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Régis Jauffret vient de publier "Microfictions 2022" aux éditions Gallimard.
Régis Jauffret vient de publier "Microfictions 2022" aux éditions Gallimard.
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

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Régis Jauffret : nos vies sont un long fleuve intranquille

Régis Jauffret publie « Microfictions 2022 » (Gallimard). Un recueil de nouvelles ultra-noires, voire « gore ». Ames sensibles s’abstenir. Lecteurs avertis : ne pas passer à côté de cette écriture singulière.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Repères

Originaire de Marseille, Régis Jauffret est un romancier hors -normes, dit «  obsessionnel et  amateur de « cruautés » ; tout simplement parce qu’il incarne le poète «  cet artiste dont la connaissance va au-delà de l'apparence des chose». Régis Jauffret a publié, entre autres fictions :

-« Univers, univers » (Verticales/Prix Décembre 2003 » :

« Elle aimerait qu'un avion prenne feu au-dessus d'elle et aille s'écraser sur l'immeuble d'en face qui lui cache le soleil couchant ».

-« Asile de fous » (Gallimard/2005- Prix Femina )

« Quand je rends visite à mes parents j'ai soin d'éviter de me mélanger à eux, je ne les touche ni les approche de trop près, je m'en méfie comme une paire de tigres ».

- « Microfictions 2007 » (Gallimard/ Prix France-Culture Télérama/2007)

« Un déluge torrentiel de ces vices, pulsions, tabous et petits fascismes ordinaires que la société s’emploie à refouler et qui grouillent derrière les vitrines et les façades ». (cf. Buzz Littéraire)

-Cannibales (Le Seuil/2016)

« L'amour est une bonne douleur que les hommes supplient les femmes de leur infliger depuis la nuit des temps. »

« D'une langue superbe, influencée par le XVIIIe siècle français, « Cannibales » fait penser à un Choderlos de Laclos gore. On s'en pourlèche encore les babines.(cf. « Les Échos » )

« Microfictions 2018 « (Gallimard/Prix Goncourt de la Nouvelle.

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« Â mes moments perdus, je me demandais si je ne ferais pas mieux de redevenir enfant, retourner dans le ventre de ma mère et en définitive regagner les siècles où je n’existais pas encore. Avec un peu de chance, un événement inattendu surviendrait et la vie me serait épargnée.

-« Papa » (Le Seuil/2020)

« Il me semblait avoir enterré un personnage secondaire de ma vie. Nous avions si peu parlé, si peu fait de choses ensemble et il ne m’avait jamais donné l’impression d’être un homme dont en cas de nécessité je pourrais espérer le moindre secours. En réalité je n’avais pas eu de père, presque pas… »

-« Le dernier bain de Gustave Flaubert » (Le Seuil/2021)

« Il s'agit d'une biographie romancée où Flaubert se promène dans son passé, mais fait aussi des embardées dans le XXe siècle, et ressasse sa conviction que "sans style, la langue est morte". (Jérôme Garcin-L’Obs./Le masque et la Plume)

Quand Régis Jauffret utilise sa littérature pour scruter les ratés de notre société et les divagations vers le vide de sesanti-héros, cela donne la série des « Microfictions ». Troisépais volumes( « Microfictions 2007 »,puis « Microfictions 2018 » -prix Goncourt de la nouvelle). Et, depuis hier, « Microfictions 2022 » (Gallimard). «  L’art est la seule chance pour le monde d’exister »,précise Régis Jauffret. Le concept de cesrecueils ? Sur plus de 1000 pages,le romancier réunit 500 textes brefs (une page et demie, deux tout au plus), parvenant cependant à « allumer le feu », en expert du court-circuit existentiel.

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Autant d’instantanés vécus par des « losers » victimes de l’époque, crucifiés par notre temps en direct live( l’écriture décapée, faussement neutre, détachée, distanciée, à la pointe sèche, semble produite par un lavis à l’encre de Chine). La chute est parfoisatroce : le personnage- homme ou femme, jeune ou vieux- soudain quitte la scène, sa mort tombe comme la pomme de l’arbre, sans bruit, ni effetsde manches, la logique du texte exigeant cette -apparente- indifférence de l’auteur se rajoutant à la cruauté du récit. Ce qui entraîne logiquement le choix du présent de l’indicatif, pour une fois justifié, alors que presque tous les romans français d’aujourd’hui utilisent ce temps présent, celui de notre hypermodernité, facile ( en apparence), mais à contretemps, car l’imparfait est le temps du roman ; sauf pour ce qui est des « Microfictions » de Régis Jauffret qui traite le fait -divers sur le mode littéraire en utilisantun certain suspense et le Grand Robert de la langue Française.

« L'écrivain est seul et pourtantnombreuxcomme les habitants d'une mégalopole. Il finit par se dissoudredans la foule des gens qu'il a inventés » précise Jauffret .Autant de personnages floués, bernés, refaits, perdus, perdants aux prises avec la brutalité des humanités envolées, à un moment crucial de leurs vies bâclées, fichues, foutues, que l’auteur nous met carrément sous le nez. Angoissant souvent, maistoujours éclairant. Riche d’enseignements. Le roman, c’est une fenêtre éclairée sans rideaux ni voilages, qui, dans l’immeuble d’à-côté, nous permet d’assouvir toutes sortes de curiosités. « Microfictions 2022 » est dans la forme et le conceptune fresque semblable aux précédentes, en plus noire cependant, comme si nos vies tournaient telles des toupies folles, de plus en plus vite, vers l’abîme. Régis Jauffret utilise tous les ingrédients qui caractérisent la modernité 2022 : les réseaux, le digital, la réalité virtuelle, Instagram, Twitter, Facebook etc. On contemple chaque soir un porno via Androïd, faute de vie sexuelle, on vit et meurt seul, même et surtout en famille. L’argent manque, la compassion aussi, tout le monde se fout de tout le monde.

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Composée de Haïkus (à la française) centrés sur le thème de l’échec, du manque, des frustrations, de l’indifférence, de l’absence de dialogue, de réalité augmentée(ou rétrécie ?), la peinture de l’époque telle que signée par Jauffret est d’une cruauté insoutenable.Le récit est parfois glauque- mais l’effet produit nous alerte, nous imposant un arrêt sur image et une pensée forcément lucide sur notre époque ; ses maux, ses ratés : ses tares. Un long fleuve pas tranquille du tout, qui s’engouffrant en nos mémoires par sa force narrative démoderait presque la grande Joyce Carol Oates et ses monstres made in USA. Nous découvrons nos vérités franco- moches, avec leurs laideurs secrètes, tout ce sang versé ( au sens propre comme au figuré) en famille ( et sans famille ).La solitude tue mais la proximitéobligatoire aussi. Comme si Régis Jauffret sur le fond et la forme nous obligeait à découvrir ce que nous pourrions devenir -ou sommes devenus- sans le savoir.

« Tous ces choixvivants et passionnés que nous sommes et que nous faisons perpétuellement avec ou contre autrui, toutes ces entreprises en commun où nous nous jetons, de la naissance à la mort, tous ces liens d’amour ou de haine qui nous  unissent les uns aux autres et qui n’existent que dans la mesure où nous les ressentons, ces immenses combinaisons de mouvements qui s’ajoutent ou s’annulent et qui sont tous vécus, toute cette vie discordante et harmonieuse concourt à créer un nouvel absolu que je nommerais « l’époque ».(Jean-Paul Sartre/ Copyright Gallimard/ « Écrire pour son époque » (cf. Le Monde).

Ces insectes que nousdevenons tous plus ou moins sous le rouleau compresseur de « l’époque »passionnent l’auteur de « Microfictions 2022 ».D’où ces instantanés hyperréalistes de la Franced’aujourd’hui. Le trait est exagéré à dessein, l’humour adoucit le propos mais la fresque est réussie. Elle parle, que dis-je : elle crie. Pendant la guerre, avant la présidentielle et après(??) la pandémie, autant de gros plans dignes de Goya mis en scène par Régis Jauffret, ce penseur intranquille.

Annick GEILLE

Extraits

Bonnet à pompon

« J’ai accumulé dans mon cœur beaucoup plus de haine que d’amour. Les baisers, les caresses, les moments d’extase ont disparu dans le brouillard des années mais je me souviens avec acuité des ruptures, des défaites, des humiliations. Il me suffit de lever les yeux pour les voir défiler l’une après l’autre, nettes et chatoyantes comme au moment de leur survenue ».

Bonsoir à tous

« Un mardi après-midi nous l’avons trouvée évanouie dans la cuisine. Elle est morte à l’hôpital dix jours après. Trois ans plus tard notre père a eu un malaise cardiaque dans la nuit. Il nous a appelées au secours. Il était incapable de se déplacerjusqu’au salon pour téléphoner. Malgré ses supplications, nous l’avons laissé crever. Il est décédé au lever du jour. Nous sommes parties à l’école comme si de rien n’était. La femme de ménage l’a découvert quand elle a pris son service en début d’après-midi. »

Carcasses de pédezouilles

« Avec le salaire de Monique nous gagnions désormais suffisamment pour pouvoir quitter notre caverne. Nous avons emménagé dans un joli trois pièces dans une banlieue correcte. Avec les transports en commun Héloïse n’est plus qu’à une demi-heure du lycée. Quand elle a eu son bac elle a étudié les sciences politiques avant d’intégrer l’ENA en 2014. Nous avions beau faire des efforts pour avoir l’air chic nous voyions bien que nous n’étions plus à la hauteur ».

Cendres mêlées distribuées aux familles

« Maman m’a appelée à vingt heures de l’hôpital Cochin. L’infirmière a pris tout de suite l’appareil pour dire qu’elle ne pouvait me parler plus longtemps et que les visites étaient interdites. On affirmait aux infos que les Américains rachetaient à bas prix les chargements de masques destinés à la France. Le président répéta dans un tweet qu’ils ne servaient à rien si on toussait dans son coude.

On m’a rendu maman cinq jours plus tard. Elle avait dû mourir après mon appel. Une urne cylindrique dans un emballage de papier kraft que la gardienne avait déposéesubrepticement sur le paillasson. Un policier en uniforme l’avait apporté à la loge. Il lui avait fait signer un bordereau sans un mot. Dans l’affolement général, on avait même envoyédes urnes par la poste quand les employés des crématoires débordés avaient pas mal interprété une circulaire ministérielle et dispersé au ventdes centaines de défunts en poussière. On raconta aussi que pour venir à bout de la pléthore nombre de cercueils avaient été vidés, les corps déversés dans des fours 

Les cendres mêlées distribuées aux familles.

Il fallut quelques semaines à l’administration pour recouvrer ses esprits. Voilà pourquoi ma mère est partie sans que je puisse lui tenir la main. »

L’eau de la région est diurétique

« Mon fils trouve la cuisine pourrie. Il préfère préparer le dîner. Il met trop de ketchup dans les sauces. Je prépare la salade de fruits du dessert. Nous la mangeons en hochant la tête pour nous dévisager. Je me charge de la vaisselle alors qu’il monte s’enfermer dans sa chambre discuter sur les réseaux et sans doute visionner des pornos. C’est naturel à son âge. Une fois la cuisine rangée, je monte retrouver mon écran. Nous portons tous deux des écouteurs. Nous ne nous entendons pas gémir. »

Copyright Régis Jauffret / « Microfictions 2022 »/ 1023 pages / 26 euros/ Gallimard

Crédit : Francesca Mantovani

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Et encore ceci :« Avoir toute la vie derrière soi : là on est vraiment libre », disait le jeune Le Clézio en 1963.Mon pari est inverse : avoir jusqu’au terme une vie devant soi, jouir d’une liberté́ qui n’est pas dépouillement mais ambition d’assumer denouvelles tâches, joie d’affronter le monde. L’envie d’élargir son existence s’accroît à mesure que celle-ci s’estompe. Il y a deux sortes d’êtres, ceux qui sont épuises par l’acte de vivre et ceux qui sont suffoqués par une surabondance d’énergie, même s’ils doivent mourir une heure après. Les claquemurés et les exposés. Et deux modèles de vieillesse : une dynamique et l’autre entropique. La première est tendue vers le futur, l’autre tournée vers le passé, la nostalgie. L’une fait des projets, l’autre se consume dans les regrets. », dit Pascal Buckner, très inspiré. Son écriture est à la mesure de cet horizon dépouillé. La phrase est limpide ; elle comble notre soif de beauté.« Nos limites, nos insuffisances, nos petitesses trouvent leur guérison dans l’irruption du sublime sous nos yeux. » Cetteintuition de Michel Tournier (1924-2016), cité en exergue parPascal Bruckner résume le concept de cet essai tonifiant, éclairant, rafraichissant : un texte qui ne la ramène pas, sublime par sa hauteur de vues et convaincant via sa force narrative. (…) « La montagne nous amplifie et dans les meilleurs jours nous hisse au -dessus de nous-mêmes », conclut Bruckner dont j’aime la littérature depuis toujours. Je dois avouer que j’ignorais cette science de la montagne acquise d’emblée par le philosophe-romancier-essayiste durant son enfance en Autriche et en Suisse .L’auteur de ce « traité d’élévation » nous offre avec ce bréviaire de la paix une sorte d’échappatoire à toutes sortes de peurs, hantises et vulgarités ambiantes.

La laideur s’effrite face à la splendeur des sommets :le monde se tait. Cette montagne amie ? L’un des meilleurs essais publiés en France ces derniers temps.

Annick GEILLE

Copyright Pascal Bruckner « Dans l’amitié d’une montagne » / Grasset/ 192 pages/ 18 euros

Crédit : JF PAGA

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