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Attachez vos ceintures

Michael Pettis, le gourou de l’université de Pékin et de la Fondation Carnegie livre à Atlantico sa sombre vision de l’économie mondiale

Considéré par le Financial Times comme un des plus grands experts de l'économie chinoise, et l'auteur de la "meilleure analyse jamais lue" de la crise de la zone euro, l'économiste Michael Pettis répond aux questions d'Atlantico.

Atlantico : 8 années après le début de la grande récession, l'Europe semble se réveiller. En effet, selon les estimations de la Banque centrale européenne, le PIB de la zone euro devrait croître de 1.7% au cours de l'année 2016 et de 1.9% en 2017. En 2013, vous indiquiez que la crise européenne avait été causée par l'excès d'épargne allemande, peut-on en conclure que ces déséquilibres macroéconomiques ont été corrigés ?

Michael Pettis : En aucun cas. Ces déséquilibres ont tout simplement été repoussés à l'extérieur de la zone euro, ce qui n'est pas tenable. L'Europe est en crise parce que pendant de nombreuses années les énormes déficits de l'Europe du sud ont été une réponse automatique à des politiques adoptées en Allemagne voici plus de 10 ans, ayant pour but de permettre à l'Allemagne de devenir plus compétitive, et ce, en poussant vers le bas la part de revenus issue des biens et services que les travailleurs allemands, les ménages de classe moyenne, produisaient. Puis, à partir du moment où la crise a empêché l'Allemagne de continuer à afficher des surplus commerciaux avec le sud de l'Europe, soit l'Allemagne devait prendre des mesures pour soutenir sa demande intérieure, soit l'Europe du sud devait réduire sa demande en forçant les salaires vers le bas, sous l'effet de la hausse du chômage. Evidemment, l'Europe a choisi la seconde solution, et au cours des trois dernières années, ces énormes excédents allemands ont été exportés en dehors de la zone euro.

Pendant toute cette période, les surplus européens ont été équilibrés par la croissance des déficits, ou par la chute des excédents des pays qui exportaient des métaux ou de l'énergie, mais ces prix ont déjà tellement baissé que ceux-ci ont atteint la limite de leur capacité à absorber ces surplus. Le résultat est que, soit les Etats Unis seront contraints d'absorber ces énormes surplus européens et chinois, soit, à moins que les mesures adéquates soient prises, les surplus européens s'écrouleront et le chômage, même en Allemagne, augmentera.

Ce que vous appelez le "réveil" de l'Europe n'en est pas un. Les conditions externes ont été merveilleuses pour l'Europe au cours des deux dernières années. Elle a bénéficié de l'effondrement des prix du pétrole et de l'énergie, de la reprise économique américaine, et d'une progression de son excédent commercial, mais malgré tout cela, la dette européenne a continué d'augmenter plus rapidement que son économie. Pour les deux prochaines années, je m'attends à la poursuite de la baisse des prix des métaux et de l'énergie, mais ces derniers ne peuvent tout simplement plus chuter aussi fortement qu'ils l'ont fait, et la reprise américaine ne pourra perdurer si les surplus européens et chinois continuent d'augmenter. Donc soit les excédents diminuent, soit la reprise américaine faiblit, soit les deux.

Quelles sont les alternatives possibles permettant de consolider la zone euro ? Est-ce que ces points techniques sont réalisables d'un point de vue politique ? Est-ce que l'architecture actuelle de la zone euro est compatible avec un intérêt général européen ?

Il est aisé de voir ce qui devrait être fait. L'Europe souffre d'une demande intérieure insuffisante par rapport à ses capacités, donc, par un moyen ou par un autre, et à moins que l'Europe n'arrive à maintenir ce qui est déjà le plus grand surplus commercial de l'histoire, la demande devra augmenter par rapport à l'offre, et elle le fera. De plus, quand les niveaux de dette sont trop élevés, comme ils le sont déjà dans la plupart des pays européens, ceux-ci doivent baisser relativement au PIB, et c'est ce qui arrivera.

Il y a deux façons d'équilibrer l'offre et la demande. La première est l'émergence d'une nouvelle source de consommation ou d'investissement, mais le chômage élevé et l'attitude nerveuse des ménages empêchent un tel rebond de la consommation, et les hauts niveaux de dette nous prémunissent d'unereprise des investissements productifs. Le seul autre moyen d'équilibrer l'offre et la demande est donc de fermer les usines et de licencier les travailleurs.

Concernant la dette, tout le monde espère et attend que quelque chose puisse provoquer une hausse du PIB, permettant ainsi un dépassement du niveau d'endettement par la croissance.Mais lorsqu’un  pays est perçu comme ayant trop de dettes par rapport à ce qu'il peut rembourser, il n'y a alors pas de précédent dans l’histoire économie moderne ou la croissance repart sans qu'il n'y ait eu de remises de dettes au préalable. La remise de dettes arrive soit explicitement, au détriment des banques sous la forme d'une restructuration, soit implicitement au détriment des travailleurs et de la classe moyenne, au travers de l'inflation ou de la répression des salaires.

L'Europe a exclu la restructuration de dette, mais la résolution du problème de la dette au détriment des travailleurs et de la classe moyenne va tout simplement aggraver le déséquilibre entre offre et demande. Finalement, le chemin que va prendre l'Europe est une question politique, et jusqu'à ce que ce point soit résolu, la crise économique ne prendra pas fin.

Le ralentissement chinois, et ses effets secondaires, a été un sujet majeur de 2015, et devrait continuer à être regardé comme étant une source majeure de risques au cours des prochaines années. Pensez-vous que cette tendance va continuer ?

La Chine va continuer à s'ajuster de la même façon que ceux qui ont profité, avant elle, d'une croissance portée par un "miracle" de l'investissement. La Chine a dépendu trop largement de cette rapide croissance de l'investissement, mais ces niveaux d'investissement sont trop élevés pour qu'ils puissent être absorbés par la Chine.Ce qui veut dire que chaque nouvelle hausse de l'investissement provoquera une hausse de la dette alors que celle-ci est déjà trop élevée. Mais si l'investissement ralentit, l'économie ralentira également, et le seul moyen permettant d'éviter une hausse du chômage est de voir la consommation croître.

La Chine a la plus faible part de consommation par rapport au PIB, peut-être dans l'histoire, et ce, seulement parce qu'elle a la plus faible part de revenus des ménages par rapport au PIB de l'histoire. Malheureusement, le seul moyen efficace de permettre une hausse de la part des revenus des ménages – en transférant la richesse de l'Etat aux ménages ordinaires – est très contesté en Chine par ce qui est appelé les "intérêts particuliers", c’est-à-dire ceux qui ont pu bénéficier du contrôle de la richesse par l'Etat.

Donc, en attendant que l'administration de XI Jinping centralise suffisamment de pouvoir pour forcer ces transferts de richesse, la Chine devra choisir entre permettre une hausse de la dette ou permettre un ralentissement de la croissance et une hausse du chômage. Mais chaque pays ayant usé de ce modèle de croissance a dû faire face à ce même choix difficile, et dans chaque cas la croissance a ralenti bien plus que ne le prévoyaient les pessimistes.

Quelles sont les conséquences pour l'économie mondiale ? Pour les pays émergents ? Pour l'Europe ?

C'est un film que nous avons déjà vu tellement de fois que nous savons comment il finit, ou, du moins, que nous pourrions le savoir si seulement les économistes étaient plus au courant des précédents historiques. Le monde souffre de deux sortes d'inégalités. La première est assez familière, dans laquelle les plus riches des pays développés détiennent une trop grande part de richesse. L'autre est d'une sorte plus moderne, et est surtout identifiable en Chine et en Allemagne, dans laquelle les ménages détiennent une petite part du PIB, alors que le reste est détenu par l'Etat ou les entreprises.

Dans les deux cas, les ménages ordinaires détiennent une faible part de ce qu'ils produisent, et la consommation totale décline parce que, comme l'expliquait Marriner Eccles, Président de la Réserve fédérale des Etats Unis sous la présidence Roosevelt ; ceux qui doivent dépenser n'ont pas l'argent, et ceux qui ont l'argent n'ont pas besoin de dépenser. Parce que, puisque la consommation décline, l'investissement décline également, car les entreprises n'ont aucune raison de se développer si elles ne peuvent vendre ce qu'elles produisent déjà.

Ce problème peut être résolu temporairement en acceptant de voir les ménages ordinaires s'endetter et consommer, mais une telle stratégie doit s'arrêter lorsque le niveau de dette est trop élevé, et lorsque cela se produit, le chômage augmente. Le problème de la stagnation économique globalisée va perdurer jusqu'à ce que les gouvernements prennent enfin les mesures nécessaires à la redistribution de revenus, ou que le déclin de la croissance provoque une redistribution révolutionnaire de la richesse.

Malheureusement, ces périodes de faible croissance sont spécialement difficiles pour les pays développés, et je crois que la période de "gloire" des pays émergents est terminée pour une décennie ou deux. Avant la fin de cette décennie, nous assisterons presque certainement à un nouvel épisode de défaut souverain. 

Il est également difficile d'être optimiste à propos de l'Europe. Le moyen le plus simple de résoudre les problèmes européens impliquerait de reconsidérer l'union monétaire et l'introduction d'une flexibilité temporaire, mais en considérant que personne n'est autorisé à discuter sérieusement d'une quelconque modification du régime monétaire, les partisans de l'Union Européenne ont fondamentalement concédél'argument à leurs opposants. De façon assez peu surprenante, ces opposants à l'Union Européenne, l'extrême droite en particulier, ont de très bons résultats électoraux.

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