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Passe sanitaire : 7 questions pratiques à méditer par le Conseil constitutionnel pour mûrir sa décision juridique
©KENZO TRIBOUILLARD / AFP

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Passe sanitaire : 7 questions pratiques à méditer par le Conseil constitutionnel pour mûrir sa décision juridique

Avant de se prononcer ce jeudi sur l'extension du pass sanitaire, les sages devraient prendre en compte ces quelques informations.

Claude-Alexandre Gustave

Claude-Alexandre Gustave

Claude-Alexandre Gustave est Biologiste médical, ancien Assistant Hospitalo-Universitaire en microbiologie et ancien Assistant Spécialiste en immunologie. 

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Vincent Delhomme

Vincent Delhomme

Vincent Delhomme est chercheur associé chez GenerationLibre. Diplômé de Sciences Po Paris ainsi que du Collège d’Europe, où il est assistant académique, il poursuit un doctorat en droit européen à l’Université Catholique de Louvain. Ses recherches se concentrent sur la régulation économique et la santé publique.

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Atlantico : La situation sanitaire dans le système hospitalier est-elle critique en métropole et peut-elle le devenir ?

Claude-Alexandre Gustave : En métropole, non la situation hospitalière n’est pas encore critique à l’échelle nationale, avec 7840 patients hospitalisées (soit 25% du pic observé lors de la 3ème vague le 12/04/2021), et 1232 patients en soins critiques (soit 21% du pic observé lors de la 3ème vague le 26/04/2021).

Cependant, la situation se dégrade vite et commence à mettre le système de soins sous tension dans certaines régions où les plans blancs sont réactivés (Bayonne, Corse…).

La situation est complexe car l’amplitude de cette nouvelle vague est difficile à anticiper et survient en plein été, période habituellement associée à des capacités hospitalières limitées (congés). La tension hospitalière est aussi accentuée par l’épuisement des équipes soignantes « sur le pont » depuis plus de 18 mois, et alors que certains services ont à gérer des vagues massives de démissions, ou des difficultés de recrutement.

Il ne faut pas oublier que les déprogrammations de soins ne sont plus possibles non plus, après près de 18 mois de retard de prises en charge pour des pathologies chroniques, opérations chirurgicales, dépistages…

Delta est désormais largement dominant parmi les variants en circulation, l’impact hospitalier commence à croitre alors que les infections détectées ont fortement progressé sur les dernières semaines. Il est donc légitime d’attendre une poursuite de la dégradation hospitalière dans les semaines à venir, d’autant plus rapide que les contaminations ont connu une diffusion explosive. Cependant, il est difficile d’anticiper l’amplitude que cette vague atteindra.

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On entend beaucoup parler de « déconnexion entre les infections et les hospitalisations ». Pour comprendre pourquoi il faut être prudent avec cet argument, il suffit de comparer la situation actuelle à la période où nous avions déjà connu une hausse rapide des contaminations et des hôpitaux commençant à se remplir à nouveau, c’est-à-dire au début de la 2ème vague fin septembre 2020.

A l’époque, comme aujourd’hui, les contaminations étaient reparties fortement à la hausse, notamment chez les plus jeunes, puis après plusieurs semaines, les hôpitaux avaient commencé à se remplir à nouveau. A ce moment-là, on observait déjà une décorrélation entre infections et hospitalisations/réanimations/décès, puis cette décorrélation a disparu en nous plongeant dans une vague qui n’a pris fin qu’en mai 2021 !

La comparaison est plus parlante avec les courbes superposées des cas détectés et des hospitalisations, réanimations ou décès.

Ces courbes sont construites à partir des données proviennent du tracker de l’université d’Oxford : https://ourworldindata.org/coronavirus

Les dernières données hospitalières disponibles datent du 25/07/2021 avec 6843 patients hospitalisés, et 18066 cas dépistés (moyenne sur 7 jours), soit un ratio de 2,64.

La précédente date où autant de cas avaient été dépistés en phase épidémique ascendante remonte au 14/10/2020, avec 18135 cas dépistés (moyenne sur 7 jours), et 9173 patients hospitalisés, soit un ratio de 1,98.

On a donc une diminution d’impact hospitalier de seulement 33% par rapport à ce qu’on observait au début de la 2ème vague !

Si on répète cette comparaison pour les réanimations, au 25/07/2021, on recensait 886 patients en réanimation, et 18066 cas dépistés (moyenne sur 7 jours), soit un ratio de 20,4.

La précédente date où autant de cas avaient été dépistés en phase épidémique ascendante remonte au 14/10/2020, avec 18135 cas dépistés (moyenne sur 7 jours), et 1664 patients en réanimation, soit un ratio de 10,9.

L’impact épidémique sur les réanimations semble donc être abaissé de manière plus marquée, de 87% par rapport à ce qu’on observait au début de la 2ème vague.

Enfin pour les décès, les données disponibles sont plus récentes (02/08/2021), avec 22389 cas dépistés (moyenne sur 7 jours), pour une moyenne de 37 décès quotidiens, soit un ratio de 605.

La précédente date où autant de cas avaient été dépistés en phase épidémique ascendante remonte au 18/10/2020, avec 23310 cas dépistés (moyenne sur 7 jours), et une moyenne de 108 décès quotidiens , soit un ratio de 216.

L’impact épidémique sur les décès semble donc être très nettement réduit, de 180% par rapport à ce qu’on observait au début de la 2ème vague.

Il ne faut cependant pas crier victoire trop tôt, car le taux d’hospitalisation n’est réduit que d’un facteur 1,33 ; le taux d’admission en réanimation est diminué d’un facteur 1,87 ; et la mortalité, est diminuée d’un facteur 2,8.

Si sous ce prétexte, on tolère une circulation 2 à 3 fois plus élevée qu’avant (facile à atteindre avec les nouveaux variants et l’abandon des mesures barrières), on risque de se retrouver rapidement dans la même crise qu’auparavant.

Cette réduction de l’impact hospitalier, tient notamment au déploiement de plus en plus large de la vaccination, avec à une efficacité vaccinale très élevée contre les formes graves de COVID (effet indéniable et marqué pour réduire la tension en réanimation et décès pour un même niveau d’infection détectées).

La moindre fréquence des admissions en réanimations et décès est également en lien avec la circulation virale prépondérante dans les tranches les plus jeunes et donc moins fréquemment concernées par les COVID sévères et décès.

Autre élément à ne pas ignorer et qui vient modérer cette enthousiasme face à cette décorrélation apparente entre contaminations et impact hospitalier, le niveau de dépistage !

Au début de la 2ème vague, le taux de dépistage était beaucoup plus faible que maintenant, ce qui ne nous permettait pas de détecter autant d’infections qu’aujourd’hui pour un même niveau de circulation virale réelle !

J’ai déjà tenté d’expliquer ce biais ici : https://twitter.com/C_A_Gustave/status/1414567071049035776?s=20

Ou encore là : https://twitter.com/C_A_Gustave/status/1417100727374188545?s=20

Ce qui détermine le flux de patients vers l’hôpital ou le nombre de décès, ce n’est pas le nombre de cas détectés mais c’est le niveau réel de circulation virale dans la population. Il est impossible de détecter la totalité des infections. Au mieux, depuis mars 2020, nous n’avons pas détecté plus de 37% des infections totales (comparaison entre le nombre d’infections recensées par Santé Publique France, et séroprévalence estimée par l’Institut Pasteur). Ainsi, pour une même circulation virale, on peut détecter plus ou moins de cas selon le nombre de tests effectivement réalisés. On peut alors avoir l’impression que l’épidémie est plus ou moins active alors que c’est simplement l’activité de dépistage qui varie.

Dans le cas précis, au 25/07/2021, le taux de dépistage était de 6,99 tests pour 1000 habitants, avec un taux de positivité de 4,1% ; alors qu’au 14 et 18/10/2020, les taux de dépistage étaient respectivement de 3,09 ou 3,43 tests pour 1000 habitant, avec des taux de positivité de 10,5% ou 10,9% !

Il est donc clair qu’en octobre 2020, la part d’épidémie effectivement détectée était nettement plus faible qu’aujourd’hui. Le ratio entre cas détectés et hospitalisations/réanimations/décès était donc plus élevé car on percevait une part plus faible de la circulation réelle du virus.

Ceci tend donc à modérer le sentiment de sécurité que véhicule l’argument de décorrélation entre infections et hospitalisation/décès.

Il est également difficile d’anticiper l’ampleur à venir de cette vague hospitalière pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, parce que nous entrons dans une nouvelle phase pandémique où les mesures de freinage vont être beaucoup moins déployées (notamment pour des raisons politiques, économiques et sociologiques). La maladie que nous avons eu l’habitude de voir quasiment réservée aux plus fragiles, va changer de visage car la circulation virale va devenir beaucoup plus intense que ce que nous avons connu jusqu’à présent. Les évènements jusqu’ici rares, c’est-à-dire des jeunes en réanimation, vont devenir de plus en plus fréquents car la masse d’infection (même si elle n’est pas détectée) va devenir telle que même si les formes graves sont moins fréquentes chez les plus jeunes elles se verront en nombre plus élevé. On le perçoit déjà dans les données hospitalières les plus récentes quand on les compare au pic de la 2ème vague (avant le début de la vaccination).

Alors qu’au pic hospitalier du 16/11/2020, les moins de 60 ans ne représentaient que 14,2% des patients hospitalisés, ils comptent désormais pour 30,8% (données Geodes du 03/08/2021) !

En réanimation, la part des moins de 60 ans est passée de 20,9% lors du pic du 16/11/2020 à 46,6% actuellement !

Il y a donc un net rajeunissement des patients concernés par les formes graves de COVID. Ceci tient notamment, à la vaccination des plus âgés, mais aussi à la hausse de virulence du variant Delta documentée par au moins trois études indépendantes :

Cette hausse de virulence se traduit par une fréquence des formes sévères et hospitalisations pour un même nombre d’infections.

Ce rajeunissement des patients à risque de COVID grave était pourtant anticipé et les alertes avaient été émises depuis fin 2020, notamment via :

L’autre élément qui doit inciter à la prudence est le déploiement vaccinal encore trop limité, y compris dans les populations les plus vulnérables mais aussi chez les plus jeunes, ainsi que les premiers signes indiquant un déclin progressif de la protection contre les formes sévères.

Les données israéliennes publiées par le ministère de la santé indiquent une efficacité vaccinale moyenne de 91,4% contre les formes graves de COVID : https://www.gov.il/BlobFolder/reports/vaccine-efficacy-safety-follow-up-committee/he/files_publications_corona_two-dose-vaccination-data.pdf?fbclid=IwAR0WpYQJxpVTvsSavslRtvn5ZLyzyBNZZleAPOSRW5j9h1w91jE-uMzU6yU

Ceci indique que parmi les vaccinés, au moins 8,6% ne seront pas protégés malgré un schéma vaccinal complet. A l’échelle d’une population d’au moins 20 millions de personnes dites « vulnérables » en France, cela laisserait 1720000 personnes sans protection à condition de vacciner 100% de ces vulnérables, ce qui est loin d’être le cas !

Plus préoccupant, le ministère de la santé israélien a publié des données complémentaires le 22/07/2021, couvrant la période de janvier à juillet 2021 (prenant donc en compte le déclin immunitaire au cours du temps), et différenciées selon l’âge et les comorbidités : https://www.jpost.com/health-science/unvaccinated-covid-patients-likelier-to-have-serious-condition-ministry-674870

L’analyse de ces données révèle une efficacité vaccinale contre les formes sévères de COVID, bien plus faible chez les patients porteurs de comorbidités et/ou plus âgés :

Ces données indiquent que parmi les plus vulnérables, la protection vaccinale pourrait décroître plus rapidement qu’espéré, avec un risque sanitaire qui devient donc plus prégnant et probablement plus pesant pour le système de soins.

Atlantico : quelle efficacité réelle peut-on attendre de l’extension du passe sanitaire en matière de contaminations, une fois prise en compte le comportement des vaccinés (relâchement des gestes barrières) ?


Claude-Alexandre Gustave : Le débat sur le pass sanitaire est très complexe car il est fortement pollué par des considérations politiques. Il est également détourné de sa fonction première (réduire le risque de transmission virale dans les lieux de socialisation), pour un faire un outil d’incitation à la vaccination. Il n’est donc plus un simple outil sanitaire, mais aussi un outil politique qui suscite visiblement des tensions et des oppositions.

Sur le seul plan sanitaire, je ne m’attends pas à une forte efficacité du pass sanitaire pour éviter la circulation virale ou l’emballement épidémique.

Tout d’abord, une mesure folle, je pèse mes mots, folle, a été l’annonce de l’abandon du port systématique et obligatoire du masque dans les lieux soumis au pass sanitaire ! Quand on réfléchit sur les modes d’obtention du pass sanitaire et de son application, l’abandon des mesures barrières/distanciation dans les lieux soumis au pass sanitaire expose la population à un danger majeur.

J’évacue la question des pass falsifiés, de l’absence de contrôle d’identité en parallèle du QRCode du pass sanitaire. Dans ces cas, le pass sanitaire est d’emblée caduque et ces lieux deviennent des incubateurs géants à superclusters de COVID.

Le pass sanitaire peut tout d’abord être obtenu à l’aide de tests de dépistage. Qu’il s’agisse de tests antigéniques ou de RT-PCR, ces tests peuvent tout d’abord être falsifiés (ce cas est connu depuis plusieurs mois pour les voyages internationaux) dans ce cas, idem, pass caduque, risque maximal.

Ces tests peuvent également être mis en défaut s’ils sont réalisés trop précocement au cours de l’infection, alors que l’excrétion virale est encore trop faible pour être détectée. Dans ce cas le test est négatif, le pass est validé, alors que le client est infecté.

Ces tests peuvent également être mis en défaut si le prélèvement est mal réalisé (nasal au lieu de nasopharyngé), ou si le patient testé est infecté par un variant qui n’est pas détecté par les tests utilisés.

Enfin, un test datant de 48h, ne présume pas des contaminations potentiellement survenue entre la date du test et le moment où le client se présente ! Avec le variant Delta, c’est loin d’être un détail car l’excrétion virale débute dès J2 après la contamination (http://weekly.chinacdc.cn/en/article/doi/10.46234/ccdcw2021.148).

Deuxièmement, le pass sanitaire peut être obtenu par un simple certificat de rétablissement. On peut l’obtenir seulement 11 jours après un test positif, sans réaliser de nouveau test et donc sans être certain que l’excrétion virale est devenu indétectable ! Or, encore confirmé récemment par le CDC, l’excrétion virale par voie ORL est régulièrement observée au-delà de 18 jours après l’apparition des symptômes (https://twitter.com/DataDrivenMD/status/1420940610542862341?s=20) ! Et je ne parle pas même pas de l’excrétion digestive qui peut durer des semaines.

Enfin le pass sanitaire peut-être obtenu via la vaccination. Et sur ce point, les dernières données venant d’Israël, du CDC et de Singapour doivent inciter à un rappel urgent à l’application des mesures barrières/distanciation pour tous, vaccinés ou pas.

Tout d’abord sur les données israéliennes, on constate une efficacité apparente contre les infections, de seulement 39% (cf. tableau précédent « SARS-CoV-2 cases »), et qui descend même à 16% chez les vaccinés les plus anciens ! Ainsi, être vacciné, et donc avoir un pass sanitaire valide, ne signifiera pas être protégé de l’infection.

J’attire l’attention sur un biais constant dans l’évaluation de l’efficacité vaccinale contre les infections (portage virale), constamment surestimée, contrairement à son efficacité contre les formes sévères qui est très élevée, semble plus pérenne, et est incontestable car mesurée sur des données hospitalières fiables.

L’efficacité contre l’infection est par contre dépendante de l’activité de dépistage. Or ces dépistages sont essentiellement guidés par : la symptomatologie, les tests réglementaires et le contact tracing. Chez les vaccinés, la protection contre les formes symptomatiques réduit fortement la fréquence de survenue de symptômes en cas d’infection, ceci diminue d’autant le recours aux tests de dépistage. De plus les vaccinés sont exempts de tests réglementaires puisque leur pass sanitaire repose sur leur seule vaccination. Enfin, ils sont moins fréquemment inclus dans les enquêtes de contact tracing. Tout ceci tend à faire sortir les vaccinés des tests de dépistage, ce qui donne l’illusion que le virus ne circule plus chez eux.

Quand la protection contre les formes symptomatiques s’estompe avec le temps, les vaccinés développent à nouveau des symptômes en cas d’infection, de plus en plus fréquemment, ce qui motive à nouveau des tests de dépistage, et donne l’impression que l’efficacité contre l’infection s’estompe (alors que son absence était simplement masquée par la protection contre les symptômes de l’infection).

C’est une grave erreur de ne pas percevoir ce biais car il conduira à l’incompréhension quand les variants à échappement immunitaire émergeront dans les mois à venir alors que l’incidence sera devenue ridiculement basse puisque le recours aux tests de dépistage sera devenu exceptionnel ! Il ne faudra pas confondre « fin de la circulation virale » et « fin de la surveillance de la circulation virale » !

Or on le sait depuis toujours, et pas seulement pour la COVID, les vaccins systémiques (injectables) protègent peu ou pas la sphère ORL (porte d’entrée/sortie de SARS-CoV-2), et ne peuvent donc pas empêcher l’infection :https://twitter.com/florian_krammer/status/1310427555707658243?s=20

Pour obtenir une telle protection, il faudrait compléter la vaccination injectable par une vaccination intranasale, seule capable d’induire une immunité fortement neutralisante au niveau des muqueuses ORL : https://twitter.com/EricTopol/status/1419503489546219520?s=20

Par contre cette vaccination intranasale ne pourrait être qu’un complément à la vaccination injectable car elle protège beaucoup moins bien contre l’infection pulmonaire et donc contre les formes sévères.

De plus, les dernières données américaines et singapouriennes montrent que la transmission virale reste tout à fait possible à partir des vaccinés, et même entre vaccinés, avec une charge virale excrétée qui reste identique à celle des non-vaccinés pendant les 5-6 premiers jours d’infection.

Ceci est notamment confirmé par :

Ainsi, les vaccinés pourront avoir un pass valide tout en restant contaminés et contaminants.

Donc au bilan, je ne m’attends pas à une efficacité du pass sanitaire sur le plan de la circulation virale ; d’autant plus s’il s’associe à l’abandon des mesures barrières/distanciation, auquel cas ce pass ne fera qu’accélérer la circulation virale et donc l’évolution virale. Or cette évolution ne peut se faire que vers une transmissibilité accrue ; c’est inéluctable car tout mutant doué d’une transmissibilité accrue se propagera plus efficacement que les autres et sera sélectionné (et plus le virus circule, plus il mute, et plus la génération de ces variants est probable et rapide). D’autre part, la virulence des variants n’est pas vouée à décroître, au mieux elle restera stable. Enfin, dans une population largement immunisée, d’une part par la vaccination mais aussi par le nombre colossal d’infections que le variant Delta provoque à l’échelon mondial, les variants seront aussi sélectionnés par leur capacité à échapper à l’immunité et donc à maintenir une propagation efficace au sein d’une population pourtant déjà immunisée. Le conseil scientifique britannique fait même de cette éventualité (émergence de variants plus transmissibles, plus virulents, résistants aux vaccins), le scénario le plus probable à court terme :https://www.gov.uk/government/publications/long-term-evolution-of-sars-cov-2-26-july-2021

Cependant, via l’incitation à la vaccination, j’espère que ce pass sanitaire aura au moins l’intérêt d’étendre la protection de la population contre les formes graves de COVID, ce qui permettra au moins à court terme, de réduire l’impact hospitalier de la circulation virale. Ceci est indispensable si on veut réduire le bilan humain de cette pandémie, ainsi qu’éviter au maximum la déprogrammation de soins et la perte d’accès aux soins en raison des saturations hospitalières.

Atlantico :  l’Etat investit t- il suffisamment sur le aller vers et autres moyens de contrôler l’épidémie ?

Claude-Alexandre Gustave : Pour le « aller vers », c’est bien sûr le rôle de l’Etat que de le promouvoir, mais c’est aussi la responsabilité des autorités locales d’organiser au mieux l’accès de leurs populations à la vaccination, et notamment pour les plus âgés, vivant dans des zones reculées, souvent mal desservies en terme d’offres de transport, d’accès au numérique. Et aussi pour les populations les plus dépendantes, dans l’incapacité de se déplacer, de faire la démarche de recherche des créneaux de vaccination via des outils téléphoniques, numériques… totalement inadaptés à leur situation. C’est une vraie urgence car la circulation virale va aller crescendo, tout en étant de moins en moins perçue, et ces personnes vulnérables non-vaccinées vont donc courir un risque de plus en plus fort. Elles sont souvent parmi les catégories les plus à risque de COVID sévère ; leur accès à la vaccination devrait donc être la première des priorités.

Quant aux autres moyens de contrôler l’épidémie, là le constat est simple, nous sommes affligeants.

L’OMS a pourtant alerté depuis des mois ! Tout d’abord par l’intermédiaire du Dr. Aylward (https://twitter.com/WorldAffairsPro/status/1353765556663373825?s=20), conseiller principal du directeur de l’OMS, qui a déclaré le 25/01/2021 : « les pays qui misent tout sur la seule vaccination vont perdre » (https://www.youtube.com/watch?v=hK_XWQXCcLA&ab_channel=WorldHealthOrganization%28WHO%29).

Également par l’intermédiaire du Dr. Ryan (directeur de la cellule de gestion des urgences sanitaires à l’OMS), qui a déclaré le 5 décembre 2020 : « les vaccins seuls ne pourront pas faire le job » (https://www.youtube.com/watch?v=C0kNDgYzH5E&ab_channel=INQUIRER.net)

Les alertes sont claires et émises depuis des mois. Tout miser sur la seule vaccination est une erreur.

Il faut en parallèle renforcer les mesures de suppression virale :

  • Mesures barrières/distanciation avec notamment masque systématique en intérieur (ou en extérieur quand la distance entre individus est <2 mètres ou si foule) ;
  • Aération+++ des espaces clos pour maintenir un taux de CO2 inférieur à 800ppm, voire 700ppm
  • Contrôle des frontières avec quarantaine systématique de 14 à 21 jours pour éviter l’importation continuelle de nouveaux cas et nouveaux variants
  • Tester/tracer/isoler en développant le tracing par voie numérique afin d’être exhaustif, et couplé à un isolement coercitif mais aidé des infectés et de leurs cas contacts pour casser les chaînes de contaminations.

Tolérer de plus en plus la circulation virale au prétexte qu’elle ne s’accompagne pas d’une tension hospitalière aussi critique qu’avant est une grave erreur car d’une part elle laisse les plus vulnérables exposés à un haut risque viral. Pour rappel si un vaccin est efficace à 91% contre les formes sévères de COVID, cela veut dire que sur 100 vaccinés, 9 ne sont pas protégé malgré une vaccination complète. Et les données israéliennes montrent qu’avec le temps cette protection diminue, d’autant plus vite que les patients sont âgés et/ou porteurs de comorbidités.

De plus, tous les patients immunodéprimés, atteints de cancers, greffés d’organes, insuffisants rénaux, porteurs de maladies autoimmunes… sont aussi ceux qui vont tirer le moins de bénéfice de la vaccination (car leur système immunitaire n’est pas assez efficace), alors qu’ils sont par ailleurs parmi les sujets les plus à risque de COVID sévère !

Tolérer une forte circulation virale au prétexte que la couverture vaccinale est large, revient donc à abandonner ces patients et à les exposer à un risque important.

Il faut bien comprendre que ce virus ne va plus disparaître. Il va circuler durablement et constituer une menace pérenne. S’obstiner à vouloir revenir au mode de vie d’avant 2019 au mépris du risque sanitaire ne fera qu’aggraver encore plus la crise et compliquer sa gestion, alors que celle-ci nécessite des adaptation durables de nos modes de vie, d’autant plus facile à accepter et légères à supporter qu’elles seront mises en œuvre rapidement, avant l’émergence de variants encore plus transmissibles et/ou virulents qui deviendront encore plus complexes à gérer.


Atlantico : L’alternative est-elle vraiment passe sanitaire ou nouveau confinement ?

Claude-Alexandre Gustave : Dans sa vidéo du jour, le Président de la République a déclaré : « grâce au pass sanitaire, on ne referme pas malgré des taux d’incidence très élevés, et au lieu de faire peser la contrainte sur tous, on la fait peser sur les non-vaccinés ».

Je crains que cette alternative ne soit qu’un affichage visant à inciter à la vaccination via une promesse très précaire.

On peut penser que le pass sanitaire deviendra le nouveau et unique levier de la réponse gouvernementale à la crise sanitaire. Quand celle-ci se dégradera, les autorités répondront par un affichage de rigueur sur l’application du pass sanitaire. Plus les hôpitaux se rempliront, plus les autorités incrimineront un respect insuffisant du pass sanitaire.

Or celui-ci est voué à avoir une efficacité faible voire nulle sur la circulation virale, et ne sera donc pas suffisant pour répondre à une tension hospitalière menaçant l’accès aux soins.

Les autorités auront cependant toujours le devoir de protéger la population, et si la situation continue à se dégrader, les mesures de restriction/confinement seront le dernier recours incontournable sous peine de voir la morbi-mortalité exploser si les hôpitaux venaient à être saturés.

On continue d’infantiliser la population avec des promesses vaines (« le pass ou le confinement » ; « l’immunité collective »…), au lieu d’expliquer clairement le péril qui nous fait face et les outils que nous avons pour le contrer :

  • Tout d’abord la vaccination, avec ses atouts et ses limites, et la nécessité de la déployer le plus largement possible pour espérer réduire au plus possible l’impact hospitalier de la circulation virale
  • Les mesures de suppression virale pour écraser la circulation virale afin de protéger tous ceux qui ne répondront pas efficacement à la vaccination complète, et aussi pour ralentir l’évolution virale et ainsi pérenniser la protection vaccinale.

Je sais que cela est difficile à entendre, mais avec Delta il faut bien comprendre que le « diable est sortie de sa boîte » et n’y retournera plus. Ne pas s’adapter ne fera que rendre le péril et les souffrances plus grandes.


Atlantico : La situation des personnes ayant des contre indications médicales à la vaccination est-elle suffisamment prise en compte ?


Claude-Alexandre Gustave : Les contre-indications médicales à la vaccination restent exceptionnelles, et sont essentiellement une allergie documentée aux composant du vaccin, notamment au polyéthylène glycol.

Les autres contre-indications sont relatives, notamment avec les antécédents d’allergies sévères. Ces problématiques peuvent notamment bénéficier d’une vaccination sous surveillance médicale, avec prémédication antihistaminique. Dans les cas les plus complexes, où la protection vaccinale reste nécessaire en raison d’un risque élevé de COVID sévère, une désensibilisation peut aussi être tentée pour diminuer le risque de réaction allergique.

Pour ceux qui resteraient dans le cas d’une contre-indication absolue, mais aussi pour tous les patients immunodéprimés, cancéreux, greffés d’organes, insuffisants rénaux, porteurs de maladies auto-immunes, la solidarité sanitaire de la collectivité restera nécessaire.

Ces patients n’auront pas accès aux vaccins, ou alors n’en tireront qu’une faible protection à cause d’un système immunitaire altéré.

C’est notamment pour eux que l’intérêt collectif de la vaccination doit être pleinement déployé. Même si les vaccinés restent transmetteurs du virus, leur excrétion virale dure en moyenne 3 jours contre plus de 10 jours chez les non-vaccinés. Mécaniquement, les vaccinés pourront contaminer moins de personnes qu’un non-vacciné. Même si ce n’est pas une protection parfaite, elle doit être mise en jeu (tout est bon à prendre pour protéger le plus de personnes possible).

Deuxièmement, les mesures barrières/distanciation, aération… resteront une ligne de défense incontournable (pour longtemps), afin de réduire le risque d’exposition au virus.

Enfin, le recours aux anticorps monoclonaux peut apporter une ligne de défense complémentaire et venir compenser la réponse vaccinale insuffisante chez ces patients immunodéprimés. Ces thérapeutiques sont chères et complexes à manier, il revient donc à l’Etat d’en faire une priorité de Santé Publique pour apporter une aide aux patients qui n’auront pas une protection suffisante même après 3 doses vaccinales, et qui seront exposés à un risque viral élevé alors qu’aucune mesure efficace n’est mise en place pour lutter contre la circulation virale.

Sur ce dernier point, je relais l’appel de l’association Renaloo, lancé aux autorités sanitaires pour organiser l’accès à cette prévention : https://twitter.com/Renalooo/status/1422470717682167836?s=20

Atlantico : Le contrôle du passe sanitaire étendu est-il possible sans générer de lourds problèmes pour les citoyens comme pour ceux chargés de le contrôler ?

Vincent Delhomme : S’agissant des acteurs chargés de contrôler les passes sanitaires, on peut imaginer que pour certains d’entre eux cela ne soit qu’une formalité et ne pose pas de vrai problème technique car ils sont déjà habitués à contrôler ou scanner des documents à grande échelle (salles de concert par exemple). Mais cela ne sera pas le cas pour tout le monde, notamment pour les restaurateurs ou débits de boisson. Au-delà de l’aspect pratique de la chose, c’est bien la fin de l’anonymat dans l’espace public qui pose problème. Désormais, chacun va être sommé de décliner son identité plusieurs fois par jour pour accéder aux espaces collectifs. Il faut bien réaliser dans quel modèle de société cela nous fait basculer.


Atlantico : l’Etat investit t-il suffisamment sur le aller vers et autres moyens de contrôler l’épidémie ?

Vincent Delhomme : Il m’est difficile de répondre à cette question qui doit être traitée par des spécialistes. Ce qui est certain c’est que l’Etat s’est mis en situation de pouvoir vacciner toute la population française dans les mois à venir et que l’on sait que c’est le seul moyen de venir à bout de cette épidémie. Si toutes les personnes éligibles au vaccin acceptaient de le recevoir, nous ne serions pas en train d’avoir cette conversation. De ce point de vue, il me semble donc difficile de critiquer les moyens mis pour contrôler l’épidémie en ce moment. Nous avons un moyens simple, sûr et efficace : le vaccin. On peut être pour le vaccin et contre le passe sanitaire, d’ailleurs, contrairement aux caricatures trop souvent entendues. Reste la question de l’obligation vaccinale : elle pose des questions éthiques, mais elle pose aussi beaucoup moins de problèmes pratiques que le passe sanitaire et nous évite de basculer dans une société de la surveillance. Il faut avoir un vrai débat là-dessus.


Atlantico : A quel point le « risque d’accoutumance » identifié par la CNIL est-il réel ? L’Etat risque t il de s’installer dans une logique où les libertés publiques sont une variable d’ajustement faute d’efficacité par ailleurs ? Quel est le risque que soit déployée la même logique de collectif primant sur l’individu pour d’autres enjeux politiques type dérèglement climatique sans que la proportionnalité entre l’effort demandé et l’efficacité atteinte soit nécessairement respectée ?

Vincent Delhomme : Il suffit de regarder derrière soi pour bien voir que le risque d’accoutumance est réel pour tous types de restrictions aux libertés individuelles. Nous sommes toujours plus fichés, contrôlés et surveillés et cela ne semble pas émouvoir grand monde, car c’est toujours fait au nom d’un bien supérieur, la sécurité, la santé ou autre. Les libertés publiques sont une variable d’ajustement depuis bien longtemps, cela ne date pas de la crise sanitaire. Comme vous le dite, la question centrale est celle de la proportionnalité : quel degré de contrainte individuelle sommes-nous disposés à endurer pour atteindre nos buts collectifs ? Or, plutôt que d’une vraie réflexion sur cette question, on assiste à une fuite en avant des pouvoirs publics sous l’œil relativement bienveillant de toute une partie de la population.

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