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©ERIC PIERMONT / AFP

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"Réaliste soyons logiques autant que écologiques" de Bertrand Piccard : L’approche innovante et mesurée d’un pionnier du développement durable

"Réaliste soyons logiques autant que écologiques" de Bertrand Piccard est publié aux éditions Stocks.

Callysta Croizer

Callysta Croizer

Callysta Croizer est chroniqueuse pour Culture-Tops. Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).

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THÈME

Ecologie et capitalisme sont-ils les ennemis jurés du monde contemporain ? Dans cet essai, Bertrand Piccard, psychiatre explorateur et président de la Fondation Solar Impulse, propose de sortir du dilemme qui oppose consumérisme et décroissance grâce à une troisième voie, celle de la « croissance qualitative ». Croisant les résultats d’études scientifiques, les discours des gouvernements et les initiatives d’acteurs publics et privés en matière d’écologie, il tente de montrer que la production de richesse et d’emploi est compatible avec la mise en place d’un cadre légal respectueux de la nature. Ambitieux mais réaliste, Bertrand Piccard cherche à fédérer les esprits autour d’un modèle économique durable et acceptable, qui puisse répondre concrètement aux enjeux du défi climatique.

POINTS FORTS

L’argumentation se déploie en douze grandes parties, chacune introduite par un paragraphe programmatif. En cela, la démarche de Bertrand Piccard n’est pas novatrice. L’originalité de son analyse réside davantage dans les concepts mobilisés : contre la « décroissance » et le « consumérisme effréné », il prône la « révolution énergétique » pour passer d’une économie de « gaspillage » à une économie « efficiente ». C’est pourquoi son projet d’action écologique se veut objectivement raisonnable et moralement acceptable : en tant que pionnier dans le domaine, Bertrand Piccard s’attache à décrypter les conflits qui opposent acteurs publics et privés, au niveau local, national et mondial, lorsqu’il s’agit de mettre en place des politiques environnementales. Sa réflexion s’enrichit également d’études menées par divers organismes (Agence internationale de l’énergie, Organisation Mondiale du Travail, et bien sûr, la Fondation Solar Impulse) pour mettre en relation les contextes sociaux, sanitaires, économiques et politiques, mais aussi déconstruire les idées reçues qui collent à la peau des « écolos ». Surtout, cette analyse multiscalaire et multifactorielle permet à Bertrand Piccard de présenter les fondements de son propre projet, bâti autour de la notion de « croissance qualitative », dont il propose une application théorique et "réaliste" au chapitre 10. 

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Dans cette réflexion, Bertrand Piccard fait appel à son expérience personnelle de pionnier engagé dans le développement de technologies « propres ». Le récit de ses exploits à bord de Solar Impulse, l’aventure des mille solutions de sa fondation et sa participation aux réunions intergouvernementales pour la protection de l’environnement forcent l’admiration. Elles invitent également à partager son désarroi : combien d’acteurs politiques et économiques de premier plan lui ont déclarés leur impuissance à répondre aux défis du changement climatique ou leur attente de solution viable pour s’engager réellement dans la transition écologique ? L’ironie, l’incompréhension et parfois l’amertume, qui marquent son discours mettent bien en évidence les paradoxes de notre système économique et productif, illustrés dans les actions du quotidien (allumer la lumière, jeter ses déchets à la poubelle, faire couler l’eau chaude…). Cet état de fait est d’ailleurs analysé au prisme d’une lumière originale, puisque Bertrand Piccard s’appuie également sur son expérience de psychiatre pour mener sa réflexion. Il identifie notamment les logiques de l’économie productive mondiale à des schémas de pensée humains, signifiant par ce biais qu’il suffirait d’une adaptation des impératifs écologiques à la rhétorique du libéralisme et du capitalisme pour faire évoluer les choses. Cependant, cette perspective d’analyse fait bien de rester en marge de l’analyse de l’auteur, car elle tend à simplifier excessivement les processus décrits. 

QUELQUES RÉSERVES

Le grand point faible de l’ouvrage réside sans doute dans l’apparente simplicité des problèmes décrits par Bertrand Piccard et des solutions permettant d’y répondre. En effet, l’essai s’intéresse presque exclusivement aux acteurs des puissances politiques et économiques. Elles seules auraient le pouvoir de changer la face du monde et leur inaction relèverait d’une forme de complaisance ou d’incompétence. Dès lors, son discours, quoique solidement argumenté et illustré, semble négliger une partie de son public. Au citoyen ordinaire, cette lecture donne un sentiment d’impuissance et de frustration, puisque tout se jouerait dans des sphères de pouvoir qui excèdent largement ses moyens d’action.

D’autre part, parier sur l’attribution de responsabilités majeures aux Etats laisse dubitatif, étant donnée la lenteur des processus institutionnels nécessaires à l’action concrète. Or, chacun peut faire un geste à son niveau pour lutter contre le changement climatique. A ce titre, les 1200 solutions de la Fondation Solar Impulse auraient mérité plus d’approfondissement dans les douze chapitres du livre. Un projet véritablement « réaliste » aurait pu consister à proposer des solutions à la portée de tous ceux qui peuvent agir sans avoir à peser les conséquences de leur action sur l'échiquier mondial. Cette réflexion, malgré sa vocation fédératrice et engagée, donne plutôt un coup d’épée dans l’eau. 

ENCORE UN MOT...

L’analyse de Bertrand Piccard a le mérite d’aborder la question de l’écologie dans une perspective raisonnable et innovante. Toutefois, son approche réaliste s’adresse davantage aux acteurs économiques et politiques des échelles nationale et globale qu’aux citoyens ordinaires, dont la capacité d’action manque de valorisation.

UNE PHRASE

« On me demande souvent si je suis optimiste ou pessimiste face à la situation de notre monde. Sans hésitation, je suis optimiste quand je vois le nombre impressionnant de solutions à disposition, mais pessimiste quand je constate la lenteur de leur mise en œuvre, le retard législatif, la complaisance du système et l’inertie de la nature humaine. Ce qui signifie qu’optimisme et pessimisme ne servent à rien. Je ne peux être que réaliste, pour la simple raison que je veux arriver à un résultat ». (p. 196)

L'AUTEUR

Originaire de Lausanne (Suisse), Bertrand Piccard parcourt le monde depuis son plus jeune âge. Il faut dire qu’il a ça dans le sang : son grand-père Auguste fut le premier à atteindre la stratosphère en ballon, tandis que son père, Jacques, détient le record mondial de plongée en sous-marin et lui a permis d’assister aux décollages des fusées des premières missions Apollo en Floride, à la fin des années 1970. On s’étonne donc à peine qu’à côté de sa carrière de médecin psychiatre, Bertrand Piccard se passionne pour le parapente, le deltaplane (champion d’Europe de voltige en 1985) et la montgolfière (gagnant de la course transatlantique en 1992). Explorateur et ambitieux, il se met au défi de réaliser le premier tour du monde en ballon sans escale (1999). Dans la foulée, Bertrand Piccard se lance dans l’innovation technologique « propre », avec un projet d’avion solaire, le fameux Solar Impulse, qui donne son nom à sa fondation, créée en 2003. Entre 2015 et 2016, il réalise un second tour du monde sans autre carburant que l’énergie du soleil. Depuis une vingtaine d’années, il partage ses expériences et expose ses idées pionnières dans plusieurs ouvrages, dont Changer d’altitude (Stock, 2014), Objectif Soleil, co-écrit avec André Borschberg (Stock, 2017) et, tout récemment, Réaliste, soyons logiques autant qu’écologiques (2021).

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