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Mais pourquoi y’a-t-il de plus en plus d’études scientifiques dont les résultats finissent par être complètement remis en cause ?
©Reuters

Rigueur scientifique

Mais pourquoi y’a-t-il de plus en plus d’études scientifiques dont les résultats finissent par être complètement remis en cause ?

Une portion mince mais croissante d'articles issus de recherches scientifiques contient des résultats faux, biaisés ou manipulés intentionnellement, d'après de nouvelles données publiées par le Washington Post.

Jean-Michel Besnier

Jean-Michel Besnier

Jean-Michel Besnier est professeur d'Université à Paris-Sorbonne, auteur de Demain les posthumains (2009) et de L'homme simplifié (2012) aux éditions Fayard.

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Atlantico : Comment expliquer cette part croissante d'articles biaisés ?

Jean-Michel Besnier : Il y a déjà un certain temps qu’on annonce le déclin du vrai, du bien, du beau et du juste – ces normes sur lesquelles se sont construites les systèmes de valeurs en Occident. On s’était habitués à discuter du bien et à l’identifier comme relatif aux cultures et non pas comme un absolu intangible. On avait dû admettre que les artistes, depuis le début du vingtième siècle, sont moins attachés à la poursuite du beau qu’à la production de performances aussi déconcertantes que possibles. On sait depuis longtemps ce que le juste doit à la force et l’on n’est plus tentés de le soustraire à la critique. Restait le vrai que l’on croyait au-dessus de tout soupçon, parce que la science en assumait la légitimité. Hélas, l’heure est venue de l’admettre : la conception positiviste de la science, revendiquée par l’éducation laïque et républicaine, a fait son temps : le modèle hypothético-déductif visant à produire les preuves, fondées sur la réplicabilité des résultats et l’expérience construite, se trouve débordé depuis au moins la mécanique quantique. La vérité n’est plus définie comme la représentation adéquate à une réalité, mais elle est de l’ordre de la statistique imposée par la complexité du monde. Ce qui relevait d’une épistémologie conséquente, destinée à accompagner les sciences contemporaines, a malheureusement servi de caution à un relativisme généralisé et prompt à conclure que rien n’est vrai, puisque tout est construit, et qu’une croyance en vaut toujours une autre. L’essentiel est à présent de tenter d’imposer de croire, et non plus de démontrer. Dans ce contexte, « tout est bon », comme disait Paul Feyerabend qui se désignait comme un « anarchiste de la connaissance ». Il est bien possible que nous soyons en train de payer le laxisme avec lequel nous avons accueilli cette mise en question du magistère des scientifiques, au nom de l’audace consistant à multiplier des thèses susceptibles de forcer la crédulité et d’inaugurer peut-être de nouvelles conceptions du monde. Je crois que l’ « ère de la post-vérité », comme on nomme l’époque que nous vivons, a sa genèse dans la transformation en un dogme de l’ « ère du soupçon » dont parlait Michel Foucault, pour désigner la critique systématique et justifiée des absolus métaphysiques. Nous devons faire, aujourd’hui, avec la désinhibition d’un nombre croissant de scientifiques qui reçoivent la déontologie au service de la vérité comme une limitation de leur liberté.

La recherche scientifique suit une méthodologie rigoureuse et répond à des critères éthiques contraignants. Cependant les nouvelles technologies utilisées pour les travaux scientifiques posent plusieurs questions. Est-il devenu plus facile de falsifier des résultats lorsqu'on cherche délibérément à orienter des résultats ? Peut-on faire confiance à 100 % aux nouvelles technologies quand bien même respecterait-on toutes les règles de bonne conduite ? 

Il est évidemment devenu plus facile de falsifier des résultats avec les moyens techniques dont disposent les chercheurs. Les images sont manipulables très facilement grâce à des applications encore plus efficaces que Photoshop et la modification d’une courbe dans un graphe ou d’une quantité dans un tableau est à la portée de n’importe qui. Nous sommes à l’époque des technosciences, c’est-à-dire à un stade où tout résultat scientifique est subordonné à l’exploitation d’un instrument plus ou moins sophistiqué. Nulle vérité n’est susceptible d’échapper aux outils qui la produisent et qui peuvent toujours la biaiser, voire la travestir. Mais le problème ne se situe pas seulement à ce niveau. Le nombre croissant d’articles que les revues scientifiques sont contraintes à retirer, après les avoir soumis à des referee pressés ou désinvoltes, n’est pas étranger à l’exigence imposée aux chercheurs de publier toujours davantage et de répondre à des appels d’offre pour financer leurs laboratoires ou leur organisme de recherches. La frénésie de publication expose aux risques de dévoiement. La course aux financements et la concurrence qui en résulte conduisent certains chercheurs à annoncer des résultats qu’ils n’ont pas encore obtenus ou à formuler des intentions qu’ils ne pourront pas tenir. Les technosciences accréditent aisément dans le public l’idée que tout est à peu près possible. Il suffit que les chercheurs s’abandonnent eux-mêmes à cette illusion pour sortir de la réserve que la cité scientifique entend observer. Bachelard expliquait jadis que la science est entrée dans l’ère du « pourquoi pas ? » et que les théories vont au-delà du réel qu’elles se bornaient à vouloir décrire. Ce « pourquoi pas ? » fonctionne aujourd’hui comme une invitation au n’importe quoi, susceptible d’être sélectionné et reçu comme une vérité sur le marché libre des théories. Que l’on considère seulement la façon dont le Big Data crée une propension à s’en remettre de plus en plus au hasard des corrélations entre données collectées à grande échelle : comment voulez-vous que l’expert traditionnel s’y retrouve, lui qui cherche avec méthode la cause des phénomènes qu’il étudie…

Comment le monde scientifique traite ces "méconduites" et comment peut-elle arriver à en réduire la part ? 

Le monde scientifique s’émeut à juste titre de cette évolution néfaste à la vérité. Pierre Corvol a été chargé d’un rapport sur l’intégrité scientifique. Des associations comme le MURS (Mouvement universel pour la responsabilité scientifique), auquel appartient P. Corvol et que préside Jean Jouzel, se mobilisent. Le plagiat qui fait l’objet d’une chasse, favorisée par le recours à des logiciels de plus en plus performants, n’est qu’un symptôme somme toute secondaire. Le vrai problème pourrait être philosophique et exiger davantage que quelque « police de la pensée » : un retour au sens commun, qui appelle toujours la vérité comme son centre de gravité, un sens commun qui romprait avec les objectifs d’une science avide de produire des effets (plutôt que de la compréhension) et d’enrichir des commanditaires (avec des innovations technologiques). Le mouvement pour une « slow science » irait dans le sens d’une moralisation de la recherche et renouerait avec les normes du vrai qui ont fait autrefois de la science le foyer de toute éducation morale. Mais c’est là imaginer possible de privilégier la coopération scientifique plutôt que la compétition, le progrès du savoir plutôt que la production impondérée d’innovations technologiques. Idéaux d’un autre temps ou bien utopie d’un regain ?

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