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Yann Moix vient de publier "Reims", aux éditions Grasset.
Yann Moix vient de publier "Reims", aux éditions Grasset.
©Arnaud Meyer/Leextra/Editions Grasset

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Yann Moix ou  « l’insaisissable vérité de l’enfance »

Après « Orléans », qui révéla la maltraitance dont il fut l’objet, Yann Moix publie « Reims », deuxième volume de sa tétralogie. Les coups portés au gamin d’ « Orléans » font de l’étudiant de « Reims » un endeuillé. A Reims, il ne se passe rien : on ne souffre pas, on n’aime pas, on ne rencontre pas, on ne progresse pas ». Une pulsion de mort ouvre le bal, mais la littérature sauve. Poignant.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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« Le suicide avait cessé de m’être une hypothèse ; je me trancherais les veines ici », songe le narrateur de Yann Moix dans « Reims » (Grasset).Prix Goncourt du Premier roman avec « Jubilations vers le ciel » (Grasset/ 1996), prix Renaudot (« Naissance » 2013 /Le livre de Poche/Grasset), Yann Moix fit scandale en 2019 avec « Orléans » (Livre de Poche/Grasset), autofiction révélant son calvaire d’enfant battu. Publié ces jours-ci, « Reims » en est la suite et constitue le deuxième volume du quatuor intitulé « Au pays de l’enfance immobile ». Le narrateur de « Reims » a quitté Orléans, les coups ne sont plus qu’un mauvais souvenir, mais la blessure est inguérissable. « J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.  »disait Paul Nizan dans son premier livre : « Aden Arabie » (1931). Une existence qui a mal commencé ne peut se poursuivre comme si de rien n’était. L’incipit de « Reims »nous avertit : « J’échouais » aux concours d’entrée des grandes écoles scientifiques ». Ce « j’échouais » sonne le glas du bonheur et des réalisations, l’ex enfant battu voit son ratage annoncé. Nous lecteurs suivons le narrateur dans ses pérégrinations ne menant nulle part, sauf à cette place assignée par l’auteur, sous nos yeux, là où les nus et les morts sont beaux par la littérature. En attendant cette apothéose, l’étudiant erre, malheureux comme les pierres de « Reims », empêché de gagner Paris en héros stendhalien . Prisonnier des coups d’hier et de ce qu’il pense être sa médiocrité d’aujourd’hui, le narrateur de « Reims » se retrouve dans une école de commerce. Il ne pourra intégrer Polytechnique ou Centrale. La bonne ville de Reims devient pour ce passionné de la pensée( dans le désordre : Montaigne, Gide, Péguy, Dostoïevski, Joyce, Sade,Céline,Sartre, Heidegger, Mauriac, Kafka, Proust Cioran, Grainville etc.) une prison, un enfer. (« O réprouvés du Ciel ! Engeance infecte ! alors ? dit-il arrivé sur le seuil, d’où vient votre arrogance invétérée »/ L’Enfer/Dante Alighieri / La Petite Vermillon) ; impossible de suivre des études littéraires : « Le système avait jugé pouvoir sélectionner les esprits par les mathématiques ». Disparaître de la surface de la terre devient chez l’étudiant au mauvais endroit une faim (/fin) mortifère.« Je me pliais dans mon lit, abandonné par l’amour et la fête ; dehors, le soleil rond sécrétait une lumière mélancolique inventée pour m’assassiner . Je n’aimais pas le soleil ; ses feux décuplaient ma tristesse ». Les coups assénés par qui devrait nous chérir donc nous protéger de tout- et surtout des coups – sont une catastrophe. Même résultat chez les animaux : observez la portée. Le chat, le chien maltraité dépérit à vue d’œil, lorsqu’il survit. François Truffaut, Jean-Pierre Léaud (que le narrateur de « Reims » rencontre dans un cimetière parisien) en savent quelque chose. On a beau résister et vouloir vivre (c’est-à-dire « aimer et travailler »), le mal est fait.   

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Yann Moix : si l’enfant ne meurt

Dès les premières pages de « Reims », outre cet échec annoncé du narrateur, la mort rôde : l’un de ses camarades de promotion se pend . «  L’agencement des rues lui portait au cœur ». Belle formule. Fragile, qui ne l’est lorsqu’il s’agit d’amour ? Forte sémantique pour dire ce mal demeuré sans vaccin : la peine de cœur. Le cœur, cet organe si fragile.

Le narrateur ne se tue pas mais songe à la mort. « J’avais beau expliquer que j’étais gido-heideggerien , je n’attirais pas les filles, elles me préféraient les butors ». L’étudiant de « Reims » éprouve (et réprouve) ce qu’il croit être ses tares (la maltraitance induit une perte de l’estime de soi). Le jeune homme se sent condamné à un non- avenir ; l’avenir, précise Yann Moix, c’est le futur anobli par le destin.(« Il existait une parenté secrète entre Reims et la littérature :la formulation d’un suicide social absolu ») .Après toutes ces corrections d’« Orléans », pouvait-on enfin devenir quelqu’un à « Reims »? Pas si simple : « Reims » « sent l’ennui mortel et l’absence de sens ». D’où,sans doute, toutes sortes d’amitiés bizarres pour des gens moches. Le narrateur se voit distrait de sa déprime par un nouveau compagnon, militant raciste, antisémite et homophobe : la bêtise « au cou de taureau ». Les deux compères voyagent par le train à travers l’Europe. Ils moquent la Shoah  et développent un insupportable racisme par le texte et l’image, via leur feuille de choux de potaches antisémites. Une centaine de pages abjectes, telles que savent le faire tous les idiots de service. « Je prêtais à ce recueil sulfureux une puissance tellurique qui faisait de moi le plus immoral et le plus séditieux des jeunes gens de ma génération. Je n’eusse pas écrasé une araignée mais souiller en deux ou trois coup de crayon furieux la mémoire de six millions d’innocents assassinés par Hitler ne m’avait pas posé le plus petit problème ». Vingt ans plus tard, ravis, les ennemis de Moix eurent beau jeu de retrouver ces caricatures antisémites pour les faire circuler dans les rédactions. Les abjects « crobards » tuèrent « Orléans ». (« cf. «  je crobardais » concède le narrateur qui, exposant les faits, plaide coupable). Faits et méfaits lamentables que l’auteur d’Orléans avait d’emblée avoués à son éditeur Olivier Nora, le patron de Grasset. Yann Moix explique cette sortie de route (la jugeant sévèrement)par son échec relationnel auprès de ses camarades de promotion (cf. Je n’attirais pas les filles).

« Se faire aimer de toute une promotion était un projet trop ambitieux, qui exigeait des qualités dont j’étais dépourvu, ajoute Moix; « ne me restait, pour devenir célèbre, que l’éventualité d’être haï. C’était dans mes cordes. » On parlait d’ « Orléans » pour le Goncourt. Orléans restera un -beau- texte mort-né. Notons que la pulsion de mort qui porte « Reims » vers ses sommets n’est pas seulement due au passé suicidaire du narrateur -étudiant de Reims. «(«  Il sentait dans son cœur un paquet de tristesse aussi lourd que sa haine. »).Yann Moix -sans doute inconsciemment- profite de l’écriture de « Reims » pour déposer entre les phrases relatant le malheur de sa jeunesse sa douleur d’homme parvenu à maturité Trois ans de travail saccagés, un texte condamné dès sa mise en place tel son auteur, moqué, vilipendé, soudain maudit. Les écrivains comprendront.

L’épreuve fut d’autant plus douloureuse qu’Orléans fut un roman particulièrement applaudi, pendant que son auteur devenait un pestiféré. Le roman explosa en vol. Sa promotion -tant dans la presse qu’auprès des jurés et des libraires devint impossible. Il fallait tout arrêter. « On a essayé d’obtenir ma mort sociale, physique, intellectuelle, morale. Je suis allé pendant cette polémique dans un pays où j’ai beaucoup nagé en attendant que les mouches changent d’âne, que la colère des haineux se tasse, que les malentendus se dissipent, que les crachats s’estompent et que les aigris se taisent » (cf. interview par Ilana Moryoussef/France-Inter).Ce pourquoi les pages de « Reims » sont si sombres, voire suicidaires ; évoquer -ne fut-ce qu’à voix basse -les qualités de ce beau texte devint plus qu’un crime : une faute de goût. 

L’écriture que l’on aime chez Moix est partout à l’œuvre dans « Reims ». Elle s’affirme davantage encore lorsque que le récit fictionnel se trouve au point mort. Une prose poétique s’installe alors et prend son temps : la réussite stylistique est, chaque fois, plus éclatante : « La journée semblait s’accommoder d’être un dimanche, clocher posé contre ciel glaireux- réconciliation tacite des heures lentes avec l’avenir des morts » Et encore : « Je m’écartais le poing contre la vitre de la cabine, pissant un sang joyeux : celui de la jeunesse, de l’avenir étendu devant moi, de tout ce que j’aurai pu faire avec ce sang écarlate gorgé de promesses ; mais c’était un sang qui ne demandait qu’à se fondre dans ce qu’il n’avait jamais cessé d’être- celui d’un petit bonhomme faible et baptisé, bafoué par ses géniteurs, zigzaguant entre les gifles et repoussé violemment par les femmes. » Et enfin :«  Je fus pris d’une angoisse démesurée : ce qui se hissait devant moi tel, tel un géant sans contours, c’était tout simplement la journée- une journée à vivre tout entière, sans pouvoir s’en échapper ».

Le lecteur sait depuis l’incipit de « Reims » que la mort est le véritable sujet du roman. La mort véritable ou la mort à soi-même telle que nous l’observons chez le narrateur privé d’amour et d’amitié jadis, à Reims, puis à Paris, attaqué de toutes parts et privé de cette estime qu’aurait dû lui valoir l’un de ses meilleurs textes. Cependant le condamné pressent qu’ en lui- peut -être ?- existe une issue. Une forme de joie s’empare du pestiféré : « Etre écrivain ce n’était pas écrire mais marquer d’un trait nouveau son existence. C’était renoncer à la progression dans les organigrammes, à l’argent, pour adhérer à l’insaisissable vérité de l’enfance ».

La littérature sauve.« Je marchais jusqu’à épuisement dans les rues de Paris. J’étais délivré de Reims et d’Orléans.(…) Il me semblait être le plus heureux et le plus vrai des hommes »… « Ne te soumets qu’au vrai, qui ne se soumet à personne », confirme le philosophe André Comte-Sponville. A. G.

Un extrait :

Les arbres mouraient à Reims et je restais plongé dans le noir

« Cette fois, j’y étais. A Reims. J’arrivai par un jour laiteux – un de ces jours qui s’évaporent. Un de ces jours scandaleusement décomptés de notre existence alors qu’il ne s’y passe rien : on ne souffre pas, on n’aime pas, on ne rencontre pas, on ne progresse pas. Un jour stagnant comme stagne l’eau dans les flaques. J’emménageai au rez- de -chaussée, rue Flin-des-Oliviers, dans un sombre studio carrelé donnant sur une rue grisâtre. Comment la vie avait-elle pu me déposer là ? L’avais-je si considérablement ratée que je ne méritais que ce cosmos qui puait le dimanche, empestait la mort et respirait le rat ? La porte coulissante d’un garage coïncidait avec l’unique fenêtre de ma masure, l’obstruant. N’osant me manifester auprès du propriétaire, trop timide pour protester, je restais plongé dans le noir. Le suicide avait cessé de m’être une hypothèse ; je me trancherais les veines ici dans les semaines à venir ( je ne pouvais compter un mois), dans la cité des rois de France. Reims me fit penser à un gâteau sec.

Les rues étaient désertes. Des avenues inanimées, plongées dans la fatigue, s’allongeaient à l’infini. Les avenues pleuraient. Les arbres mouraient. Les passants ressemblaient à des spectres ; les voitures roulaient sans bruit, installées dans la mort. Le ciel, blanc, n’appelait aucun espoir. Reims s’offrait en obstacle métaphysique à l’effort de vivre ; elle diluait les pulsions vitales, fracassait les joies, cassait le principe d’espérance. Elle était conforme à sa réputation de guerre et de ruines. Elle était brune, méthane, brutale aube. Reims était coupée du monde ; elle se situait dans un ailleurs d’ankylose, de froidure pluvieuse – d’obscurités monotones.

A la tombée de la nuit, les maisons se taisaient tout à fait, tournées vers elles-mêmes, volets clos jusqu’au petit jour blanchâtre. Reims portait au cœur ; des rangées de marronniers noueux, installés devant de vieux bâtiments crasseux, prodiguaient la nausée. Les demeures étaient redoutables d’immobilité. Derrière leurs murs épais : l’aisance- muette et calfeutrée, desséchée, bourgeoise, dont on pouvait deviner les chambres sans soleil et les cuisines âgées.

La ville se prolongeait en champs humides, où l’atmosphère possédait la texture d’une respiration de cadavre. Des viscères de la terre jusqu’au ciel chauve : tout crevait. Les façades, les boulevards, les chaussées étaient parvenus à franchir un cap inédit dans cette mélancolie spéciale que dégagent les villes de province. J’allais habiter dans ce roulement de perpétuelle agonie. Ville filandreuse, chargée de réverbères laiteux, de crucifix. Un rayonnement noir irradiait les nappes. Je tentais de me rassurer, convoquant mes héros, mes dieux, mes amis : des écrivains rémois que j’avais lus et admirés. Je pensais à Roger Caillois, ses livres de pierre et d’agate, sa précision funèbre, son style à la pointe sèche, son austérité minérale- il ressemblait à Reims, à sa ville – l’haleine glacée de sa prose. Son œuvre d’os et de cailloux, sévère, dominicale, tombale, cloîtrée. J’admirais Caillois pour ce qui me déplaisait ; son corsetage, ses empêchements, sa figure pâle et boursouflée, de noyé. Caillois avait toujours été mort, surtout de son vivant.

( Page 83/Copyright Yann Moix/Reims/éditons Grasset et Fasquelle 2021)

Reims/Yann Moix/ Grasset et Fasquelle/287 pages/19,50 euros

Lire aussi :

Dictionnaire amoureux de Montaigne/ André COMTE-SPONVILLE/éditions Plon.

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