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​Ce que l’économie allemande a encore à espérer des prochaines élections alors qu’elle a déjà tout
©Capture Couverture Der Spiegel

Enfant gâté

​Ce que l’économie allemande a encore à espérer des prochaines élections alors qu’elle a déjà tout

Avec sa très probable réélection, les défis économiques qui attendent Angela Merkel sont nombreux. Au premier rang desquels, la justice sociale et la réduction des inégalités sera un impératif pour la chancelière.

Frederik Ducrozet

Frederik Ducrozet

Frederik Ducrozet est économiste senior chez Pictet Wealth Management, en charge de l'Europe, depuis septembre 2015. Auparavant, il était économiste chez Credit Agricole CIB entre 2005 et 2015. Spécialiste de l'économie européenne, et de la politique monétaire de la BCE en particulier, ses travaux portent notamment sur le cycle du crédit, les politiques monétaires non-conventionnelles et leurs conséquences pour les marchés financiers.

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Atlantico :  Ce 25 août 2017, l'agence nationale allemande de statistiques, Destatis publiait ses derniers chiffres concernant la croissance et la situation budgétaire du pays. un excédent budgétaire de 18.3 milliards d'euros pour le premier semestre 2017, une croissance de 0.6% pour le 2nd trimestre, après un chiffre de 0.7 pour le premier, des chiffres complétés par un taux de chômage de 3.8% selon le dernier pointage Eurostat. A l'inverse, en mai dernier, le FMI alertait sur le risque de pauvreté en Allemagne. Dans un tel climat économique, quels seront les véritables enjeux économiques de long terme pour une Angela Merkel promise à sa réélection ?

Frederik Ducrozet : Les défis économiques qui attendent Angela Merkel, qui sera très vraisemblablement réélue chancelière à l’automne, sont presque diamétralement opposés à ceux auxquels le pays faisait face il y a 15 ans, lorsque Gerhard Schröder a lancé son fameux « Agenda 2010 ». L’Allemagne a effectivement regagné en compétitivité, accumulé des excédents commerciaux et courants massifs, l’emploi atteint des plus hauts historiques chaque mois, et les comptes publics sont à l’équilibre.

Aujourd’hui, le principal enjeu économique pour Merkel est celui de la « justice sociale », c’est-à-dire la répartition des richesses et la réduction des inégalités dans un contexte certes plus favorable en termes de croissance mais aussi beaucoup plus tendu politiquement, notamment sur les questions d’immigration. Les réformes « Hartz » des années 2010 sont largement pointées du doigt pour avoir accentué les inégalités. On cite souvent l’exemple des mini-jobs à 1€ de l’heure, mais c’est une véritable transformation de la société que ces réformes ont opérée, ou plutôt amplifiée, car certaines tendances de fonds datent de la période post-réunification.

Enfin, il est probable que la croissance ralentisse à long terme, pénalisée par une démographie défavorable, ce qui rendra le rééquilibrage de l’économie plus compliqué et pourrait générer des tensions intergénérationnelles.

La bonne santé économique de l'Allemagne fait figure d'exception parmi les grands pays européens (Allemagne, France, Italie, Espagne). Quelles sont les difficultés, sur le long terme, à faire coïncider des intérêts qui pourraient être divergents entre ces pays ? La gestion de ce décalage n'est-il pas l'enjeu principal pour Angela Merkel ?

Il faut d’abord préciser que la dynamique positive partie d’Allemagne s’est largement propagée aux autre pays membres. Depuis plusieurs trimestres, on observe une nette accélération des rythmes d’activité en France, aux Pays-Bas, au Portugal ou en Italie, alors que la croissance reste stable à des niveaux élevés en Espagne. Il y a une composante cyclique liée à l’intégration commerciale et financière de la zone euro qui peut également avoir des conséquences positives à plus long terme. Il faut être cohérent : on ne peut pas s’alarmer des effets d’hystérèse lors des phases de récession sans mentionner des effets inverses, même s’ils ne sont probablement pas symétriques et qu’une forme de surchauffe serait nécessaire pour effacer toutes les cicatrices de la crise.

A long terme, la question la plus délicate est de savoir s’il est souhaitable de faire « converger » les pays de la zone euro sur des aspects plus structurels, voire culturels. Mais il n’est pas évident qu’une zone euro dont tous les pays auraient le même niveau de compétitivité soit optimale. En termes de politique économique, faut-il vraiment favoriser l’intégration et aller vers une union budgétaire afin de réduire les chocs qui frappent systématiquement les pays les plus vulnérables, créer un budget pour la zone pour relancer l’investissement, ou des euro-obligations, au risque de braquer les pays du Nord qui y sont opposés ? C’est peut-être la solution optimale sur le papier, mais pas nécessairement la plus réaliste en pratique.

Certains observateurs qui n’ont rien d’eurosceptique, comme Martin Sandbu, contestent l’objectif de « ever closer union » et les grands projets de la Commission Européenne qui n’ont jamais abouti. Une piste plus réaliste et plus efficace consisterait à compléter l’union bancaire (jusqu’à une assurance commune des dépôts) et l’union des marchés de capitaux, avec l’idée que l’intégration financière entre états est un atout essentiel pour réduire l’effet des crises, comme aux Etats-Unis. Ces mesures pragmatiques pourraient être accompagnées d’initiatives ciblées avec des conséquences très concrètes dans le domaine de la fiscalité des entreprises, des investissements publics, de la formation ou de l’assurance chômage.

Le modèle allemand, souvent pointé en exemple, et parfois décrié, repose essentiellement sur la capacité du pays à exporter, et à produire des excédents commerciaux. Au regard des défis qui s'annoncent; robotisation, retour à un certain protectionnisme des Etats Unis etc, ce modèle est il encore adapté à la situation ?

Malgré des retombées positives évidentes, il ne faut pas exagérer l’effet des mesures de soutien à la compétitivité allemande des années 2000, ni sacraliser les réformes du marché du travail en général. Une étude récente de Christian Odendahl du CER, « Le mythe Hartz », démonte une partie des clichés qui entourent ces réformes. Il démontre notamment que l’Allemagne a surtout eu beaucoup de chances en termes de timing, l’Agenda 2010 coïncidant avec la fin d’un long ajustement du secteur de la construction, une réorganisation des entreprises et de leurs chaînes de production pour partie délocalisées en Europe de l’Est, ou encore un boom économique dans les pays émergents. L’étude ne conteste pas le fait que les réformes allemandes ont favorisé la baisse du chômage et la hausse de la compétitivité-prix des entreprises, mais la modération salariale les a précédées, et les réformes ont essentiellement amplifié le mouvement. Les dommages collatéraux sur les inégalités et le taux de pauvreté, eux, sont surtout imputés à la flexibilisation des contrats de travail et de l’assurance chômage.

Le « modèle allemand » est un concept mal identifié, auquel les responsables politiques ont tendance à se référer avec un biais de confirmation ; or, ce modèle regroupe plusieurs aspects très différents et on a tendance à oublier que la croissance allemande a bénéficié de facteurs de soutien cycliques qui n’avaient rien à voir avec les réformes du marché du travail. Enfin, comme vous le soulignez, les nouveaux défis liées au vieillissement démographique et à la diffusion de l’innovation appellent des réponses nouvelles. Les pays européens auraient donc intérêt à tirer les leçons des réformes allemandes et de ce bilan plus nuancé.

Deux points semblent particulièrement importants : la séquence des réformes elles-mêmes (d’abord le soutien à la formation et à l’investissement, les baisses de charges, puis les mesures de dérégulation), et le calibrage du policy-mix (afin d’atténuer les effets potentiellement négatifs à court terme). 

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