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Pourquoi la droite en est venue à concentrer ses attaques sur Manuel Valls (et les limites de cette stratégie)
©Reuters

Propre piège

Pourquoi la droite en est venue à concentrer ses attaques sur Manuel Valls (et les limites de cette stratégie)

Le locataire de la place Beauvau reste le ministre le plus populaire du gouvernement Ayrault. Ce qui en fait la cible privilégiée de l'opposition.

Atlantico : La droite a-t-elle un réel intérêt à viser comme elle le fait le ministre de l'Intérieur ? 

Thomas Guénolé : Oui, car quand on gratte la surface de matraquage médiatique, Manuel Valls est largement "prenable" par des attaques ciblées. Trois angles d'attaques apparaissent particulièrement porteurs. Primo, l'opposition peut souligner l'imposture suivante : sur la forme, Manuel Valls reproduit le volontarisme et l'énergie d'un Nicolas Sarkozy ; mais sur le fond, son message est systématiquement un festival de langue de bois"Je n'ai pas peur d'affirmer que le pacte républicain est au cœur de la citoyenneté et je serai ferme là-dessus", par exemple, ça pourrait être du Valls.

Deuzio, l'opposition peut attaquer Manuel Valls sur la relative maigreur du bilan de son année et demie passée au ministère de l'Intérieur. De fait, autant sa posture est connue de tous, autant il est difficile de citer au moins trois réussites concrètes, précises, effectives, à son actif.

Tertio, Manuel Valls essaye de s'autoproclamer rempart face au FN, mais ses propos sur les Roms étaient objectivement racistes. De surcroît, comme invité de Des Paroles et des actes, il a purement et simplement perdu son débat face à Marine Le Pen, la laissant aligner ses thèses sans jamais lui apporter la contradiction sur le fond.

Guillaume Bernard : D’abord, Manuel Valls est une cible parce qu’il est une personnalité politique d’envergure. Attaquer un obscur inconnu ne serait tout simplement pas médiatiquement rentable parce que les propos ne seraient pas repris. Attaquer une personnalité contribue à sa propre visibilité. Ensuite, il est plus facile (et moins risqué) d’attaquer le gouvernement sur des sujets que l’on assume et pour lesquels il y a une quasi-unanimité à droite que sur d’autres où le flottement doctrinal est évident. Attaquer Christiane Taubira sur le « mariage » homosexuel ou Najat Vallaud-Belkacem en raison de la suppression de la condition de détresse pour avorter, cela obligerait à clarifier le discours de la droite. Or, la droite n’a pas envie de révéler à nombre de ses électeurs (portés par le mouvement dextrogyre) que l’essentiel de ses cadres et élus ne partagent pas leurs idées. Désigner un « ennemi » commun, cela favorise le rassemblement des « amis » : attaquer Manuel Valls cela permet de mettre de côté les causes d’affrontement interne, d’éviter la cassure au sein de la droite entre les progressistes (dont les idées viennent de la gauche) et les conservateurs (dont les idées restent enracinées à droite).

Manuel Valls ne sera pas – sauf séisme – le candidat du Parti socialiste en 2017. Quel peut donc être l'objectif de la droite à attaquer le ministre de l'Intérieur ? Quel est l'intérêt politique à court ou moyen terme pour la droite de mener cette guerre ?

Thomas Guénolé : Ce n'est pas une guerre. C'est plutôt de l'ordre du réflexe pavlovien. Quand vous êtes dans l'opposition, tout ce que fait le gouvernement est mauvais, tous les ministres sont mauvais, et plus un ministre a le vent en poupe, plus vous le critiquez. Et une fois que vous êtes dans la majorité, vous passez au discours contraire. C'est aussi simple que ça.

Guillaume Bernard : Manuel Valls occupe l’un des ministères régaliens. Par ses attributions, il est en charge de deux dossiers clés de la politique : la sécurité et l’immigration, deux sujets sur lesquels droite et gauche sont théoriquement susceptibles (mais ce n’est pas évident…) de se distinguer. Attaquer le ministre de l’Intérieur, cela contribue à marquer le clivage politique qui, sur d’autres sujets comme l’intégration européenne ou la politique économique, est bien plus ténu voire quasiment inexistant. Il en va, en outre, de la crédibilité de la droite. Elle doit, à tort ou à raison, expliquer que la gauche, incarnée ici par le ministre de l’Intérieur, ne mène pas du tout la même politique qu’elle, qu’il ne fait pas preuve de la même fermeté que la droite en matière, par exemple, de lutte contre l’immigration clandestine. Il lui faut déboulonner de l’esprit de certains électeurs que Manuel Valls serait le Nicolas Sarkozy de gauche.

L'UMP n'aurait-elle pas plutôt intérêt à laisser Manuel Valls être une épine dans le pied de François Hollande ?

Thomas Guénolé : Non, car Manuel Valls n'est pas une épine dans le pied de François Hollande. Si Manuel Valls a incontestablement une qualité dans la majorité socialiste-écologiste, c'est sa loyauté indéfectible envers François Hollande et sa parfait fiabilité pour l'Elysée. De surcroît, dans la communication gouvernementale, il s'est fait une spécialité d'assurer le "sale boulot" : annoncer le refus d'asile à Edward Snowden, assumer l'expulsion de la famille Dibrani, etc. Pour le président, c'est extrêmement précieux de pouvoir ainsi envoyer Manuel Valls en première ligne dès que, sur le thème abordé, il y a des coups à prendre.  

Guillaume Bernard : Dans le cas d’un remaniement ministériel, Manuel Valls est, à l’évidence, un "Premier ministrable" sérieux. Et, ce, d’autant plus qu’il est parfaitement compatible avec une politique économique social-libérale. Or, son positionnement à la droite du PS handicaperait plus la droite pour les prochaines échéances électorales qu’un Premier ministre plus marqué à gauche (Martine Aubry est également évoquée). En effet, il pourrait permettre au PS de séduire une partie de l’électorat du centre-droit (alors que le FN mord sur l’aile droite de l’UMP) et donc empêcher l’alternance de se produire, l’audience de la droite ayant été réduite des deux côtés. La droite souhaite et espère un exécutif représenté par des personnalités clivantes (pour ne pas dire caricaturales) et donc plus facilement dénonçables en période électorale. Attaquer aujourd’hui le ministre de l’Intérieur relève de la stratégie, le coup de billard à deux bandes : c’est préparer les élections, en particulier celles d’après-demain, celles de 2017.

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