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"Le procès du siècle" : une démarche superbement originale
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"Le procès du siècle" : une démarche superbement originale

Gilles Tourman pour Culture-Tops

Gilles Tourman pour Culture-Tops

Gilles Tourman est chroniqueur pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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CINEMA
LE PROCES DU SIECLE
USA/Grande-Bretagne. Couleur. Drame judiciaire de Mick Jackson. Avec Rachel Weisz, Timothy Spall, Tom Wilkinson…
 
 
RECOMMANDATION : EXCELLENT
 
 
THÈME
1996, Dekalb Collège (Géorgie/USA). Alors qu’elle donne une conférence sur la Shoah à l’occasion de la sortie d’un de ses livres, l’historienne Déborah Lipstadt est verbalement prise à partie par l’auto-proclamé historien David Irving, négationniste anglais notoire et fervent défenseur de l’innocence de Hitler dans la Solution Finale. 
Furieux de ce qu’elle refuse de débattre avec lui, il lui intente un procès pour diffamation, l’accusant de nuire à sa réputation. 
Après voir hésité par peur de lui servir de tremplin médiatique, Déborah accepte. Mais le procès devant se dérouler à Londres où réside Irving, ce sera à elle de faire la preuve de son innocence contrairement aux USA. C’est à dire d’apporter la preuve qu’il ment, donc que la Shoah a bien existé. 
Sur recommandation de son éditeur (Penguin Books), elle fait appel aux avocats Anthony Julius, qui assista Lady Diana dans son divorce, et Richard Rampton.
 
POINTS FORTS
Précisons-le d’emblée pour éviter toute déception aux spectateurs qui viendraient voir ce film en pensant qu’il traite de la Shoah, celle-ci n’en est pas le sujet. A ce titre, le titre original du film (“Déni”) comme celui du du roman "History on Trial: My Day in Court with a Holocaust Denier" [L'histoire face à la justice : mon procès avec un négationniste de l'Holocauste] sont autrement plus instructifs que l’intitulé français qui ne veut rien dire tant il est vague.
 
Certes, le négationnisme est l’enjeu en creux de ce procès ayant réellement existé. Et, hélas, l’actualité démontre qu’on n’en n’aura jamais terminé avec lui, pas plus qu’avec son avatar : le complotisme, raison pour laquelle des réalisateurs comme Spielberg s’évertuent à enregistrer les témoignages des derniers survivants. En fait, ce qui le rend formidable et passionnant de bout en bout, c’est l’axe choisi par le scénariste dramaturge David Hare, à savoir les confrontations Histoire et Justice d’une part et mentalités anglaise et américaine en matière pénale d’autre part. La volonté de Richard Rampton d’avoir maintenu, contre la volonté de Lipstad, cette affaire dans le cadre de la diffamation, donc de l’honnêteté ou non d’Irving, et pas sur celui de l’existence ou non du génocide juif, est un monument de stratégie judiciaire.
 
Pour Rampton, le plus important est de gagner et pour cela d’aller à l’essentiel. Pas de se perdre avec sa conscience. Telle fut la stratégie utilisée lors de Fortitude, l’opération d’intox qui permit de réussir le Débarquement en sacrifiant des résistants français après leur avoir fait croire que le D-Day aurait lieu dans le Nord afin qu’ils en convainquent les Allemands sous la torture.
 
Nous découvrons au finale ce que peut être un réel et authentique Etat de Droit s’appuyant sur la règle, la Loi, et non sur l’émotion et le spectacle qui peut en découler. En ce sens, à rebours des films de procès habituels, celui-ci est en tout point édifiant.
 
Pour ce qui concerne les acteurs, tous sont à louer, des premiers aux derniers rôles : Rachel Weisz témoigne d’une grande sensibilité dans son rôle d’Américaine tenue de faire confiance à ses avocats tout en étant torturée par leurs choix; Timothy Spall est un négationniste imbu de lui-même, odieux et roué à souhait; Tom Wilkinson, un juriste dont on perçoit parfaitement ce qui le taraude sous sa froide détermination.
 
Enfin, il se dégage un incontestable et prenant parfum de vérité de ce film essentiellement tourné dans divers lieux afférents à l’histoire : Londres avec la Cour Royale de Justice où l'affaire a été jugée, l'Athenaeum Hotel à Piccadilly, où Deborah Lipstadt a séjourné durant tout le procès… et en Pologne dans l'ancien camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau où plus d'un million de personnes, juives pour la plupart, ont été assassinées.
 
Sachez encore que l'affaire a été archivée à la Haute Cour de Justice britannique sous l'appellation "David Irving contre Penguin Books et Deborah Lipstadt", qu'elle remonte au 5 septembre 1996 et que le procès, commencé le 11 janvier 2000, a duré 32 jours, le verdict ayant été rendu le 11 avril 2000.
 
POINTS FAIBLES
On regrettera une construction des plus classique : présentation des personnages et des enjeux, préparation du système juridique, audiences, suspense autour de la décision que va pendre le Juge et épilogue. 
Idem pour la mise en scène, avec ses passages obligés : musique ample, morceau de barbelé blessant Rampton qui lui servira de référent mémoriel durant la préparation de sa plaidoirie, prière au crematorium, plans très appuyés sur la statue de Boadicée, princesse celte qui souleva les Bretons contre les Romains et mourut sans s’être rendue… 
Pour autant, le cinéma étant aussi une industrie, ce qu’on oublie souvent de par chez nous, sans doute est-ce le prix à payer pour rendre ce “spectacle” attractif à l’égard du plus grand nombre et à travers le monde entier...
 
EN DEUX MOTS
"La portée du procès dépasse largement l'affaire judiciaire elle-même (…) À une époque de relativisme permanent, les jeunes finissent par se dire 'ça doit être vrai puisque je l'ai vu sur Internet'. Mais tout ne peut pas être vrai. Il n'y a pas toujours deux points de vue sur chaque grande question. (…) Chacun a droit à sa propre opinion, mais les faits sont les faits. Les historiens peuvent débattre des circonstances de l'Holocauste mais il n'en reste pas moins que l'Holocauste a eu lieu". Deborah Lipstadt
La clé est là : une opinion doit rester libre même si elle nous horrifie. Ce qui est condamnable, c'est de mentir en conscience afin de manipuler son public. Un rappel salvateur à l’ère des “faits alternatifs”.
 
UN EXTRAIT
Plus précisément, un dialogue:
- "J’écoute ma conscience". (Déborah Lipstadt à Richard Rampton expliquant pourquoi elle veut faire citer des témoins et susciter l’émotion).
- "Je crains que la conscience ne suffise pas". (Richard Rampton qui connaît bien les rouages et l’esprit de la Justice britannique).
 
LE REALISATEUR
Réalisateur et producteur de cinéma et de télévision anglais, Mick Jackson se fait connaître avec Bodyguard (1992), sensuel thriller durant lequel Kevin Costner, rétif à tout sentiment durant une mission, voit cette belle intention mise à mal quand il doit protéger la chanteuse Whitney Houston. La chanson du film, I will always love you, interprétée par la comédienne, devait connaître un succès planétaire. 
Il réalise ensuite Volcano (1997), dans lequel Tommy Lee Jones doit lutter contre l’irruption et l’éruption d’un volcan en pleine LA et The first $ 20 million is Always the Hardest (2002). 
Parallèlement, Mick Jackson tourne pour la télé des fictions et documentaires, souvent primés.

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