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Trois djihadistes capturés en Afghanistan.
Trois djihadistes capturés en Afghanistan.
©Reuters

Djihadistes versus punks

Rebellions adolescentes : les jeunes deviennent-ils djihadistes aujourd’hui comme ils devenaient punks hier ?

L'engagement des deux jeunes toulousains au djihad syrien pose de nombreuses questions. Notamment si l'islam radical est aujourd'hui un mouvement contestataire parmi d'autres ou s'il est un phénomène bien singulier. Cela dépendrait des profils de ces jeunes.

Atlantico : Qu’est-ce qui pousse aujourd’hui les jeunes au djihad ? Dans quelle mesure peut-on considérer qu’il s’agit d’une forme d’engagement contestataire ?

Michel Maffesoli : Il ne faut pas considérer des phénomènes de cet ordre au travers du prisme politique ou géopolitique habituel. Les mouvements de contestation de la jeunesse se sont développés dans l’orbe politique républicain et démocratique. Il s’agissait, même par des engagements extrêmes de contester le pouvoir en place pour le remplacer par un autre pouvoir, portant d’autres valeurs et d’autres projets, mais dans le cadre républicain ou en tout cas politique. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une démarche identique de la part de ces jeunes, qui un peu partout se découvrent des "engagements" djihadistes.

Il n’y a pas, me semble-t-il, chez ces jeunes, de volonté politique claire. Leurs camarades de classe disaient bien que dès lors qu’ils s’étaient engagés dans ce projet (en très peu de temps, un trimestre) ils s’étaient repliés sur leur secret, sur leur mystère. Le djihad est un engagement interdit (s’y engager exprime donc une forme de transgression) et secret. Or on constate une recrudescence du goût pour le secret, pour les groupes initiatiques, ésotériques, les sociétés secrètes. Le grand sociologue Georg Simmel le disait déjà, les sociétés secrètes fondent la socialité de base et en ce sens le ralliement de ces jeunes à un mouvement djihadiste traduit plus une quête mystique ou ésotérique qu’un engagement politique.

Je rapprocherais plutôt le départ de ces jeunes lycéens du phénomène de "fugue" des adolescents, bien décrit par la littérature et la poésie. La quête initiatique du grand Meaulnes et de François, recherchant le château enchanté me paraît une meilleure comparaison que l’engagement contestataire de groupuscules gauchistes.

Farhad Khosrokhavar : Il y a incontestablement une dimension contestataire. En premier lieu, il s'agit d'une contestation vis-à-vis de la situation des martyres musulmans en Syrie.Ces djihadistes adhèrent un idéal imaginaire, celui de la Oumma et à un engagement transnational. De plus, ils éprouvent un sentiment de responsabilité. Ce n'est pas tant dû à la tradition islamique qu'ils se lancent dans le djihad mais à cause des médias qui relayent à la minute près les événements syriens.

Il y a aussi une contestation du système occidental mais pas nécessairement de la France en ce qui concerne les djihadistes français. En effet, des Allemands, des Anglais, des Belges ou encore des Danois s'engagent tout autant dans le djihad. Si les djihadistes français en voulaient vraiment au système français, ils feraient plutôt sauter la France. C'est que nous avons connu avec Mohammed Merah qui a mené son djihad à Toulouse. En revanche, en se rendant en Syrie, ces jeunes djihadistes expriment leur reproche de l'absence de l'aide française dans ce pays en proie à la guerre civile.

Il faut également parler des convertis qui n'ont aucune racine islamique et qui adhèrent au djihad pour se satisfaire intérieurement, joindre une communauté et devenir des acteurs héroïques de l'histoire. Et ce, parce qu'ils vivent dans une Europe qui va mal.

Pourquoi ces jeunes se tournent-ils davantage vers le djihad plutôt que vers d’autres mouvements contestataires ? S’agit-il d’une forme bien singulière de contestation ?

Michel Maffesoli : Oui bien sûr, comparée aux mouvements divers, gauchistes, écologistes, extrémistes de tous bords qui attirent un temps certains jeunes, cet engagement est spécifique.

Spécifique parce qu’il exprime une revendication et une appartenance communautaire (même s’il est erroné d’amalgamer islam et djihad). Dans leur imaginaire, le djihad est le point extrême du ralliement à un islam qui se voudrait majoritaire et omnipotent. Et ceci en contrepoint de leur vie quotidienne, dans laquelle, pour part leurs parents, ont dû abandonner leurs racines (cultuelles, culturelles, historiques, mythiques). Les héros djihadistes représentent en quelque sorte ce qu’était Robin des Bois ou Mandrin pour les paysans pauvres ou les terroristes anarchistes pour les Moujiks.

Et ce d’autant plus qu’ils appartiennent à des communautés dont l’expression religieuse collective est largement bridée par les diverses interdictions qui frappent en milieu scolaire le port du foulard, les interdits alimentaires, etc.

Plus qu’un engagement politique, on trouve là l’expression d’une volonté d’appartenance communautaire. Communauté imaginaire, car il n’est pas sûr qu’ils aient bien maitrisé les tenants et les aboutissants géopolitiques de leur ralliement.

Comme de plus la connaissance qu’ils en ont n’est pas directe, corporelle, concrète, mais passe via l’image et internet, ils s’identifient émotionnellement à des héros imaginaires.

Farhad Khosrokhavar :En dehors du djihad, nous pouvons mentionner deux autres types de mouvements contestataires : l'extrême-droite et l'extrême-gauche. L'extrême-droite est anti-islamique et donc, elle ne peut pas répondre à une certaine rébellion adolescente. Quant à l'extrême-gauche, sa puissance contestatrice est quasiment inexistante. Elle a été active dans les années 1970 et 1980 avec les Brigades rouges en Italie, l'Action directe en France, la bande à Baader en Allemagne. Aujourd'hui, le djihad revêt une dimension anti-impérialiste et pro-communautaire marquée.

S’engage-t-on aujourd’hui dans le djihad comme à une époque on devenait punk ?

Michel Maffesoli : Les mouvements punks, comme les premiers mouvements écologistes ou, d’une certaine manière, certains mouvements situationnistes ont préfiguré, dans le dernier tiers du siècle dernier, la transformation de l’engagement politique, ce que j’appelle la transfiguration du politique : non plus un engagement sur un projet, un programme ; non plus une volonté de transformer à terme le monde, mais un désir de vivre tout de suite, ici et maintenant ses désirs, ses pulsions, ses émotions.

De ce point de vue, le départ des jeunes vers un autre pays, une autre vie, hors du cadre imposé, peut se lire comme étant du même ordre.

Néanmoins, il me semble qu’ils expriment aussi une sorte de sécession, l’impossibilité pour leur "communauté", celle à laquelle ils pensent appartenir, de s’exprimer en France. C’est pourquoi - je le redis - le refus bien français des "communautés" ne peut que conforter de telles fugues sécessionnistes.

Farhad Khosrokhavar : Non, il existe une différence majeure entre le djihad et le mouvement punk. Dans le mouvement punk, la violence était plutôt marginale. Or, dans le djihad, les jeunes s'engagent à mourir. Le djihad renferme une dimension religieuse alors que le mouvement punk était fondé sur une certaine culture. Le djihad est donc un mouvement contestataire plus radical que le mouvement punk.

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