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LR : mais qu’est ce qui peut encore faire vivre les différentes sensibilités de la droite classique ensemble ?
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

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LR : mais qu’est ce qui peut encore faire vivre les différentes sensibilités de la droite classique ensemble ?

Bruno Retailleau a annoncé qu'il ne comptait pas briguer la présidence des Républicains, considérant que la refondation de la droite ne pouvait se faire en son sein.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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David Desgouilles

David Desgouilles

David Desgouilles est chroniqueur pour Causeur.fr, au Figaro Vox et auteur de l'ouvrage Le Bruit de la douche aux éditions Michalon (2015).

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Atlantico : De fait est-il encore tenable de maintenir dans un même parti Christian Jacob (chiraquien), Guillaume Peltier (travailliste), Julien Aubert (gaullo-séguiniste) et Bruno Retailleau (libéral conservateur) ? Pourquoi ce que fut le compromis gaullien parait-il impossible à retrouver en construisant à partir des fondations de LR ?

David Desgouilles : Je n'ai pas l'impression du tout que l'UMP, ancêtre de LR, ait été construite sur un compromis gaullien. La construction de l'UMP et même avant le rapprochement du RPR qui était le parti gaulliste avec l'UDF a fichu en l'air le gaullisme en France. C'est l'idée de Juppé et Balladur. Henri Guaino le dit: aujourd'hui, l'UMP, c'est En Marche. Que LR continue à vouloir faire ça, alors que c'est En Marche, je ne vois pas du tout où l'on va. Nicolas Sarkozy souhaite la solution Jacob, parce que ça arrange François Baroin, Laurent Wauquiez, Eric Woerth, ont énormément de différences avec Philippe et Macron ? Gérald Darmanin est allé au gouvernement sur injonction de Nicolas Sarkozy. C'est ce que c'écrit Ludovic Vigogne dans son livre. Il faut arrêter de jouer aux hypocrites. Au moins Pécresse n'est pas d'accord avec Retailleau, Wauquiez, Aubert, elle s'en va. Si Woerth avait un peu de suite dans les idées, il serait déjà avec Valérie Pécresse ou même peut-être avec Emmanuel Macron.

Le compromis gaullien c'est quand Gilles Carrez et Aubert s'associent avec les gens du PCF et des gens de la France insoumise pour refuser la privatisation de l'aéroport de Paris. Ça, c'est du compromis gaullien. C'est justement ce qui est montré du doigt par une partie de ce qui reste de libéraux des LR et avec la complicité de la presse qui en a fait des tonnes sur cette histoire. On a même expliqué que c'était parce que des gaullistes s'étaient associés pour réclamer un référendum sur l'aéroport de Paris avec des gens de gauche que le résultat aux européennes n'avait pas été bon. Il n'y a que des gens surpolitisés qui étaient au courant. On est vraiment dans la mauvaise foi totale. En fait ces gens ont envie d'être une succursale de la République en Marche. On voit bien ce qui se passe à Paris : quand les intérêts électoraux rejoignent les accords idéologiques, les libéraux de LR courent en direction de LREM . 

Edouard Husson : L’inspiration et le leadership ont complètement déserté la droite. Ce n’est pas la qualité des hommes qui est en jeu. C’est la vision commune, la foi dans la nation, la compréhension du mécanisme de base de la démocratie parlementaire: l’affrontement entre une droite et une gauche. On est toujours étonné de voir comment des individus qui, dans le quotidien de la politique sont très fiers de leurs manoeuvres, de leurs calculs tactiques, sont capables de s’accrocher à des étiquettes « idéologiques » comme si leur survie politique en dépendait. Ce petit jeu est assez dérisoire, vu que les Français sont très loin de s’intéresser à des désignations aussi dérisoires pour aujourd’hui. Bruno Retailleau a sans doute un bon réflexe, en disant qu’il ne brigue pas la présidence du parti. Mais cela ne le dispensera pas de répondre aux questions de fond et aux vraies questions tactiques. Son obsession de l’ordre social, pendant la crise des Gilets Jaunes, et sa contribution à l’éléboration de la loi anti-casseurs a largement permis à Macron de sauver la mise et de retomber sur ses pieds alors qu’il aurait dû être englouti par son incapacité à maintenir l’ordre public et son jeu cynique avec l’extrême-gauche.

Dans un entretien récent à l'Opinion, Jean-Louis Bourlanges déclarait que la droite était dans une situation pareille à l'âne de Buridan : comme elle n'arrivait pas à choisir entre les deux pôles du clivage actuel, celui qui oppose une société ouverte, incarné par Macron, et une société fermée représentée par le RN, elle périclitait. Cette analyse, si elle rend compte du nouveau paradigme politique, est-elle pour autant suffisante ? La droite n'est-elle pas surtout déchirée entre sa volonté de retrouver la dynamique qui la faisait gagner auparavant (nostalgie du sarkozisme par exemple) et celle de se renouveler en proposant des idées neuves à ses électeurs ?

David Desgouilles : LR est assise sur une faille. On a eu un séisme en 2017. Le PS a été la première victime. Il y a eu une réplique qui a touché LR. Est-ce qu'aujourd'hui il faut se contenter de deux camps face à face ? Est-ce qu'il n'y a pas des gens dans ce pays qui ne veulent pas se résoudre à un affrontement entre les gagnants et les perdants, la France des métropoles et de la périphérie ? Pour la cohésion nationale, c'est dangereux. Il faut reconstruire un parti. Guaino parle d'un mouvement gaullo-bonapartiste. Avec un compromis gaullien sociologique qui puisse réconcilier ces tranches, pour qu'on ne devienne pas un archipel. Il faut absolument le faire. Il faut le commencer avec une méthode, qui peut-être la méthode gaullienne, à laquelle on croit encore. Mais ce n'est pas la synthèse d'Hollande ou celle que nous propose Nicolas Sarkozy avec Christian Jacob. C'est complètement différent.La droite fait exactement ce que François Hollande a fait et l'a conduit à la catastrophe: surtout ne pas trancher sur l'Europe, etc.

Edouard Husson : La droite a un problème avec le réel, pas seulement avec l’électorat. Il n’y a aucun problème de principe à incarner une droite moderne, à la fois tournée vers l’innovation industrielle et soucieuse de préserver l’héritage français. L’héritage culturel, le patrimoine, la connaissance, l’éducation, le capital humain sont décisifs dans la Troisième révolution industrielle. C’est ce qu’ont très bien compris la Finlande ou la Corée; Israël ou le Japon. Nous sommes dans une période de relocalisation des industries, de nécessaire montée du niveau éducatif, de mise au point de produits personnalisés: les nations sont des creusets idéaux pour la modernisation économique des pays.

En fait, le problème de Boulanges comme de la plupart des politiques, c’est qu’ils réfléchissent selon les repères de l’époque où ils faisaient leurs études. Ajoutons que nous sommes largement victimes de la ruse des puissants de la mondialisation, qui ont excellé à culpabiliser la France comme nation pour la rendre vulnérable à leur prédation économique et financière. Enfermer la question de l’identité dans la « réserve indienne » artificiellement construite du « Front National » - avec un Front National qui s’est évertué, durant des années, à correspondre à son image de parti infréquentable, tout cela a fait perdre trente ans à la France.  

La droite ne peut-elle pas malgré tout envisager une nouvelle forme de compromis, un néo-gaullisme, pour répondre au macronisme, lequel défend l'unité d'une société de marché et d'une économie de marché (une forme de libéralisme libertaire) ? Ne serait-il pas possible pour elle, sans renier ses valeurs diverses, de défendre une économie de marché à visage humain (et donc s'emparer de la question cruciale des inégalités) tout en proposant une société qui respecte les repères traditionnels sans être traditionnaliste pour autant ?

David Desgouilles :  Le libéralisme n'est pas vraiment dans la tradition gaulliene : Pasqua, Séguin, ceux que j'ai suivi n'étaient pas particulièrement libéraux. Mais quand j'entends François Sureau parler des tentations liberticides de la majorité actuelle, quand je vois la loi qu'on nous présente sur les fameux contenus haineux qui pourrait aboutir à des censures par les GAFA a priori etc. Je me dis quand même que la liberté, il faut la défendre. Moi je pense plus à la liberté de pouvoir s'exprimer, dans le débat public, qu'à la liberté de Vinci de mettre la main sur ADP. Les libéraux qui défendent la rente pour Vinci, on peut les qualifier de libéraux en peau de lapin. Privatiser le monopole public ne me paraît pas très libéral. On peut s'appuyer le libéralisme que ne défend plus Emmanuel Macron. Sur la cohésion sociale, il faut retrouver le lien entre la France périphérique et la France des métropoles, sinon cela va faire comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni avec le Brexit, les gens ne sentiront plus qu'ils appartiennent à la même nation. Je ne pense pas qu'il faille se résoudre au combat entre Le Pen et Macron qui défendraient des France dans un contexte de lutte des classes. C'est très dangereux. C'est le devoir de la droite de faire ça et elle ne peut le faire que dans la cohérence.  

Edouard Husson : Oui. C’est un axe très prometteur. Intellectuellement, c’est imparable: l’économie de marché n’est viable que si elle est encadrée. Il n’y a pas de marché sans règles, sans frontières, sans limites. La société de marché revient à dire qu’il n’y a que des individus: on est dans le monde des sophistes: « chaque homme est la mesure de toutes choses », comme le déclare le sophiste face à Socrate.

Or, s’il n’y a plus de loi naturelle, d’éthique, de frontière, de limite, la loi du plus fort s’impose; les inégalités croissent les monopoles triomphent, comme le montrent les GAFA; c’est-à-dire que l’économie de marché, sa capacité de rester ouverte à tous les acteurs, toutes les initiaitives, s’étiole, s’effondre même. Il faut toujours se rappeler que le plus grand dévoiement de la pensée et de l’éthique, au XIXè siècle, c’est le moment où Marx, faisant le constat des risques de la société de marché, fait le choix de la destruction de l’économie de marché - au lieu de chercher à revenir aux principes d’un conservatisme politique qui puisse encadrer cette économie de marché. Il faudra bien un jour que la gauche marxiste ou post-marxiste se rappelle qu’elle a aggravé le problème au lieu de le résoudre. Et que la droite, conservatrice et libérale, se rappelle que les meilleurs soutiens de la classe ouvrière, du peuple, des petits et des humbles, ont été, longtemps avant l’apparition de la social-démocratie, les catholiques sociaux, les conservateurs, les libéraux raisonnables eux-mêmes. La droite a toujours plus fait pour la cohésion sociale que la gauche, historiquement parlant. Elle ne le sait plus et est donc paralysée face à l’individualisme absolu d’un Macron. 

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