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Le gif est tombé dans le domaine public, chacun peut l’utiliser librement. Ainsi, il est devenu populaire, d’autant plus avec la démocratisation des réseaux sociaux (Facebook, Twitter….) et autres plateformes de partage dédiées à l’image (snapchat, etc.)
Le gif est tombé dans le domaine public, chacun peut l’utiliser librement. Ainsi, il est devenu populaire, d’autant plus avec la démocratisation des réseaux sociaux (Facebook, Twitter….) et autres plateformes de partage dédiées à l’image (snapchat, etc.)
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La minute tech

Pourquoi les GIF plaisent-ils autant à la génération Y ?

Giphy, le site de référence pour les images animées sur Internet, est désormais valorisé à plus de 300 millions de dollars tandis que Twitter, Facebook et Tinder permettent désormais l'envoi de GIF animés entre utilisateurs. Retour sur l'explosion d'un nouveau moyen de communication.

Pauline  Escande-Gauquié

Pauline Escande-Gauquié

Pauline Escande-Gauquié est sémiologue, auteur de "Tous Selfie!",  publié aux éditions François Bourin.

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Atlantico : Alors que ce nouveau mode de communication explose sur la toile, comment expliquer l'engouement des GIF chez la génération Y?

Pauline Gauquié : La culture gif est née avec la génération Y, dite aussi la "net génération", qui a grandi dans un monde où l’écran est omniprésent (ordinateur, jeu vidéo, télévision, internet). Cette génération a été plus à l'aise que les précédentes avec les technologies de l'information et de l’Internet en particulier. Elle a développé une culture communautaire et de partage par les réseaux sociaux. Le GIFest donc au départ un phénomène générationnel cantonné à une communauté plutôt geek.

Cette génération Y est entrée seulement à l’adolescence dans les NTIC. Elle a pu bricoler de nouvelles images grâce aux progrès constants réalisés par l'industrie numérique dont les GIF font partie. Mais cette génération consomme plus qu'elle ne développe.

Le gif a trouvé son essor et sa démocratisation avec la génération Z qui désigne cette génération née après 1995, qui succède à la génération Y, et qui n’a jamais connu de monde sans réseaux. Plus qu’un outil, Internet est leur univers, leur Dieu de vie, de construction identitaire, d’échanges quotidiens et d’expérimentations. En ce sens, ils sont la "génération C" : "Communication, Collaboration, Connexion et Créativité", celle des écrans. Ils "imagent" leur vie comme ils respirent : un arc en ciel qui interpelle, un ami que je suis content de voir, un plat que j’aime manger, et hop ! le cliché est pris et posté. Parfois transformé en GIF.

Pour les Z, l’image condense ce qui échappe aux mots. Et le GIF est un condensé extrêmement efficace et ludique à partager. Il est fluide. C’est pour cela qu’il alimente sans interruption leurs comptes Facebook, Instagram, Snapchat, etc.

Alors que le premier GIF est apparu en 1987, comment expliquer une si longue période avant son explosion populaire?

Le GIF arrive en effet avec les balbutiements d’internet. C’est un format discret au départ qui apparait en 1987 dans les studios de Compuserve. Il repose sur un principe d’animation qui procède de la boucle par la répétition à l’infini d’une même image. Il convoque donc l’imaginaire des premières images animées, pauvre sémantiquement qui frappaient de stupeur au delà de toute autre expression.

La fascination constante des hommes pour les représentations animées a conduit de nombreux savants de l’époque moderne à concevoir des appareils permettant de projeter une succession d’images fixes. Ainsi, au XVIIIe siècle, les « optiques », qu’on appelle aussi des montreurs d’images ambulants, proposaient des caisses à travers lesquelles le spectateur pouvait apercevoir des scènes lumineuses édifiantes. Ces caisses connurent un franc succès. Ce n’est cependant qu’à la fin du XIXe siècle que les essais de figuration du mouvement aboutirent avec le fameux cinématographe des frères Louis et Auguste Lumière (1895). Déjà célèbre pour leurs recherches photographiques, ces savants se sont appuyés en particulier sur les travaux d’Emile Reynaud, Etienne Marey et Thomas Edison, les inventeurs respectifs du praxinoscope (1877), du fusil chronophotographique (1882) et du kinetoscope (1891) pour parvenir à projeter des images photographiques animées sur un écran.

Mais le GIF rappellent ces images avant les débuts du cinéma qui étaient dans cette répétition circulaire comme la thraumatrope (1825), ce disque à deux images qui, en tournant sur lui-même, créait de l’image animée simple comme un cheval qui court. Ou encore le zootrope (1834) cette fameuse « roue de la vie » qui proposait une bande images dans un tambour qui offrait un spectacle cyclique et limité à une douzaine d’images.

C’est donc un langage simple héritier de toute cette histoire de l’image animée que reconvoque le GIF. Le GIF est en cela un jouet optique dont la logique du « cycle » est structurante car elle est archaïque, dans le sens où elle est à la base de l’activité humaine et biologique. ll faut patienter quelques années pour que ces images circulent vraiment sur la toile. Ce n’est qu’en 1993 avec un navigateur web (Mozaic qui deviendra Netscape) que le GIF se répand, et ce d’autant plus facilement que le format jpeg fait son entrée en ligne un an plus tard, en 1994 sur Netscape.

Quels types de GIF sont le plus utilisés et pour dire quoi? 

Aujourd’hui, le GIF est tombé dans le domaine public, chacun peut l’utiliser librement. En cela il est devenu populaire, d’autant plus avec la démocratisation des réseaux sociaux (Facebook, Twitter….) et autres plateformes de partage dédiées à l’image (snapchat, etc.). Le bon GIF peut donc « buzzer ». Le GIF ne se limite pas à un simple smiley animé, on en trouve des variantes qui renouvellent sans cesse le style. De nombreuses applications gratuites permettent d’en créer.

Ceux qui circulent le plus sont ludiques et bon enfant. Ils détournent souvent des extraits de films ou des séries connues (comme les films de Chaplin, Star Wars, etc.), ils parodient (les GIFS qui se moquent reprennent des personnalités ou des personnages populaires comme ceux de Walt Disney qu’il mettent en situation burlesque) ou encore se servent d’animaux pour dire des émotions simples (en particulier le chat). Bref, ils revendiquent un message simple et accessible : je t’aime, je veux te voir, regarde comme c’est drôle, regarde combien tel individu est ridicule, etc.

C’est dans la génération Z que le GIF trouve son apogée. Il exprime la persistance de la culture du cool et du partage. La société hypermoderne a créé ce que le philosophe Gilles Lipovetsky appelle une génération hyperconnectée qui sont ces jeunes liés à la cyberculture. Les Z maîtrisent souvent parfaitement les outils informatiques, qui sont un prolongement d’eux-mêmes, que ce soient les ordinateurs, les GPS ou les téléphones portables. C’est la génération définitivement connectée : blogs, sites de partage de vidéos et de photos sur Internet, rien ne leur échappe. Souvent, ils accordent même plus de confiance à ces médias qu'aux « traditionnels », qu'ils considèrent facilement manipulables. Pour cette génération, l’image est omniprésente et les contacts multiples et quotidiens. Les plus vieux et les plus jeunes suivent par mimétisme. Il en résulte des transformations massives dans le rapport de l’autre à soi et de soi aux autres. L’identité se construit dans une virtualité numérique inattendue avec ce goût populaire pour le GIF qui mêle l’idée de la culture de l’image animée traditionnelle avec à la culture vidéo et numérique.

Pouvons-nous dire que le GIF est devenu aujourd'hui l'équivalent d'un langage particulier avec ses propres codes ?

Le GIF fait partie des ces « images partagées » dont parle André Gunthert. Elles sont liées à la révolution technique autant qu’à un phénomène social de basculement vers l’image numérique, avec cette culture du partage, mais aussi de l’amateur créateur et producteur de contenu. L’individu contemporain se remplit d’images, de communication de soi et de l’autre pour communier et pour combler ses manques. Le rôle longtemps dévolu au langage et aux projets politiques collectifs s’est transposé sur les réseaux sociaux qui permettent de créer un lien collectif et horizontal de manière instantanée et donc d’apprivoiser une identité en commun. Le GIF est le témoin d’un individu vivant en temps réel, dans l’urgence, d’un individu qui colle aux exigences contemporaines de l’instant et cherche à remplir un vide par l’intensité du présentisme que permet le partage d’images. Le GIF est d’autant plus efficace, qu’aujourd’hui nous sommes dans une logique du zapping et de la viralité toutes puissantes et qu’il répond à ces injonctions par le message simple, ludique et accessible qu’il propose.

Ainsi, le GIF s’inscrit pleinement dans le fantasme de la fluidité propre au web et à ses techniques, qui assimilent la communication à quelque chose de « liquide », pour reprendre le terme du philosophe Zygmunt Bauman. La liquidité est plus généralement une métaphore de la société contemporaine, société qui s’écoule, à l’image des liens humains fragilisés par des situations de changements constants, d’engagements temporaires, pris dans l’urgence des réseaux où il est facile de se connecter et de se déconnecter.

Si les écrans induisent des pratiques éditoriales fluides, le GIF propose un mode production et de diffusion accessible à tous avec cette promesse très forte propre aux réseaux sociaux de l’ubiquité, du dépassement des frontières temporelles et géographiques et du partage qui fait oublier les logiques économiques et de marché, masquées notamment par une gratuité affichée.

Car derrière le GIF, il y a aussi une industrie numérique très lucrative, ne l’oublions pas ! Elle a intérêt à ce que cela circule sur internet ! De nombreuses sociétés profitent donc de l’engouement autour du GIF pour recueillir des données et les revendre. Si l’ensemble des individus est soumis à un format malgré tout assez standardisé du GIF, c’est afin d’assurer un mode de propagation rapide au sein d’une industrie numérique qui alimente une vraie création de valeur économique.

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