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Une étude universitaire affirme que laver le linge à 25°C est meilleur pour l’environnement. Mais les vêtements ressortent-ils propres de la machine ?
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Révolution ?

Une étude universitaire affirme que laver le linge à 25°C est meilleur pour l’environnement. Mais les vêtements ressortent-ils propres de la machine ?

Selon une récente étude de l'Université de Leeds, le lavage des vêtements à 25°C pendant trente minutes les empêche de s'estomper et réduit de moitié les quantités de microfibres nocives qui sont rejetées dans les océans.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Lucy Cotton

Lucy Cotton

Lucy Cotton est chercheuse à la School of Design de l'Université de Leeds. 

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Atlantico.fr : Votre étude mentionne deux questions écologiques principales : la mode du "fast fashion" et les microfibres, comment sont-elles liées et quels sont les dangers réels ? 

Lucy Cotton : Si les vêtements ne sont plus attrayants à porter en raison de la décoloration ou du transfert de teinture d'autres vêtements, ils risquent moins d'être donnés et plus de se retrouver dans des décharges, où ils peuvent se dégrader en libérant des gaz à effet de serre, ou ne pas se dégrader du tout et prendre de la place. La teinture qui est libérée par les vêtements lorsqu'ils sont lavés se retrouve dans les cours d'eau où elle peut avoir des effets négatifs sur les organismes marins, par exemple en influant sur la photosynthèse. La mode du "fast-fashion" joue un rôle dans ce phénomène en donnant l'impression que les vêtements sont jetables et que l'on peut facilement acheter de nouveaux vêtements pour remplacer ceux qui ne sont plus neufs. Un autre aspect de ce phénomène est que les nouveaux vêtements libèrent des quantités plus importantes de colorants. Plus la quantité de nouveaux vêtements qui composent une charge de lavage est importante, plus la quantité de colorants libérés est élevée et, soit ils pénètrent dans l'environnement, soit ils se transfèrent sur d'autres vêtements pendant le lavage, provoquant une décoloration.

Les microfibres sont également libérées en plus grande quantité par les vêtements neufs, de sorte que plus on achète de nouveaux vêtements (à mesure que la dernière tendance à la mode se propage), plus la quantité de microfibres libérées et pénétrant dans l'environnement est élevée, ce qui a des effets néfastes sur les organismes marins, par exemple en entrant dans la chaîne alimentaire.

Pourquoi l'abaissement de la température normale à 25°C a-t-il un si grand impact sur l'environnement ?

Lucy Cotton : Outre les économies d'énergie, notre étude a montré qu'à température plus basse, moins de microfibres et de teintures étaient libérées dans l'eau - ce qui signifie par ailleurs moins de décoloration et de transfert de teinture sur d'autres vêtements. La durée du lavage est également importante vis-à-vis de la consommation d'énergie et des produits émis. 

Beaucoup de gens pensent que laver ses vêtements à une température de 30°C ne tue pas toutes les bactéries.  Que répondriez-vous à ceux qui pensent que laver les vêtements à une température encore plus basse signifie qu'ils ont moins de chances d'être propres ?

Lucy Cotton : Outre le fait que cette étude montre aux consommateurs qu'un lavage plus froid et plus rapide est meilleur pour l'environnement, elle informe également les fabricants de détergents qu'ils devraient développer leurs produits pour qu'ils fonctionnent dans des conditions plus froides et plus rapides. Je pense que nos conclusions conduiront à la mise au point de détergents qui fonctionneront dans ces conditions et donneront aux consommateurs la certitude qu'ils peuvent obtenir des vêtements propres en les lavant plus rapidement et à une température plus froide. Comme je l'ai déjà mentionné, la durée du lavage est également importante pour réduire la libération de colorants et de microfibres. Si les consommateurs veulent faire la différence mais ne sont pas sûrs de pouvoir réduire la température de leur linge, la réduction de la durée du lavage sera également bénéfique pour l'environnement.

En France, les machines à laver ne proposent pas de programmes de lavage à moins de 30°C. Par conséquent, un véritable changement dans ce domaine pourrait prendre des années. Ne sera-t-il pas alors trop tard ? 

Lucy Cotton : Les machines à laver ne proposent-elles pas un lavage "à froid" ? Si ce n'est pas le cas, on peut espérer que la durée d'un lavage pourra être ajustée. Même si cela prend du temps à mettre en œuvre, il est toujours utile de réduire l'impact environnemental de votre lavage là où vous le pouvez, sinon vous continuerez à contribuer à la pollution des eaux.

Si laver ses vêtements à 25 degrés Celsius est bien meilleur pour l'environnement, peut-on considérer qu'à une température plus basse que celle d'un lavage à froid sur une machine à laver actuelle, les vêtements sont correctement nettoyés ? D'autre part, est-ce une température suffisante pour se débarrasser des bactéries ?

Stéphane Gayet : Quand on énonce que laver ses vêtements à une température de 25°C est meilleur pour l'environnement, on ne dit pas toute la vérité. L'étude présentée dans « The Guardian » ne considère que deux aspects environnementaux du lavage du linge. Il s'agit du rejet de microfibres et de colorants dans les eaux usées. Car cette étude est orientée dans le sens de la réduction des déchets. En effet, les microfibres et les colorants rejetés par le lavage du linge sont deux polluants pour l'environnement et c'est incontestable. Les microfibres polyester sont très en vogue aujourd'hui, car les textiles constitués de microfibres présentent des propriétés mécaniques d'un grand intérêt. Mais ces microfibres polyester polluent ensuite les eaux usées et se retrouvent dans les eaux propres ; ce sont de redoutables polluants. Il en est de même des colorants qui sont des polluants chimiques toxiques ; or, notre monde est de plus en plus coloré et on n'en finit pas de créer de nouvelles nuances que l'on applique à tout ou presque, en particulier les vêtements. Le foisonnement des photos numériques sur les pages web et les réseaux sociaux nous incite à faire usage de couleurs fantaisistes pour nous singulariser et nous valoriser.

Mais cette multiplicité de couleurs chimiques a un coût écologique auquel on ne pense pas de prime abord.

On a pris tellement l'habitude aujourd'hui de faire lessive sur lessive, que la lessive en machine est devenue comme un rite ménager. Le linge doit être impeccable, avec des couleurs vives, un aspect net et une bonne odeur. Au point que les foyers où la machine à laver tourne tous les jours ou tous les deux jours sont nombreux, surtout s'il y a des enfants. On considère que le fait de porter des vêtements nets et en bon état est un signe de distinction. Il est plus que fréquent que l'on décide de laver des vêtements uniquement en fonction de la durée pendant laquelle ils ont été portés et non pas de leurs salissures.

Tout cela est coûteux à tous points de vue : électricité, eau, lessive, usure de la machine, usure des vêtements, pollution par les effluents, séchage, repassage…

Les déterminants de l'efficacité d'un lavage en machine sont la température, le produit lessiviel, le brassage et la durée du lavage. Ces quatre déterminants sont connus sous le nom de « Cercle de Sinner » (schéma supra). On ne peut pas tricher avec ce schéma intégrateur : si l'on diminue la température, on doit alors forcer sur la composante lessivielle (chimie) et augmenter la durée de la lessive et parfois la force du brassage. Il est bon de préciser que l'un des facteurs principaux du lavage du linge est le brassage, qui fait que les articles de linge sont frottés les uns contre les autres (action mécanique). C'est pourquoi le travail exposé dans « The Guardian » est trop partial : si l'on baisse la température, on doit -pour obtenir un même résultat- accroître au minimum l'un et plutôt deux des trois autres facteurs. Si l'on allonge la durée de brassage, la consommation d'électricité et l'usure de la machine augmentent ; si l'on accroît la force de brassage, c'est idem ; si l'on utilise une lessive plus agressive, on augmente l'usure du linge et presque fatalement la pollution environnementale lors du rinçage (le pire étant d'augmenter la quantité de lessive, ce qui est habituellement contre-productif et fort polluant).

Il est essentiel de comprendre que les propriétés chimiques du produit lessiviel ne sont certainement pas le déterminant principal de l'efficacité du lavage : le brassage, la température et la durée sont en réalité au moins aussi importants. Une lessive présentée comme « très efficace » est inéluctablement une lessive agressive pour le linge et polluante.

Qu'en est-il maintenant des bactéries ?

Stéphane Gayet : Elles restent dans l'esprit de beaucoup de personnes une préoccupation, quand elles ne sont pas carrément quelque chose d'obsessionnel ; ce qui n'est nullement justifié. Les bactéries de la peau et encore présentes dans le linge sont des bactéries dénuées de pouvoir pathogène ou presque ; de plus, elles sont en général sans danger pour les fibres textiles ; mais il en est différemment des champignons pouvant se retrouver sur du linge humide après lavage, car ils peuvent dégrader les fibres textiles (ils sont eux aussi sans danger pour notre corps). Or, il faut être bien conscient du fait que les champignons sont très généralement plus résistants sur le plan physico-chimique que les bactéries (ils sont dès lors nettement plus difficiles à éliminer lors du lavage) ; ces champignons viennent, non pas du corps, mais de l'environnement ; il faut en retenir que le séchage du linge doit se faire le plus rapidement possible : les champignons ont impérativement besoin d'humidité.

Si l'on choisit de laver à 25 degrés pour des raisons écologiques, que faire pour s'assurer que le linge soit parfaitement propre ?

Stéphane Gayet : À 25°C, nous sommes en présence d'une eau à peine tiède, elle n'est pas loin d'être froide. Le cercle de Sinner nous indique qu'il faut augmenter les trois autres facteurs : lessive, brassage et durée du lavage.

S'agissant de la lessive, il ne s'agit surtout pas d'en utiliser plus : un excès de produit lessiviel se traduit par une mousse abondante, ce qui -contrairement à une opinion très répandue- est un obstacle à un lavage efficace. Cela s'explique ainsi : le brassage des articles de linge les uns sur les autres est un volet essentiel du lavage du linge (rappelons-nous les scènes des lavandières qui frottent une partie d'un linge sur une autre partie de ce même linge) ; or, un excès de mousse crée un coussin qui empêche les pièces de linge de se toucher. Ce qu'il faut retenir : la mousse ne nettoie pas, c'est tout le contraire.

L'augmentation du brassage de la durée du lavage conduit à sélectionner un cycle « plus fort », de type « cycle pour les linges blancs » ; encore faut-il que la conception de la machine le permette. Mais il y aura fatalement une usure accrue du linge ainsi lavé.

Comme on le voit, on peut souvent faire dire à l'écologie une chose et son contraire. Entre deux facteurs indésirables (l'eau chaude qui coûte en énergie et use davantage le linge qui du coup rejette des microfibres et divers colorants chimiques ; et la durée du lavage qui tout compte fait a les mêmes inconvénients), il faut choisir. Ou bien on accepte que le linge ne soit plus impeccable (même chose pour la voiture, l'intérieur…). Qu'on se le dise, la propreté magnifique n'est pas écologique.

Répétons-le, la pire des choses serait de tout reporter sur la lessive : plus performante, plus abondante… Le résultat sur le plan écologique est à n'en pas douter bien pire.

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