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©JORGE GUERRERO / AFP

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La reforestation de la planète pourrait bien se heurter à une pénurie de graines

Pour compenser nos émissions carbones, il est évident que nous devons procéder au reboisement de la planète, mais nous n'avions pas pensé que les graines pourraient venir à manquer.

Thierry  Gauquelin

Thierry Gauquelin

Thierry Gauquelin est professeur à Aix Marseille Université et chercheur à l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie marine et continentale (IMBE)

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Atlantico : L’intérêt pour le reboisement est reparti à la hausse ces dernières années en raison de la lutte contre le réchauffement climatique et des nombreux feux de forêts. Les producteurs de plants étaient-ils prêts à faire face à une telle demande ? Fait-on face à une pénurie ?

Thierry Gauquelin : Je ne peux commenter la situation prélavant aux Etats-Unis, situation qui a donné lieu à des publications récentes alertant sur la pénurie de plants.  Effectivement en France, le grand plan de reboisement des forêts françaises, lancé dans le cadre du Plan de relance, avec l’ambition de planter 45 000 hectares de « forêt », ainsi que les mortalités massives observées ces dernières années dans les forêts, notamment d’Epicéas, vont solliciter fortement, comme le souligne le rapport Cattelot  « La forêt et la filière bois à la croisée des chemins : l’arbre des possibles « ,  à la fois les producteurs de semences et les pépiniéristes qui élèvent les jeunes plants à partir de ces graines d’essences forestières.

La filière doit répondre à ce challenge d’une production accrue de plants. Le potentiel de production est encore réel même si, concernant la production de plants, on a assisté ces 20 dernières années à une disparition de nombres de pépinières, suite à une baisse de la demande. Et on peut ainsi actuellement être confronté localement à un manque de plants disponibles, de sapins par exemple, face à une demande croissante, notamment de la part de collectivités locales. 

En amont, concernant la production des semences et leur éventuelle pénurie, on sait aussi que le dérèglement climatique peut avoir un impact sur la fructification des arbres et rendre leur récolte irrégulière.  Pour les plants de chênes, feuillus fortement sollicités - on l’espère - pour ces reboisements, la question d’une disponibilité abondante et régulière peut aussi éventuellement se poser. La conservation sur plusieurs années des glands récoltés, malgré les progrès importants en la matière, est difficile alors que leur production varie considérablement d’une année à l’autre.

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Mais, malgré les limites actuelles et réelles, la question, plus qualitative que quantitative, sera surtout celle d’une adaptation de la filière aux nouvelles exigences imposées par le changement climatique

 

Comment s’organise la production des plants ? 

L’ONF, en France, joue un rôle majeur dans cette filière grâce notamment à la sécherie de la Joux dans le Jura. C’est l’une des deux principales structures, aux côtés de l’entreprise Vilmorin, qui récolte, trie, conditionne, prétraite, conserve... et commercialise les semences destinées aux pépiniéristes qui vont produire les plants, 

Les semences (glands de chênes, faînes de hêtres, graines de pins, etc) sont récoltées dans différents « vergers à graine » de l’Etat mais aussi dans 400 peuplements classés dans des forêts domaniales.  

L’ensemble bénéficie d’une traçabilité obligatoire de la graine au plant. 

La récolte des graines de feuillus s'effectue au sol. Pour les résineux, les cônes contenant les graines sont collectés sur l’arbre, en hauteur, par des cueilleurs spécialisés.

La sécherie de la Joux propose ainsi une centaine de semences d’essences forestières.  

Les pépinières peuvent aussi produire directement des plants par bouturage.

 

Comment la pénurie de graines affecte-t-elle les plans de reboisement ? Est-ce que cela pourrait avoir un impact sur le réchauffement climatique ?

Cette pénurie peut s’envisager à deux niveaux. D’une part une pénurie de semences liée à des récoltes insuffisantes déjà évoquée plus haut. Renforcer les capacités de récolte en développant notamment les vergers à graine est indispensable.  Mais c’est aussi au type d’espèces récoltées et à leur provenance qu’il faut s’intéresser. Il faut reconsidérer les espèces susceptibles d’être plantées et notamment le recours à des espèces non natives, parfois invasives à terme mais dont la fragilité et la résilience peut aussi être discutée. Il faut également s’interroger sur la provenance des espèces pour les essences natives en s’intéressant et en développant, en anticipation du climat futur, la migration assistée de populations parfois marginales, se développant par exemple dans des conditions plus sèches et plus chaudes. Le recours à la plantation, toujours selon le principe de migration assistée, dans des régions où elles n’existent pas encore, d’espèces susceptibles à la faveur du changement climatique de migrer naturellement... mais bien trop lentement - on peut penser au Chêne pubescent - doit être favorisé. Des évolutions sont en cours pour que, au niveau des peuplements porte-graines sélectionnés, seuls habilités à fournir des semences, le critère de résilience, de résistance au changement climatique soit, au côté de celui de performance, pris en compte en jouant ainsi sur la diversité génétique au sein d’une même espèce, garante de l’adaptation au CC. Cette migration assistée doit aussi s’accompagner d’un changement (en cours ?) dans la réglementation qui imposait aux forestiers de planter des essences locales issues de la même zone bioclimatique. 

Deuxième niveau, celui des pépinières, productrices des jeunes plants, dans le cas où elles ne seraient pas en mesure de fournir rapidement la quantité de plants demandés. Une alternative existe, même si forcément minoritaire et seulement en complément de l’utilisation des plants. C’est celle du semis direct, très peu utilisé car de rendement faible alors que les semences sont très chères, mais qui peut être, dans certaines situations, efficace et assurer une bonne résilience si évidemment elle concerne des espèces spontanées, non exotiques, bien adaptées aux conditions stationnelles. Ce semis direct bénéficie aujourd’hui de techniques très innovantes et Hi-Tech avec l’utilisation de drones qui vont déposer sur le terrain à reboiser de manière extrêmement précise et rapide des graines dans des emplacements définis au départ suite à des études de terrain et par télédétection. Ces techniques se nourrissent de plus de connaissances actuelles sur les phénomènes de compétition et de facilitation entre espèces végétales et animales. 

Enfin, concernant le changement climatique, il faut considérer que de toute manière les plantations ne constituent pas la seule réponse au changement climatique concernant nos forêts.  La libre évolution, la régénération naturelle assistée, la futaie irrégulière, le boisement naturel des terres agricoles, autant d’itinéraires ne nécessitant pas ou peu la production de plants doivent aussi mises en avant !

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