommeil, Victor, à essayer de comprendre quel est ton propos.

— I am a loser, baby, dis-je en m’affalant sur la banquette. So why don’t you kill me ?

— Tu n’es pas un raté, Victor, soupire Papa. Tu as simplement besoin, euh, de te trouver. Il soupire de nouveau. De trouver, je ne sais pas… ton nouveau moi ?

— Un nouveau moi ? dis-je en m’étouffant presque. Mon Dieu, Papa, tu t’y prends vraiment bien pour me faire sentir à quel point je suis nul. »

Si BEE depuis ses débuts a été catalogué comme un auteur générationnel grâce au portrait-témoignage lucide et acide de la « génération MTV », certaines déclarations ont amplifié un malentendu sur un affrontement entre générations : une contestation des baby-boomers qui ont précédé sa génération et un mépris des milléniaux qui l’ont suivi. Alors que « Lunar Park » le révèle bien, BEE n’a jamais vu l’altérité générationnelle comme un facteur d’opposition, mais comme un moyen de mieux comprendre son père et son propre fils, non pas dans le compromis et l’absence de conflit mais au contraire dans la confrontation et le dialogue… entre adultes tout simplement.

Dans la partie autobiographique de « White » BEE revient sur cette question générationnelle en évoquant son adolescence marquée par les films d’horreur et érotiques. Ces souvenirs cinématographiques remplaçant les parents absents comme moyens d’apprentissage sont un prétexte pour rappeler que sa génération n’était pas couvée par la précédente, ce qui n’est pas une critique bien au contraire, car cela a permis un développement personnel plus libre, fait de remises en question. Grâce à cela même si sa génération est celle de l’ironie, elle n’est jamais celle du confort intellectuel :

            « Appartenant à la Génération X, rejeter ou probablement ignorer le statu quo était un truc qui me venait sans peine (…) Les gens s’écoutaient les uns les autres, et je me souviens d’un temps où vous pouviez avoir des vues très arrêtées et remettre en question les choses ouvertement, sans être considéré comme un « Troll » et un ennemi à bannir du monde « Civilisé », si vos conclusions s’avéraient différentes»

Cela marque une différence de taille avec la génération suivante dite Y ou des Milléniaux, qualifiée par BEE de génération de « chochottes » dans un entretien pour le magazine anglais Vice en 2014. Critiqué pour cette provocation, BEE enfonce pourtant le clou dans « White » en 2019 contre cette génération empreinte de bons sentiments n’acceptant pas qu’on se détourne d’une attitude positive et unilatérale. Face à la contestation de leur monde idéalisé, cette génération agit comme un enfant qui n’a pas ce qu’il veut et qui tape du pied et se roule par terre.

Le personnage de Victor Ward dans « Glamorama » est symptomatique d’une génération X toujours portée par un cynisme punk mais tiraillée par le pathos des générations Y et Z :

            « — Hé, baby, nous sommes tous dans le même bateau, dis-je en grognant, les mains couvertes de craie. Ouais, je vais laisser tomber tout ça et donner à manger aux sans-abri. Je vais tout laisser tomber et apprendre le langage des sourds-muets aux orangs-outangs. Je vais faire de la bicyclette à la campagne avec mon carnet de croquis. Je vais quoi ? Améliorer les rapports entre les races dans ce pays ? Me présenter aux élections présidentielles, bordel ? Lisez sur mes lèvres : arrrêtttez. »

Le possible égoïsme de notre génération rend certainement difficile la compréhension et l’adhésion totale aux discours contre les boomers proférés par des gosses menés par exemple dans le domaine de l’écologie par une figure comme Greta Thunberg dans un mélange de positivité hystérique et de discours unique, alors que la génération X accepte que le monde reste comme Maurice Merleau-Ponty le désignait si bien : « un système baroque ». Un monde foutraque, où tout n’est pas beau, où tout n’est pas bien foutu, mais où on peut ne pas être d’accord sans être ostracisé.

A lire aussi : "Voir le pire, L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis" : "Un réquisitoire contre la Cancel culture…" 

Extrait du livre d'Olivier Amiel, "Voir le pire : L'altérité dans l'oeuvre de Bret Easton Ellis remède à l'épidémie de supériorité morale", publié aux éditions Les Presses Littéraires.

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