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 Les Canadiens, la seule armée qui n’a jamais perdu une seule bataille après le débarquement du 6 juin 1944
©US ARMY / AFP

Bonnes feuilles

Les Canadiens, la seule armée qui n’a jamais perdu une seule bataille après le débarquement du 6 juin 1944

Daniel Feldmann publie "Ils ont conduit les Alliés à la Victoire" aux éditions Perrin. En se plongeant dans l'intimité de cinq grands généraux – George Patton, Jean de Lattre de Tassigny ou le Canadien Harry Crerar. Daniel Feldmann passe au crible l'expérience de chacun. Ce livre permet de mettre en évidence tant les réussites que les échecs de ces hommes. Extrait 1/2.

Daniel Feldmann

Daniel Feldmann

Daniel Feldmann, consultant en stratégie, a publié la première biographie de Montgomery en français et une étude innovante sur la campagne de 1945 à l'Ouest. Il est l’auteur de l’ouvrage Ils ont conduit les Alliés à la Victoire. 

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Crerar est de nouveau sous les ordres de Montgomery pour le débarquement en Normandie. Le plan prévoit la création d’une tête de pont avec la prise en priorité du port de Cherbourg. L’engagement canadien est progressif. Si une division canadienne est dans la première vague de débarquement sous autorité britannique le 6 juin 1944, il faut attendre le 11 juillet pour voir débarquer le corps d’armée de Simonds. Quant à Crerar et à son état-major d’armée, il n’est prévu qu’une fois la tête de pont consolidée en prévision de la grande poussée sur la Seine. Cette subordination temporaire des unités canadiennes à une armée britannique n’est pas sans inquiéter Crerar, qui insiste lourdement auprès de Montgomery, alors en pleine bataille, sur le statut particulier des unités canadiennes. Même subordonnées à une entité britannique, elles peuvent toujours, si leur commandant s’estime mal géré (mishandled), faire appel des ordres auprès du représentant de leur gouvernement, c’est-à-dire… Crerar lui-même. Montgomery n’a aucune objection, mais voit bien que le point est d’une telle importance pour son interlocuteur qu’il peut dans certaines circonstances avoir des répercussions catastrophiques sur la bataille. Comme il a, de plus, des doutes quant à la compétence de Crerar, il trouve toutes sortes de raisons techniques pour retarder son arrivée en Normandie. « J’ai sérieusement peur que Crerar ne soit pas bon du tout ; je l’empêche de se joindre à la fête aussi longtemps que je le peux », écrit-il dans sa correspondance privée. 

Enfin, le 23 juillet, Crerar et son état-major d’armée sont opérationnels. La 1re armée canadienne est d’abord chargée du secteur entre Caen et la mer, une zone calme mais importante, et ne commande qu’à un seul corps d’armée, celui du général John Crocker. Ce dernier est un vétéran de la campagne de Tunisie et il vient d’organiser avec succès le débarquement sur deux des plages de Normandie. Crerar a l’idée d’une petite opération pour que la zone de front soit moins exposée à une éventuelle attaque allemande, mais ne parvient absolument pas à convaincre son subordonné. Le 24 juillet, les deux hommes discutent longuement sans trouver un terrain d’entente : Crocker estime que l’ordre de Crerar provoquera trop de pertes pour un gain insignifiant. Crerar menace de mettre le désaccord par écrit, ce qui laisse Crocker indifférent. Montgomery se voit alors obligé d’entendre les deux officiers, puis de les rabibocher. À Crerar, il explique que le rôle de commandant d’armée est de prendre du recul, de laisser la gestion de la bataille au commandant de corps et de n’interférer qu’en cas de problème. Mais dans ses courriers personnels à Brooke, Montgomery est plus direct : « Harry Crerar a commencé sa carrière comme commandant d’armée en vexant absolument tout le monde […]. J’ai peur qu’il pense être un grand soldat, et qu’il ait été déterminé à le montrer à la seconde où il a pris son poste à 12 heures le 23 juillet. Il a fait sa première erreur à 12 h 05 ; et la seconde après le déjeuner. » De nouveau, l’autorité de Crerar ne dépasse pas le cercle restreint de ses officiers d’état-major. Il est considéré comme illégitime par certains de ses commandants subordonnés. La façon qu’il a de coucher les choses par écrit pour les porter à la connaissance de Montgomery est un singulier aveu de faiblesse. Il n’a ni l’imagination ni la force de conviction pour qu’on adhère à son point de vue sur un sujet opérationnel. De cet épisode il tire au moins une leçon : proposer des idées d’opérations n’est pas ce qu’on lui demande, voire ne fait que créer des problèmes. Il se concentre alors sur l’efficacité de son état-major d’armée – où son groupe d’officiers fait tout au long de la campagne un travail admirable – et ne conteste ni ne cherche à améliorer les propositions d’attaques venant de Simonds (qui est maintenant lui aussi en Normandie) ou de Montgomery. La différence est frappante quand on rapproche Crerar de l’autre commandant d’armée qui entre en fonction en même temps que lui : Patton n’a besoin que de quelques heures pour établir une autorité incontestable sur ses commandants de corps, et réfléchit et implémente immédiatement des actions offensives parfois fort audacieuses. Dans la 3e armée américaine, toute l’énergie vient du chef ; dans la 1re armée canadienne, le chef sert les idées venant du subordonné ou du supérieur. 

Les opérations d’août 1944 en sont l’illustration la plus manifeste. Montgomery charge l’armée canadienne de fermer la poche de Falaise par le nord (opérations « Totalize » puis « Tractable »). Les Anglo-Canadiens, et Crerar le premier, savent que la difficulté n’est pas de passer la première ligne allemande, mais de percer le front ennemi en profondeur. Toutefois, c’est Simonds qui imagine un plan très innovant, avec des attaques de nuit et une vague de bombardement au second jour pour permettre non pas une mais deux percées successives. Ce plan a aussi ses limites, par exemple l’étroitesse de la zone d’assaut pour le nombre de troupes impliquées, mais Crerar ne le perçoit pas et valide le plan sans l’amender. Il se charge surtout d’obtenir le soutien aérien requis. Devant les officiers chargés de l’attaque, il s’efface délibérément pour laisser Simonds présenter l’idée directrice. Pendant les combats eux-mêmes, Crerar visite les unités, survole le front avec son avion personnel, se tient parfaitement au courant de l’action, mais cela ne se traduit pas par des décisions identifiables. Bien qu’étant extrêmement angoissé par ces premières batailles dans lesquelles il est directement impliqué, il n’interfère pas avec ce que fait Simonds, même quand l’attaque de l’opération « Totalize » se met à patiner après 14 km de progrès. Il ne réclame pas de moyens supplémentaires, ne propose pas un autre plan d’attaque pour l’opération suivante. Son rôle essentiel semble être de transmettre les instructions de Montgomery, sur lesquelles il s’appuie systématiquement dans ses consignes. Il ne prend pas non plus de la hauteur pour, par exemple, planifier les opérations ultérieures – c’est aussi Montgomery qui joue ce rôle.

Extrait du livre de Daniel Feldmann, "Ils ont conduit les Alliés à la victoire, Patton, de Lattre et leurs pairs", publié aux éditions Perrin. 

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