Mario Draghi et la fin de la démocratie | Atlantico.fr
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Mario Draghi Italie Premier ministre crise économique gestion de la crise sanitaire Covid-19
Mario Draghi Italie Premier ministre crise économique gestion de la crise sanitaire Covid-19
©GUGLIELMO MANGIAPANE / POOL / AFP

Disraeli Scanner

Mario Draghi et la fin de la démocratie

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

Disraeli Scanner

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Hughenden, 

Le 22 février 2021
Mon cher ami, 

L’arrivée de Mario Draghi au Palais Chigi était inéluctable

C’est curieux comme les gens les plus intelligents ne veulent pas voir les évidences. Lorsque Mario Draghi a quitté la présidence de la BCE, voici quinze mois, je séjournais en Italie et j’avais pensé dire une banalité lorsqu’un soir, dinant chez des amis, j’avais pronostiqué qu’il serait rapidement à la tête du gouvernement italien. Mes amis m’avaient contredit sur un ton amusé. Que diable Draghi irait-il faire dans cette galère? Comment pouvais-je imaginer un homme de son niveau perdre son temps avec la politique italienne? Entretemps, il y a eu la crise du Coronavirus, la crise économique qui touche toute l’Union Européenne. Et je courais de moins en moins de risque de me tromper dans mon anticipation. Les difficultés de l’économie italienne pèsent sur l’avenir de la zone euro. Plus que celles de l’économie française - alors même que votre situation est encore plus préoccupante puisque votre dette, à la différence de la dette italienne, est majoritairement entre des mains étrangères et votre déficit commercial est à 80 milliards d’euros quand l’Italie est en excédent de 60 milliards. Mais les marchés ont, sans doute pour un moment encore, un biais, préférant voir la France comme plus sûre que l’Italie. C’est pour cela que l’arrivée de Mario Draghi à la tête du gouvernement italien était d’autant plus importante, du point de vue de l’analyse de la zone euro. 

Mario Draghi possède tout ce qu’Emmanuel Macron rêve d’avoir

Emmanuel Macron a toutes les raisons d’être envieux. Les médias du monde vont s’intéresser à Rome plus qu’à Paris dans les mois qui viennent. Et puis, Mario Draghi n’est-il pas tout ce que votre président aurait rêvé d’être. Le nouveau président du conseil des ministres italiens est un vrai banquier, lui. Il a une véritable envergure européenne: tous s’accordent à considérer que c’est lui qui a sauvé la zone euro, en 2012, en introduisant du « quantitative easing » massif, malgré les réserves allemandes. Précisément, à la différence d’Emmanuel Macron, Mario Draghi a réussi à s’imposer à l’Allemagne, à mettre le représentant de l’Allemagne au conseil des gouverneurs en minorité ! Et Mario Draghi semble surclasser Emmanuel Macron dans le domaine du « En même temps » avec un. Gouvernement qui inclut aussi bien Matteo Salvini que Matteo Renzi. Je n’aurai pas la cruauté de m’étendre, outre cela, sur le fait que Draghi est un grand professeur d’université, un homme de culture comme l’Italie sait encore en produire; vous croiriez que je prends plaisir à dire du mal de votre président, qui a tenté en vain le concours de votre Ecole Normale Supérieure et se trouve finalement très à l’aise dans le prêt-à-porter culturel de Sciences Po et de l’ENA. 

L’apogée du centrisme européen

Non, je voudrais me concentrer sur l’arrivée au pouvoir d’une coalition gouvernementale aussi large - au point que la Lega est en train de se diviser entre ceux qui approuvent Salvini et ceux qui voudront rester dans l’opposition en rejoignant Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni. C’est finalement une tendance commune à l’Allemagne, la France et l’Italie, que Mario Draghi porte à son paroxysme. Madame Merkel aura passé les deux tiers de son temps à la Chancellerie à la tête de Grandes Coalitions avec le SPD. Emmanuel Macron gouverne avec d’anciens élus du Parti Socialiste et un électorat de plus en plus ancré au centre-droit. Il est capable de dire à quelques mois d’intervalles que « la colonisation est un crime contre l’humanité » et que le gauchisme est en train de nuire à la société en s’étant emparé de la société. Mario Draghi aurait appartenu, voici trente ans, à la Démocratie Chrétienne. A présent, il est une sorte de quintessence du centrisme, qu’au moins dans un premier temps personne n’osera contredire dans son gouvernement car il est l’une des personnalités européennes les plus importantes, capable de tenir tête à Mesdames Merkel et von der Leyen. Imaginons, fin 2021, le faible successeur de Madame Merkel - qu’il s’appelle Markus Söder ou Armin Laschet - et un président français plongé dans les affres d’une difficile campagne de réélection. Mario Draghi sera le pivot de l’Union Européenne. 

La fin de la démocratie? 

Vous me direz que la politique italienne pourrait bien reprendre le dessus. Monsieur Draghi n’a pas de parti à lui. Une fois élu un nouveau président de la République, la trêve partisane sera terminée. Ne peut-on imaginer que les uns ou les autres ruent dans les brancards? A vrai dire, mon cher ami, ce serait même souhaitable. Car ce qui se joue, c’est l’avenir de la démocratie. Contrairement à ce qu’avait formulé Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1970, l’émergence d’une vaste force centrale, politiquement parlant, n’est pas un signe de santé pour la démocratie. Au contraire, le fonctionnement normal d’une démocratie repose sur l’alternance, la lutte entre au moins deux options pour gagner une majorité des représentants ou des suffrages aussi bien dans les élites que dans le reste de la population. Ce à quoi nous assistons depuis plusieurs années, c’est au contraire l’émergence d’une position unique, qui rassemble l’essentiel des élites - y compris les représentants de la nation. Avec comme résultat inéluctable, la montée de l’abstention et de qu’on appelle « populisme ». Le pari fait dans le cas italien, c’est que le populisme a eu son succès mitigé, sa phase de ralliement au réalisme politique, entre 2017 et 2019 et qu’il peut maintenant être intégré dans le gouvernement des « grandes personnes ». En fait, la probabilité est plutôt celle d’une abstention croissante et d’une fragilisation de la démocratie.  Puisque le renouvellement politique par les urnes a échoué, avec l’échec partiel de la Lega de de Cinque Stelle, un certain nombre d’électeurs vont désormais s’abstenir. En 1989, Francis Fukuyama avait diagnostiqué « la fin de l’histoire ». Il me semble que c’est désormais à la « fin de la démocratie » que l’on assiste. 
Bien fidèlement à vous 
Benjamin Disraëli 

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