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Des acteurs jouant des zombies marchent lors d'une animation "Fear the Walking Dead" lors du Comic-Con le 21 juillet 2016 à San Diego, en Californie.
Des acteurs jouant des zombies marchent lors d'une animation "Fear the Walking Dead" lors du Comic-Con le 21 juillet 2016 à San Diego, en Californie.
©Jesse Grant / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Bonnes feuilles

Neurophysiologie des contes de fées : les zombies sont-ils encore eux-mêmes ?

Laurent Vercueil a publié « La Belle au bois dort-elle vraiment ? : Neurophysiologie des contes de fées » aux éditions HumenSciences. Comment le sommeil peut-il surgir brutalement et plonger durablement une jeune fille dans l'inconscience ? De quoi les lutins sont-ils faits ? L'auteur, neurologue, prend les contes de fées à la lettre et mène l'enquête. Extrait 2/2.

Laurent Vercueil

Laurent Vercueil

Laurent Vercueil est neurologue hospitalier au CHU Grenoble Alpes, et chercheur à l'institut des Neurosciences (Inserm) au sein d'une équipe travaillant sur l'épilepsie. Il participe au blog de vulgarisation scientifique www.atoutcerveau.fr.

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Le zombie n’appartient pas au champ des contes de fées, et s’il s’apparente, de loin, à la figure du possédé, c’est parce que chez les deux personnages, la dépossession de soi, on l’a vu, est centrale. Dans la possession cependant, une entité maléfique prend la place du sujet, alors que le zombie, lui, est totalement déshabité. Nul démon, nul anticorps ne vient prendre les commandes : il n’y a plus personne. Seulement un corps qui marche.

En cela, il s’oppose encore à un autre personnage qui nous est familier : le fantôme. Ce dernier est un esprit sans corps, tandis que le zombie est un corps sans esprit. Les combinaisons de l’imaginaire suivent une forme de logique implacable.

Il arrive donc à l’intersection de plusieurs personnages, plusieurs constructions dont on peut récapituler les caractéristiques : le possédé est occupé par le maléfice ; le revenant fantôme est une âme, un esprit qui peine à trouver une incarnation ; le zombie est un corps vidé de son âme. Les âmes errantes des contes populaires circulent entre ces trois conditions, tantôt flottantes, dépourvues de matérialité, tantôt s’incarnant dans des animaux plus ou moins fantastiques.

En reprenant notre perspective, le personnage du zombie nous intéresse ici par ses caractéristiques les plus élémentaires : son absence supposée de conscience véritable, qui en fait un être influençable et malléable à la merci de son maître, et sa façon de se déplacer, de bouger, si typique. Et forcément neurologique.

La zombitude, c’est quoi ?

« What is it like to be a bat ? » (« Qu’est- ce que ça fait d’être une chauve- souris ? »), se demandait le philosophe Thomas Nagel dans un article célèbre de 1974, portant sur la possibilité de comprendre ce qu’est la conscience comme expérience objectivable (ce que ça fait d’être conscient). Le problème de l’objectivation de la conscience a été qualifié de problème « difficile » par un autre philosophe, David Chalmers. « Difficile », c’est-à- dire, en pratique, compliqué à résoudre avec les moyens du discours logique (philosophique) et de la science (biologique), bien au- delà de la simple détermination de ses marqueurs, de la mise en évidence de ses traces dans le cerveau – par exemple à l’aide de l’imagerie cérébrale. Ainsi, si je parviens à démontrer que la présence de la conscience est corrélée à la survenue d’une activité des neurones de telle ou telle région du cerveau, qu’est- ce que ça m’apprend de plus sur elle ? Gagner en précision de localisation ne me renseigne pas sur sa nature. Après tout, nous savons déjà que la conscience se situe dans le cerveau. Si j’ajuste cette localisation en proposant que ce soit, mettons, le précunéus qui l’abrite, qu’est-ce que j’ai compris de plus à son sujet ? Pas grand-chose.

Donc, zombie ? Ça fait quoi d’être un zombie ? C’est peut-être la question que se sont posée les médecins amenés à examiner une douzaine de personnes déambulant à la manière de zombies dans Brooklyn, le 12 juillet 2016, au cours d’une vague d’intoxication par l’AMB-FUBINACA, un cannabinoïde de synthèse. Ces cas sont rapportés dans un article daté du 14 décembre de la même année, dans le New England Journal of Medicine.

Lorsque les médecins décrivirent le cas princeps, le patient « index » ou « zéro », considéré comme emblématique et inaugural, ils insistaient sur les signes les plus évocateurs : « He was described by EMS providers at the scene as being slow to respond to questioning and as having a “blank stare” » (« Il était décrit sur place par les premiers urgentistes comme étant lent à répondre aux questions et ayant le regard vide »). Plus loin : « He had intermittent periods of “zombie- like” groaning and slow mechanical movements of the arms and legs » (« Il présentait des périodes intermittentes de gémissements “comme un zombie” et des mouvements lents et mécaniques des bras et des jambes »). En somme, la description est celle d’un sujet d’une lenteur anormale, semblant ailleurs, produisant des grommellements inarticulés et se mouvant de façon mécanique. Il fallut neuf heures pour que le patient s’améliore progressivement et retrouve un comportement normal.

Si les témoins médicaux emploient le terme de « zombie like », c’est que le tableau clinique leur évoque une figure obligée : un zombie est lent, un zombie émet des sons peu articulés, un zombie a l’air absent et se déplace de façon mécanique. En tout cas dans la tête des médecins en question.

C’est quand même intéressant, cette histoire de marche caractéristique. C’est même central, comme le suggère le titre de la bande dessinée, puis la fameuse série The Walking Dead (« Le mort qui marche »), elle-même dans la lignée du film de George A. Romero, La nuit des morts-vivants, en 1968. Dans un passage dramatique de cette production devenue culte, un présentateur de télévision, qui relaie la nouvelle de l’invasion des prénommés « assassins », mentionne le fait qu’ils ne sont identifiables que par leur façon de se déplacer. La marche est révélatrice. Mais pourquoi ? Comment ? Et de quoi ? Il nous faudra y revenir en détail.

Retournons encore un peu à New York, en ce mois de juillet 2016 : pas moins de 33 personnes auraient répondu à cette description, et les médias ont relayé l’info en parlant carrément d’une épidémie de zombies. L’enquête menée par les auteurs de l’article paru dans la prestigieuse revue médicale américaine a permis d’identifier le coupable, le fameux AMB-FUBINACA, un cannabinoïde synthétisé par la firme pharmaceutique Pfizer, huit années auparavant, et retrouvé, sous la forme de l’un de ses métabolites, dans les prélèvements sanguins des sujets intoxiqués. Cette molécule était également présente dans le produit qui leur avait été fourni par des dealers peu regardants, sous le nom pour le moins accrocheur d’AK-47 (c’est vrai qu’une drogue qui a le nom d’une kalachnikov, c’est tentant…). Il s’avère que l’AMB-FUBINACA est 85 fois plus puissant que le Δ9-THC du cannabis naturel sur le récepteur cannabinoïde 1, et 50 fois plus que JWH-018, mieux connu sous le surnom de « K2 » et qui s’était déjà rendu responsable d’une précédente épidémie de zombies… En somme, quelque chose comme un super-cannabinoïde, le genre de karcher de l’esprit.

C’est ce qui frappe les témoins et les soignants qui les accueillent dans les services d’urgence : des personnes au regard vide qui déambulent en grognant, et qui semblent déshabitées. Un corps sans esprit : un zombie.

À ce stade, mais nous avons déjà pris le soin de le souligner en introduction, il faut reconnaître la distinction qui sépare les zombies des films de Romero et ceux croisés dans les rues de New York, cet été-là. Les premiers sont des morts-vivants, des morts ramenés à une forme de vie mécanique. Les seconds sont des vivants qui semblent désertés par la vie intérieure : des vivants-morts. Morts-vivants et vivants-morts se retrouvent donc avec une même façon de marcher et un certain vide de la conscience. Et c’est le moment de redire aussi que ceux- là n’ont qu’un lointain rapport avec ceux d’Haïti. Car, on l’a rappelé en introduisant le sujet, les zombies viennent historiquement d’Haïti et du vaudou. Soixante ans après le livre de l’anthropologue suisse Alfred Métraux, le médecin légiste et anthropologue Philippe Charlier est allé enquêter sur place pour élucider les mécanismes du processus de zombification. En Haïti, le zombie est un sujet qui s’est absenté de lui-même, réduit à une forme d’esclavage consenti. Sous l’effet d’une mystérieuse poudre à zombifier – dont Charlier, après d’autres, va tenter de déterminer la composition –, la victime présente donc un état de mort apparente, puis, en quelque sorte ramenée à la vie, est exploitée à corps perdu par son persécuteur. À la fois mort-vivant et vivant-mort, comme un point de rencontre des zombies de films gores et des intoxiqués new-yorkais de 2016…

Une marche qui ne peut laisser indifférent

Ce qui ne laisse plus de place au doute, on l’a dit, c’est la façon de marcher. Les mouvements se font par saccades, l’équilibre est précaire, avec les pieds très écartés pour conserver une verticalité que chaque pas met en péril, et qu’accompagnent alors de grandes oscillations du tronc. Il existe de nombreux troubles de la marche qui peuvent compromettre l’équilibre, mais ces caractéristiques- là, celles du zombie se déplaçant avec maladresse, sont typiques de la marche dite « cérébelleuse ». Une altération de la marche et de l’équilibre due au mauvais fonctionnement du cervelet (le « petit cerveau »). Petit mais costaud, puisqu’il contient quatre fois plus de neurones que l’ensemble du cortex cérébral, le cervelet est accroché à l’arrière du tronc cérébral – la structure la plus élémentaire, archaïque du cerveau. Le cervelet est un calculateur prodigieux des paramètres du mouvement ; c’est lui qui va coordonner l’activation musculaire pour assurer la précision de nos mouvements. Son importance est flagrante dans les ajustements les plus fi ns, dont la gestion de l’équilibre au cours de la marche est un exemple extraordinaire. Lorsqu’il n’effectue pas correctement sa tâche qui règle la vitesse et la précision de nos gestes, le résultat ne se fait pas attendre : nos pieds s’éloignent l’un de l’autre pour maintenir une base périlleuse, nos mouvements sont lents et décomposés, saccadés, deviennent approximatifs et maladroits, le tronc balance d’avant en arrière, et les corrections que nous tentons d’imprimer lorsque le déséquilibre pointe sont elles-mêmes exagérées, et nous projettent d’un côté à l’autre. Davantage encore, l’articulation de la parole est compromise, la voix est trop forte, la langue et les lèvres sabotent la formation des mots, les propos deviennent inintelligibles. La progression de la marche cérébelleuse est lente, pénible et approximative, et semble échapper miraculeusement à la chute à tout moment, au prix de gestes brusques et amples, projetant les membres dans les airs, tandis que la voix est forte mais mal articulée et ralentie. Cela ne vous rappelle rien ?

Un toxique majeur pour le cervelet (mais pas uniquement !) nous est familier : l’alcool. Nora Volkow est une neuroscientifique américaine de première importance dans le développement de l’imagerie cérébrale fonctionnelle (les images qui sont réalisées du fonctionnement du cerveau, et non simplement de son anatomie), également pionnière dans l’étude des effets de l’alcool sur le cerveau. En 1988, alors qu’elle a publié les premiers résultats obtenus avec sa technique de tomographie par émission de positons (PETscan) depuis trois ans seulement, elle installe des volontaires sains (13 sujets qualifiés de « normal social drinkers », des buveurs occasionnels normaux) dans un scanner qui mesure la radioactivité émise par le cerveau, après l’injection d’eau marquée. Le marquage radioactif de l’eau permet de suivre la perfusion sanguine, c’est-à-dire comment le sang se distribue dans le cerveau en fonction de telle ou telle activité, ou condition physiologique. Or, cette répartition du sang dans les différentes aires cérébrales est un reflet direct de l’activité métabolique et énergétique de ces différentes régions. Plus une région est active, plus l’afflux local de sang devient important. Ainsi, les volontaires sont analysés en situation de contrôle (à jeun) et après avoir bu 0,5 g/l ou 1 g/l d’alcool. Une seule région du cerveau voit son activité chuter de façon significative sous l’effet de l’alcool : le cervelet.

L’alcool prive transitoirement le sujet du fonctionnement de son cervelet. D’où les difficultés à gérer l’équilibre, l’articulation de la parole, la marche. Mais, par ailleurs, ses effets sur la cognition ne sont pas non plus modérés : l’alcool est un puissant activateur des récepteurs du GABA, le neurotransmetteur qui inhibe les neurones par excellence. C’est-à-dire qu’en activant ces récepteurs, il permet à l’ion chlore, chargé négativement, de pénétrer dans le neurone afin de réduire le potentiel électrique de la membrane, diminuant ainsi la probabilité d’une décharge : le neurone est inhibé. Donc, la vigilance baisse, le temps de réaction augmente, les performances chutent. Danger sur la route !

Alors, le zombie est-il seulement bourré ? Les hordes qui se déversent sur la ville sont-elles constituées d’ivrognes que l’alcool en excès a égarés ? Peu vraisemblable. L’ivresse altère la marche et l’équilibre, c’est vrai, et l’émission du langage est brouillée, d’accord, mais le zombie, lui, il est d’abord mort. Mort et enterré, parfois. Et c’est seulement après qu’il se relève pour déambuler de cette façon si patibulaire. Les récits haïtiens que rapporte Philippe Charlier, ou avant lui, Alfred Métraux, insistent sur ce point, qui plus tard fut exploité dans les films de morts-vivants et le « zombie walk » : pour être zombie, il faut d’abord avoir été un cadavre ou, en tout cas, en présenter les signes apparents.

Ou avoir présenté l’apparence de la mort. Par exemple, un arrêt cardiaque et respiratoire. Un état transitoire où la circulation sanguine s’interrompt. Plus d’oxygène, plus de glucose, le fonctionnement du cerveau s’interrompt, c’est la syncope, la perte de connaissance. Mais si la circulation est restaurée, si la ventilation reprend pour assurer une oxygénation du sang, le cerveau peut récupérer son fonctionnement comme auparavant. Comme auparavant ? Seulement si l’arrêt n’a pas été trop prolongé, car certaines régions du cerveau sont excessivement sensibles à l’absence d’oxygénation, même sur une durée brève, et les dommages peuvent être irréversibles, avec perte de neurones et destruction de réseaux cérébraux. Dans ce cas, des séquelles sont malheureusement présentes, qui vont précisément dépendre de la nature de ces régions les plus sensibles à l’anoxie.

Quelles sont-elles, ces régions vulnérables ? Une région de l’hippocampe, certaines parties des ganglions de la base et… les neurones du cervelet, appelés également cellules de Purkinje – du nom de l’anatomiste tchèque qui les a découvertes. Autrement dit, un arrêt circulatoire transitoire, mais malheureusement un peu trop prolongé, abîme définitivement le cervelet et laisse, au titre de séquelles, d’importants troubles de la marche et de l’équilibre. Rien alors de surprenant à cette allure de pantin dégingandé, avec une marche hésitante, les pieds écartés, des mouvements exagérés, bras et jambes balancés sur les côtés. Et quant à la souffrance de l’hippocampe, elle explique les troubles sévères de la mémoire antérograde et de la mémoire dite « épisodique », celle qui fixe les souvenirs personnels (ce qui nous est arrivé). Le zombie présente un « oubli à mesure », c’est-à-dire que tout ce dont il a immédiatement conscience et qui peut lui permettre d’orienter son comportement échoue à constituer un souvenir : essayez donc de faire retenir quelque chose à un zombie…

Il s’agit là d’une hypothèse neurophysiologique, qui peut rendre compte de l’état présent du zombie. Mais comment en est-il arrivé là ?

Philippe Charlier, enquêtant sur place à Haïti, commente d’autres hypothèses, notamment celle d’un agent toxique, la tétrodotoxine ou TTX. Présente dans les entrailles de certains organismes marins (notamment le fugu, un poisson très apprécié au Japon), la tétrodotoxine provoque des fourmillements, puis une paralysie progressive, rapide, éventuellement fatale lorsque la respiration est compromise. Un ethnobotaniste de Harvard, Wade Davis, dans les années 1980, avait proposé que les zombies du vaudou haïtien aient été les victimes d’un empoisonnement intentionnel qui les réduisait à l’état d’esclave, après absorption de divers psychotropes de façon à annihiler leur volonté. En quelques années, plusieurs réfutations convaincantes de cette hypothèse furent publiées, notamment sur les discordances entre les signes cliniques de l’intoxication par la TTX et la réalité du rite vaudou. Mais, surtout, la charge contre Davis est violente : fraude scientifique, pratiques non éthiques… Davis est décrit comme le stéréotype de l’aventurier que rien n’arrête, armé du moyen de parvenir à ses fi ns : le dollar. La poudre incriminée, analysée dans les laboratoires européens, en Suisse et à Nice, chez le biologiste Michel Lazdunski, est dépourvue de TTX ou n’en contient que des quantités infinitésimales (dans un extrait sur les six qui lui sont parvenus, Michel Lazdunski en détecte 64 nanogrammes, ce qui fait dire à l’un des détracteurs de Davis : « If you asked me to drink 64 nanograms of tetrodotoxin, I would. It’s not enough to do anything to a human. »), sans que cela n’affecte aucunement le jugement du jeune chercheur, qui rédigea tout un livre sur son expérience et vendit les droits à Hollywood. Philippe Charlier est également critique de l’hypothèse TTX : même si les doses retrouvées dans la poudre à zombifier étaient plus élevées, la molécule est trop volumineuse pour pénétrer dans le cerveau ; elle ne passe pas la barrière hémato-encéphalique qui est un filtre protecteur tendu entre la circulation sanguine et la matière cérébrale.

Alain Froment, également médecin et anthropologue, rappelle que la fortune du zombie est liée à son recyclage par le cinéma américain de l’entre-deux-guerres, pendant l’occupation militaire américaine d’Haïti, qui va « récupérer et dévier vers le grand- guignol ce qui est à l’origine la figure universelle du mort rappelé à la vie par des pratiques sorcières ». Le zombie d’aujourd’hui n’a pas grand rapport avec ses origines, et ses caricatures « grand- guignolesques » prêtent davantage à sourire. Philippe Charlier juge qu’il s’agit davantage d’une « actualisation du mythe médiéval du spectre putréfié ». Notre perspective neurophysiologique est celle- ci : non une recherche ethnographique dont nous n’aurions, d’ailleurs, ni les moyens ni la compétence, mais l’identification de personnages récurrents, relativement stables, qui puissent se rapprocher de situations cliniques. Autrement dit, la recherche des racines cliniques marquantes, que l’interprétation par l’imaginaire pourrait faire apparaître dans des récits populaires.

Et de fait, le zombie qui imprègne encore les imaginaires aujourd’hui a clairement deux déclinaisons : d’un côté, le mort qui se relève d’entre les morts, qui s’anime difficilement et produit l’effroi, et, de l’autre, le vivant dont la vie intérieure semble avoir disparu, marionnette dépourvue de toute volonté, girouette soumise au souffle des vents. Si ces deux personnages reçoivent le qualificatif de zombie, on voit bien cependant qu’ils diffèrent en nature, si je puis dire. Le mort-vivant présente les séquelles physiques de son séjour dans la tombe, mais aussi les signes neurologiques : l’atteinte cérébelleuse, l’amnésie antérograde. Le vivant-mort présente un syndrome frontal, avec la docilité, le comportement d’utilisation et l’asservissement à l’environnement, comme le résumait François Lhermitte.

Voilà qui me rappelle un débat au festival des Utopiales de Nantes en 2016, qui organisait la confrontation des points de vue de Pierre Bordage, écrivain de science-fiction, et de Denis Vidal, anthropologue. La question abordée portait sur la possibilité de l’existence de « machines spirituelles », c’est-à-dire de l’insertion d’un esprit dans la machine. L’anthropologue rappellait que la séparation des objets et des « esprits » était inscrite dans la culture occidentale, relativement circonscrite, et que l’attribution d’un esprit à des choses, des animaux non humains, était fréquente dans de nombreuses cultures non occidentales.

En somme, d’un côté, le zombie, corps sans esprit, et de l’autre, l’esprit dans la machine.

À l’occasion d’une intoxication massive à New York, les passants et les médecins dénient la présence d’un esprit à des corps qui déambulent en grommelant. Parallèlement, on s’inquiète aujourd’hui de machines à qui l’on pourrait prêter une conscience… C’est bien là un point de rencontre : on prête, ou pas, un esprit à quelqu’un, ou quelque chose.

 

L’esprit n’est que prêté aux autres… ou pas

Conscient de lui-même, il n’est à l’être humain d’autre possibilité que de prêter à l’autre une conscience qui lui serait similaire. Le premier pas de l’empathie : « Je fais le pari que l’autre est aussi conscient que moi. »

Cette attribution n’est pas arbitraire. Elle s’appuie sur des indices, dont le premier est la réciprocité : « Je prête une conscience à celui ou celle qui manifeste l’intention de reconnaître la mienne. »

Peut-être est-ce là le principal reproche fait aux zombies : il semble bien que l’on n’existe plus pour eux…

A lire aussi : Neurophysiologie des contes de fées : la Belle au bois dort-elle vraiment ?

Extrait du livre de Laurent Vercueil, « La Belle au bois dort-elle vraiment ? : Neurophysiologie des contes de fées », publié aux éditions HumenSciences

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