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Marine Le Pen sur la scène du Palais des congrès du Cap d'Agde lors du meeting de clôture des journées parlementaire du Rassemblement national. 18 septembre 2022
Marine Le Pen sur la scène du Palais des congrès du Cap d'Agde lors du meeting de clôture des journées parlementaire du Rassemblement national. 18 septembre 2022
©PASCAL GUYOT / AFP

Avenir du parti

RN : Marine Le Pen entre optimisme XXL et discrets questionnements

Le Rassemblement National organisait ses journées parlementaires à Agde ce week-end. Lors d'un discours très attendu qui portait sur la stratégie du parti lors des années à venir, Marine Le Pen, mais aussi Louis Aliot et Jordan Bardella se sont montrés très optimistes

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico : Le Rassemblement National organisait ses journées parlementaires à Agde ce week-end. Ce dimanche 18 septembre, Marine Le Pen a prononcé un discours très attendu, après le succès électoral des élections législatives. Jordan Bardella et Louis Aliot, candidats à la présidence du parti se sont aussi exprimés. Quel bilan tirer du discours de Marine Le Pen, marqué par une dose d’optimisme liée aux récents succès électoraux, ainsi que des journées parlementaires du Rassemblement National, notamment au regard de la compétition pour la présidence du parti qui s’annonce ?

Christophe Boutin : La compétition qui existe entre Louis Aliot et Jordan Bardella aura été pour le moins discrète dans les discours de ces journées parlementaires du Rassemblement national – plus dans celui de Louis Aliot que dans celui de Jordan Bardella. Louis Aliot, qui a pris la parole en premier, a joué de son image d’élu local, de maire de Perpignan, puis rappelé les problèmes que connaissent les Français, avant de se féliciter des succès rencontrés par le RN. Il a ensuite considéré qu’il fallait pour l’avenir, en s’appuyant notamment sur l’implantation locale qui existe, ne pas « continuer », mais apporter quelque chose de plus : une formation de cadres et de militants, de nouveaux équilibres dans les instances pour permettre de dégager de nouveaux talents. Il a conclu que ce rassemblement des élus, locaux, nationaux et européens d’un parti uni est à même de porter Marine Le Pen à la présidence en 2027. 

Jordan Bardella n’a pas dit grand-chose de différent : lui aussi a évoqué la nécessité de former les cadres, s’est félicité d’une implantation locale, mais a su jouer de son image de président par intérim du RN lors de la présidentielle et des législatives. Après avoir fait sensiblement le même bilan que celui de Louis Aliot sur la situation de la France, il s’est enfin lui aussi placé très clairement dans le sillage de Marine Le Pen.

On l’aura compris, même s’il y a des différences entre les deux hommes, dues par exemple à leur ancienneté dans le parti d’une part, aux mandats et fonctions exercées d’autre part, la logique est la même, et cette même logique que reprendra ensuite Marine Le Pen lors de son discours, une logique effectivement optimiste. Mais un parti dont la candidate a été gratifiée à l’élection présidentielle du meilleur score jamais obtenu par son parti au second tour, un parti qui ensuite, aux élections législatives, et malgré un mode de scrutin qui lui reste défavorable, a pu faire envoyer siéger 89 députés à l’Assemblée nationale, semble manifestement en phase avec les attentes d’une part de la population, et cela ne peut que conduire à un certain optimisme, sinon à un optimisme certain.

En résumé, on a eu avec cette réunion et ces trois discours une impression de cohérence, à laquelle s’ajoutait l’affirmation d’un rassemblement derrière un leader, Marine Le Pen, qui n’était nullement contesté. De la même manière, il en ressortait très clairement une même volonté de la part des trois intervenants, celle de vouloir bâtir sur le long terme, pour permettre au RN d’être le porteur ce qui était finalement le slogan de cette réunion, une « alternance pour la France ».

Dans son discours, Marine Le Pen a beaucoup insisté sur le rôle du RN comme premier parti d’opposition avec plusieurs formules comme « l’alternance c’est nous », « tout nous donne raison » ou en pointant du doigt les erreurs du gouvernement et d’Emmanuel Macron en matière d’immigration ou d’énergie. Elle a également évoqué les positions que prendront les députés RN à l’Assemblée par rapport aux projets et aux réformes de la majorité sur les retraites et le budget en cette rentrée politique. Le RN et les 89 députés pourront-ils réellement agir à l’Assemblée et ont-ils réellement les moyens de constituer cette force d’opposition souhaitée par Marine Le Pen ?

Effectivement, Marine Le Pen s’est très clairement placée dans une dynamique qui la verrait, en 2027, remplacer Emmanuel Macron à la présidence de la République. Une dynamique de conquête du pouvoir pour son parti donc, un parti qui est actuellement, pour reprendre la formule qu’elle a employé le parti de « l’opposition de gouvernement » - un terme qu’elle a semblé préférer à celui « d’opposition constructive ». « De gouvernement », et donc sérieuse, avec un vrai projet, une logique, une ligne directrice, et qui vise bel et bien à réussir une alternance qui la verrait arriver au pouvoir. L’alternance est ici entre un camp mondialiste et progressiste, que représente Emmanuel Macron, et celui qui, on l’a bien compris dans les propos de Marine Le Pen, est un camp nationaliste et souverainiste.

Quant aux choix que pourrait faire cette « opposition de gouvernement » après la rentrée parlementaire, Marine Le Pen a été parfaitement claire sur le sujet. Elle a en effet distingué dans son discours trois types de textes qui pouvaient être présentés par le gouvernement aux parlementaires, et a défini la politique du RN par rapport à ces trois types. Les premiers sont selon elle les textes « pragmatiques », qui visent notamment à permettre aux Français de surmonter tant que faire se peut les difficultés nées des crises qui secouent le pays – c’était par exemple, a-t-elle rappelé, le cas du texte sur le pouvoir d’achat. Même si le Rassemblement national trouve que d’autres choix pourraient être faits, il choisira a priori de voter de tels textes pour aider les Français. Le deuxième type de textes représente selon Marine Le Pen les textes « idéologiques », et elle a évoqué notamment le futur texte sur l’immigration. Face à de tels textes, le RN refusera de les voter. 

Reste enfin un texte particulier, le budget, un budget qui permet de financer la continuité de politiques – il n’y a pas besoin de les modifier par un nouveau texte législatif -, dont certaines sont rejetées par le RN. Marine Le Pen a très clairement affirmé ici qu’elle comptait s’opposer aux éléments du texte budgétaire qui permettent cela, son parti faisant alors des contre-propositions pour tenter de trouver une solution. On retrouve donc bien ce que la dirigeante du RN avait annoncé dès les premières réunions de la nouvelle Assemblée nationale : son opposition est une opposition de fond, idéologique, et non une opposition systématique, et si du dialogue avec le gouvernement peuvent naître des compromis, elle n’entend rien abandonner des fondamentaux de son programme.

Le fait de miser sur les futures sénatoriales de 2023, une élection difficile pour le Rassemblement National, pour peser encore plus dans la vie politique française pour le RN n’est-il pas un risque ou une erreur de la part de Marine Le Pen pour l’avenir de sa formation politique en cas de revers dans les urnes ? 

Marine Le Pen et sa formation ne peuvent pas négliger les différentes échéances électorales qui arrivent. Disposant d’élus locaux et de parlementaires nationaux, tous « grands électeurs », ayant déjà eu des sénateurs, il est très logique qu’elle pense aux élections sénatoriales. Il est vrai que ce mode d’élection n’est pas nécessairement le plus favorable à ses candidats, mais Marine Le Pen a ici choisi de mettre les grands électeurs, et principalement les maires de nos petites communes, en face de leurs responsabilités. En leur rappelant que, lors de l’élection présidentielle, le Rassemblement national est arrivé en tête dans 22000 communes sur 304000, elle a cet argument qu’ils ne devraient pas sous-estimer dans leur choix de grand électeur aux élections sénatoriales à venir ce poids maintenant important dans leur électorat.

Pour autant, Marine Le Pen a absolument raison de ne pas faire des élections sénatoriales un test pour sa formation : s’il y a revers dans les urnes, elle pourra très facilement critiquer le système institutionnel. On remarquera d’ailleurs que, si elle s’est félicitée du nombre de députés obtenu par le RN lors des élections législatives, 89, elle a aussi considéré que le législateur devrait quand même trouver des solutions pérennes pour permettre une meilleure représentativité de cette institution - et l’on songe bien évidemment ici à l’introduction de la proportionnelle aux élections législatives. Elle a enfin évoqué cette même nécessité de représentativité pour la composition d’autres instances, le Conseil économique social et environnemental national ou ses déclinaisons régionales par exemple, et d’autres encore, dans lesquelles les différentes formations politiques importantes ont vocation à avoir des représentants, et dans lesquelles elle estime donc que la sienne devrait en avoir.

La course est ouverte pour l’élection du nouveau président du Rassemblement national entre Jordan Bardella et Louis Aliot. Marine Le Pen a décidé de se mettre en retrait de la présidence du parti pour passer le flambeau. Le choix de Marine Le Pen de rester neutre est-il le bon ? Son manque d’implication ne va-t-il pas lui être reproché ou susciter en coulisses des « guerres de clan » ? 

Effectivement, bien malin qui aurait pu voir dans le discours de Marine Le Pen une quelconque inclination envers l’un des deux candidats à cette succession. Elle a choisi d’être neutre, et c’est très certainement le choix le plus judicieux qu’elle pouvait faire. Les guerres de clans ont toujours existé dans toute formation politique importante, elles ont déjà existé au sein du Front National puis Rassemblement national, avec, rappelons-le une série de scissions, ou au moins de personnes qui se sont écartées de la formation au fil du temps. Est-ce une caractéristique de la seule droite radicale ? La question mérite d’être posée. On rappellera que le parti socialiste s’organisait en courants qui étaient autant de clans, et qu’au sein des Républicains on a non seulement des inimitiés profondes entre certains membres, mais aussi, au-delà de ces querelles de personnes, et comme entre les courants du PS, des divergences parfois importantes sur la politique à mener. Une telle querelle idéologique a pu exister au Front national à l’époque de la scission de Bruno Mégret, ou au Rassemblement national face à la candidature d’Éric Zemmour, mais semble absente des débats qui agitent aujourd’hui le parti. 

Par contre l’implication future de Marine Le Pen au sein de la vie de « son » parti est absolument certaine. Elle a très clairement indiqué dans son discours qu’elle quittait la direction du parti pour perdre en quelque sorte une image « partisane » et pouvoir ainsi élargir son audience - un peu d’ailleurs comme elle avait choisi, lors de la campagne présidentielle, de quitter la présidence pour la confier alors à Jordan Bardella. Cette perspective dans laquelle elle reste celle qui continue d’incarner le parti, et dont on a l’impression qu’elle se positionne déjà pour les présidentielles de 2027, pourrait ne laisser au chef du parti en titre qu’une fonction d’intendance améliorée. Mais n’oublions pas que ses fonctions lui permettront de peser de l’intérieur sur les nominations et les investitures, et c’est sans doute pour cela que les différents « clans », comme vous dites, s’opposent, beaucoup plus que pour changer la ligne du parti, qui, d’une part, restera très certainement définie par Marine Le Pen, et, d’autre part, ne diffère guère entre les deux candidats.

L’issue du Congrès du 5 novembre qui officialisera le résultat de la présidence du RN après quinze jours de scrutin électronique ouvert à tous les adhérents à jour de cotisation permettra-t-elle au Rassemblement national d’être renforcé et de préparer sereinement le scrutin de 2027, tout en bénéficiant des efforts des députés RN à l’Assemblée ?  Cela va-t-il permettre au parti de franchir un nouveau cap de normalisation ? 

A priori, on l'a dit, ces élections à la tête du parti ne devraient pas, quel que soit le vainqueur, déboucher sur un psychodrame, entraîner de scission, ni même aboutir à des luttes de pouvoir internes trop violentes. Le programme dans les deux cas est quasiment identique, il n’y a pas de véritable division idéologique, les impératifs sont les mêmes – lutte contre l’immigration incontrôlée, l’insécurité, et pour la souveraineté - et les ennemis sont les mêmes - mondialisme, wokisme, indigénisme pour reprendre les éléments développés par Marine Le Pen. Par ailleurs, les deux candidats ont cette même volonté d’améliorer les cadres et de fournir les moyens de cette alternance pour la France que Marine Le Pen entend incarner.

Le tout renforcera effectivement cette normalisation du RN en tant que formation politique. Il restera bien la question récurrente de l’existence d’un petit cercle familial très présent au sein de la formation, mais dans sa structure comme dans sa manière de jouer politiquement à la Chambre, ou localement, le RN entend bien en terminer avec la période de dédiabolisation lancée par Marine Le Pen et être maintenant une formation « comme les autres » - ce que renforcerait encore l’apparition, ailleurs en Europe, de mouvements idéologiquement très proches. 

En ce sens, le projet de loi sur l’immigration à venir, et les déclarations très clivantes d’Emmanuel Macron sur le repeuplement de nos campagnes, visent peut-être, par les réactions espérées, à durcir l’image du Rassemblement national et à obérer ainsi le ralliement de nouvelles personnalités ou de nouveaux électeurs. Mais le parti présidentiel joue gros si l’on regarde les sondages sur ce sujet, et Marine Le Pen, évoquant dans son discours d’hier l’hypothèse que l’on cherche ainsi à débarrasser des métropoles déjà détestées de la France périphérique de leur trop-plein de migrants, montre bien qu’elle a compris l’enjeu.

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