Xavier Bertrand ou la malédiction (pour le pays) des candidats sans parti | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Xavier Bertrand ou la malédiction (pour le pays) des candidats sans parti
Xavier Bertrand ou la malédiction (pour le pays) des candidats sans parti
©FRANCOIS LO PRESTI / AFP

Démocratie défaillante ?

Xavier Bertrand ou la malédiction (pour le pays) des candidats sans parti

Xavier Bertrand a officialisé sa candidature à l’élection présidentielle de 2022 sans le soutien de son ancien parti, Les Républicains. Les partis politiques restent pourtant essentiels pour notre démocratie.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »

Atlantico : Xavier Bertrand a officialisé mercredi sa candidature à l’élection présidentielle sans le soutien de son ancien parti. Sa volonté de se présenter hors des partis est-elle le signe que la démocratie représentative est défaillante ?

Edouard Husson : A vrai dire, c'est quelque chose de banal sous la Vè République. C'est même la raison d'être de l'élection présidentielle. Le Général de Gaulle voulait échapper à ce qu'il appelait "régime des partis". Un candidat à l'élection présidentielle doit rassembler plus largement qu'un parti. Le parti gaulliste a été la malédiction du gaullisme, il l'a vidé de sa substance après la mort de Georges Pompidou. Giscard ou Mitterrand ont gagné parce qu'ils rassemblaient largement au-delà de leur force politique d'origine. Jacques Chirac a fini par être élu lorsqu'il n'était plus certain que le RPR était derrière lui. Sarkozy est élu en 2007 parce qu'il attire à lui une partie du Front National et il perd en 2012 parce qu'il n'a plus que l'UMP. Hollande se fait le rassembleur de la gauche. Et Macron a gagné parce qu'il faisait sauter les clivages des partis existants. On objectera que beaucoup des hommes dont nous parlons avaient tout de même une base partisane forte, avant de l'élargir. Le problème que je vois avec Xavier Bertrand est ailleurs: il a lui-même un positionnement aussi flou que ces Républicains qu'il a quittés. Chacun des hommes dont nous parlons avait une vision à proposer. Que dit Xavier Bertrand? Qu'il va être à l'écoute et au service des Français. Mais quelle grande idée, quelle vision, quel programme ? Quand il est hors partis, un candidat à l'élection présidentielle finit toujours par en créer un. On ne voit pas quelle force politique Bertrand peut faire émerger. Or il n'aura jamais le soutien de tout LR car il est trop à gauche pour beaucoup.

Les partis politiques, bien qu’en situation de délitement, demeurent un corps intermédiaire nécessaire pour notre démocratie. Quel danger y a-t-il à ne pas vouloir les reconstruire ?

Je ne pense pas que les hommes politiques maîtrisent grand chose. Oui, les partis sont nécessaires. Mais la France n'a pas le mode de scrutin apte à la stabilité des partis. La proportionnelle permettrait une représentation de nombreux partis dans la durée. Le scrutin uninominal à un tout favoriserait l'émergence de deux grandes forces politiques. Le scrutin uninominal à deux tours favorisent les ralliements et donc les recompositions partisanes opportunistes. de plus l'élection du président au suffrage universel, et, pour parler comme Emmanuel Todd, le substrat anthropologique individualiste d'une partie du pays favorisent la polarisation sur des personnes plutôt que sur des forces politiques aussi organisées qu'en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Enfin, dernier élément, nous sortons de cinquante ans de poussée individualiste, comme l'Europe et l'Occident en connaissent régulièrement. Cela n'a pas été favorable à la stabilité des partis.

La candidature d’un homme seul n’est-elle pas le signe d’un manque de volonté de (re)construire un parti ?

Encore une fois, la Vè République appelle cela. Le problème, je le vois plutôt dans le fait que la classe politique a bloqué le système qu'avait voulu le Général de Gaulle. Tout d'abord en faisant augmenter sans cesse le nombre de signatures de maires nécessaires pour pouvoir se présenter. Aux origines de la Vè République, il en fallait seulement 100. cela laissait toutes ses chances à une personnalité inconnue d'émerger, à la percée de quelqu'un qui ne soit pas un professionnel de la politique. Le système des professionnels de la politiques a verrouillé le système à nouveau. Et puis il y a eu le passage au quinquennat. Le septennat donnait au président le temps d'être indépendant des partis. Avec le recul, je pense que les cohabitations n'étaient pas un si mauvais système que cela. Elles permettaient au président d'exister indépendamment des majorités parlementaires. cela renforçait la République. Le problème actuel vient de ce que les présidents devraient être aussi des chefs de parti vu que les élections législatives ont lieu après l'élection présidentielle. Mais ils n'en ont ni le temps ni l'envie et cela est contraire à l'esprit des institutions.

Quels sont les risques à devoir miser tout un projet sur une seule personnalité ?

Si seulement nous avions encore des personnalités ! Le problème de Xavier Bertrand est plutôt son absence de personnalité. C'est quelqu'un d'intelligent, qui lance beaucoup d'idées mais qui en poursuit rarement une jusqu'au bout. Je crois que nous sommes plutôt confrontés à ce que Richard Sennett a décrit comme la "corrosion du caractère" à propos du monde du travail fondé sur la "flexibilité permanente". Il faudrait transposer ses analyses dans d'autres univers. Ce n'est pas seulement l'instabilité de l'emploi dans une entreprises en restructuration permanente qui explique la "corrosion du caractère" chez des individus ne voyant plus leur utilité sociale, c'est plus généralement la dissolution de toutes les structures collectives naturelles, qui construisent une société. Les partis en sont un exemple. mais leur crise est à envisager dans le cadre plus vaste de la crise de la communauté nationale. Demandez à Xavier Bertrand ce qu'est pour lui la France; sera-t-il en mesure de proférer autre chose que des platitudes avant d'avouer, éventuellement à son corps défendant, qu'il ne croit plus dans la nation? Comment, dans ce cas peut-il croire suffisamment dans un parti pour donner envie aux autres d'y adhérer? Peu importe après tout que Bertrand reprenne LR ou bien crée un nouvel "En Marche": il n'a aucune grande idée pour leur insuffler le feu sacré grâce auquel un candidat gagne une présidentielle.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !