Pierre André : le solfège amoureux | Atlantico.fr
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©DR / éditions Grasset

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Pierre André : le solfège amoureux

« Elle s’appelait Lucia » (Grasset) est un premier roman faisant beaucoup parler. Victor chérit Lucia qui est « partageuse ». La douleur rôde donc d’autant qu’à : « A chaque instant de la rencontre, je découvre dans l'autre un autre moi-même. », notait dans ses « Fragments » l’expert mondial de la tristesse amoureuse : Roland Barthes.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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« Ce que j’aimais bien chez elle, finit-il par dire, c’est qu’il y avait dans sa manière de me recevoir, de se promener dans la rue avec moi ou de me présenter à ses amis, quelque chose de très délicat, une espèce de flatterie constante, jamais grotesque, toujours élégante et discrète » (page 30). « Il marche calmement entre les ruines et les palmiers.Au bord d’une vieille piscine vide, il fait sespremières notes correctes à la trompette» (P.63) ; et encore ceci : « Mais tu ( il s’agit  de « Lucia » ndlr) te fous complètement de ma gueule ! (P.115)

Il faut peu de choses au lecteur pour éprouver le désir de lire vraiment ; une phrase ou deux, picorées ici ou là. L’amateur et le professionnel n’en demandent d’ailleurs pas plus pour  abandonner le mauvais roman. Pierre André sait entraîner l’amateur   vers les « bodegas bruyantes » de Grenade :« l’art de marcher tranquillement entre les ruines et les palmiers » ne s’apprend pas. Le romancier l’a ou pas : Pierre André l’a. Il doit continuer d’écrire. Outre la littérature, il chérit la musique. Victor son personnage est un artiste, ce qu’il ne sait pas lorsque nous faisons connaissance ; étudiant parisien, pas tout à fait vingt ans, Victor ressemble à n’importe quel « petit rigolo » de son âge, sauf qu’il porte à l’ épaule un perroquet « Ara Hyacinthe » bleu cobalt, qu’il a baptisé « Laverdure » par esprit de contradiction.( cf. Le  perroquet « Ara hyacinthe », ou Anodorhynchus hyacinthinus est le plus majestueux des perroquets ; splendeur menacée : ce  bel oiseau est victime du braconnage. Un programme de sauvegarde et de reproduction en captivité est mené pour préserver les effectifs  qui étaient 50 fois  supérieurs voici quelques décennies.(cf.Anigaido.com).

Victor part pour l’Espagne du Sud dans l’espoir de revoir- ne serait-ce qu’une fois- celle qu’il a entrevue dans une soirée et qui se prénomme Lucia.L’éudiant français  va tout apprendre en même temps. Grenade, la musique  et Lucia. Le lecteur éprouve le désir de poursuivre sa promenade dans cette Espagne des étés qui durent quatre ans afin de faire la connaissance de  cette  héroïne qui « s’appelle Lucia ». Elle vit à Grenade,Victor  la suit. Première constatation : l’écriture de « Elle s’appelait Lucia » est feutrée, un  flou agréable donne aux visages  et aux décors une imprécision rêveuse tels certains dessins de Leonor Fini. On est sous le charme. Un jour, « Victor met la main sur une petite paire de jumelles dans son sac et la dirige vers elle. Il découvre quelque chose de doux dans la forme de son visage, de velouté dans le grain de sa peau. Des yeux vairons- l’un bleu piqué d’ambre, l’autre purement bleu(…)Puis il s’attarde sur son nez qu’elle a petit, sans extravagance ». Le lecteur comprend  que cette description minutieuse (contrastant avec certaines visions brumeuses de Grenade - « un moment de silence traverse la ville le soir venant, lorsque le crépuscule dépeint sur les  façades ocres-) est celle de Lucia.

L’auteur ménage ses effets par une écriture délicate, attentive. Il nous  une sorte de pastel. La lecture étant le résultat de cette double avancée du romancier et de son lecteur, cela tombe bien : ce parcours hasardeux vaut aussi pour ce qui est du sentiment amoureux. Quelques hauts, beaucoup de bas songe Victor. Lucia n’est pas comme les autres. Elle est très partageuse : « sa galanterie » est bien connue. Pour l’amoureux, un chemin de croix. (« Il a fallu beaucoup de hasards, beaucoup de coïncidences surprenantes (et peut-être beaucoup de recherches), pour que je trouve l'image qui, entre mille, convient à mon désir. C'est là une grande énigme dont je ne saurai jamais la clef : pourquoi est-ce que je désire X ou Y? Pourquoi est-ce que je le désire durablement? Est-ce tout lui que je désire (une silhouette, une forme, un air)?»s’interroge un psychanalyste.  Sait-on pourquoi l’on s’attache à quelqu’un ? Pierre André ne nous inflige ni réponse ni recette. Ce n’est pas le genre de la maison.  Rien n’est plus périlleux que l’amour en littérature. Après « De l’Amour » de Stendhal et  les « Fragments » de Barthes, ce qui compte, c’est  d‘avoir à tout le moins une certaine modestie  Pierre André  n’en manque pas. Cheminant parmi les ruines (le premier roman  est souvent autobiographique), le romancier ne  perd pas. Il triomphe au contraire en donnant une esthétique à sa défaite. C’est rare.           

Annick GEILLE

Extraits

« Comme  chaque jour, il envisage sérieusement de fracasser son instrument contre un rocher, mais comme chaque jour, il s' abstient, se demandant quel obscur plaisir le pousse à se faire tant de mal »

« Tout cela dure une quinzaine puis, sans raison apparente,-parfois il en est ainsi- il se réveille et se sent beaucoup mieux. Il reprend sa trompette et, sans d’avantage de raison, les notes semblent fleurir entre l’embouchure et ses lèvres, éclosent avec une facilité délicieuse. Il est déconcerté, en éprouve une joie, un goût à la fois de miracle et d’injustice»

« Au matin, Victor commence par ouvrir la porte et faire quelques pas dehors. Il s’étire en baillant, fait un brin de causette avec Laverdure qui chantonne, siffle, entonne des phrases sans rapport entre elles. »

« Je me suis appuyé contre un rocher (…)comme s’il m’avait depuis toujours attendu. J’ai joué « Orfeo Negro ».Les notes ricochaient sur la surface de l’eau, accéléraient, s’étalaient et semblaient filer droit jusqu’en Afrique. Je sentais peu à peu le morceau s’incorporer à ma bouche, à ma gorge, à ma poitrine. J’avais l’impression de former avec lui le temps et l’espace, un tout qui dans son perpétuel mouvement d’éclosion et d’effacement m’apparut comme un condensé de la vie »

Copyright Pierre André « Elle s’appelait Lucia » (Grasset) 177 pages / 12 euros.

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