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Les révolutions arabes d’Obama
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Dessous des cartes

Les révolutions arabes d’Obama

Alors que les Etats-Unis ont transféré récemment le commandement des opérations militaires en Libye à l'Otan, les révolutions arabes pourraient bien être décisives dans les chances de réélection de Barack Obama.

Etienne  Augé

Etienne Augé

Étienne Augé est spécialisé en propagande et diplomatie publique. Il a enseigné la communication et le cinéma de masse pendant dix ans au Liban et en Europe centrale. Il est aujourd'hui "Senior lecturer" en communication internationale à l'Université Erasmus de Rotterdam, et vient de publier son premier roman, Loubnan.

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Dans le film hollywoodien L’agence, sorti mercredi dernier, une organisation secrète et toute-puissante décide du destin des hommes selon un Plan établi à l’avance par le Patron. Délire paranoïaque ou message prophétique de Philip K. Dick, l’auteur de la nouvelle qui a inspiré le film, cette histoire illustre la popularité croissante des théories du complot.

Celles-ci impliquent l’intervention d’officines de l’ombre, dont la main omnipotente déciderait du destin des peuples pour le bénéfice d’une poignée d’élus. Que ce soit lors des attentats du 11 septembre 2001, à propos de l’invasion de l’Irak en 2003 ou concernant le tsunami japonais de 2011, Internet a pu donner une tribune aux spéculations les plus folles concernant des manipulations de l’opinion publique par les francs-maçons, les juifs, les services de renseignement et le plus souvent, les Etats-Unis comme vecteur de chaos mondial. Difficile d’accorder du crédit à ces pseudo-théories qui amalgament peurs, rumeurs et désir de comprendre le monde dans une simplicité tendant à stigmatiser un bouc émissaire. Toutefois, la réflexion inverse, qui conduirait à penser que des manipulations des opinions publiques n’existent pas, notamment dans le pays, inspiration de Philip K. Dick, les USA, serait tout aussi dommageable.

Les Etats-Unis ont utilisé leurs forces armées une centaine de fois en deux siècles. Ces interventions coûtent cher ; la dernière en date, la guerre en Libye, a coûté 400 millions de dollars US pour les six premiers jours selon un rapport rendu au Congrès américain. De plus, malgré la croyance populaire, la guerre n’est pas bonne pour l’économieet il existe d’autres moyens que l’intervention armée pour qu’un pays arrive à ses fins, notamment par l’influence. On peut imaginer que devant le fiasco en termes d’image qu’ont représenté les années W. Bush, une autre Amérique a dû être projetée à l’étranger, plus sage, plus conciliante et moins agressive, bien que le budget militaire soit en constante augmentation depuis plusieurs années. On a beaucoup évoqué le terme de soft power qu’utiliserait la diplomatie publique*, et noté que l’administration de Barack Obama considère qu’il est plus important de convaincre ses interlocuteurs que de les contraindre. Les Etats-Unis d’Obama ont réussi ce tour de force d’apparaître comme plus rassurants vis-à-vis du reste du monde de façon spectaculaire, en utilisant notamment la communication et le symbole fort qu’a constitué l’élection du « premier président noir de l’Histoire ».

Guerre des mots

Sans penser que le président Obama soit plus machiavélique que son prédécesseur George W. Bush, on peut remarquer qu’il sait se servir des médias avec plus d’efficacité, de « charme » diront ses partisans. Les Etats-Unis sont ainsi impliqués dans trois guerres qui refusent de dire leur nom sans qu’un mouvement pacifiste puissant émerge.

On peut noter qu’aux Etats-Unis, l’attention du public est plus accaparée par les conséquences des catastrophes naturelles au Japon plutôt que par la guerre en Libye. Peut-être parce que la population pense qu’elle peut être active en se mobilisant pour le Japon, alors que l’affaire libyenne est confisquée par les politiques. Certainement parce que l’intervention libyenne n’est pas qualifié de guerre, juste d’intervention ou de conflit, ce qui rappelle la novlangue orwellienne et les principes de la propagande de guerre où l’on se lance dans un affrontement armé en persuadant la population que cela ne prendra que quelques jours. Aujourd’hui l’Amérique est une nation apparaissant comme pacifique, sans doute parce que les Etats-Unis du président Obama sont passés graduellement du hard au smart power, utilisant force et séduction. Instrument essentiel d’influence, les services de renseignement américain ont vu leur budget augmenter régulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001. Pour 2012, le budget des agences civiles a encore été révisé à la hausse et se monterait à 55 milliards de dollars US, alors que le budget total du renseignement américain serait estimé à plus de 80 milliards de dollars.

Preuve de cette vitalité des, la C.I.A. est déjà présente en Libye pour aider les rebelles : techniquement, il n’y a pas de troupes armées au sol, même si on se doute que l’efficacité des barbouzes qui vont aider les rebelles peut être comparable à des conseillers militaires. Les agences de renseignement sont donc à nouveau l’instrument d’intervention privilégié des Etats-Unis afin de servir les intérêts nationaux.

Révolution occidentale

Au-delà de l’idée simpliste et communément admise que Facebook et Twitter ont amené la liberté dans le monde arabe, on peut ainsi se demander si, plutôt qu’une série de révoltes au Moyen-Orient, l’opinion publique mondiale n’assisterait pas plutôt à une révolution de l’Occident dans ses rapports avec les pays MENA. Sans penser que les Etats-Unis sont derrière les révolutions actuelles, on peut estimer qu’il est dans leur intérêt de les contrôler. Le think tank du congrès américain a ainsi récemment produit un document montrant dans quelle mesure les soulèvements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord conduisent naturellement à une augmentation du prix des hydrocarbures.

Un des enjeux des prochaines élections présidentielles de 2012 aux Etats-Unis portera sur le coût de la vie et le prix de l’essence en est symbolique. Les citoyens américains sont aussi des automobilistes qui rechignent à établir un lien entre prix du gallon, stabilité au Moyen-Orient et dérèglement climatique. Si d’aventure le pétrole devenait un produit de luxe pour des raisons géopolitiques, Obama en paierait le prix en 2012, alors même que son bilan en tant que président peut être qualifié de positif. Les événements majeurs dans les pays arabes ont donc un lien direct avec les chances de l’actuel président américain de réussir un second mandat.

A l’occasion d’événements aussi importants que la guerre en Libye, il est essentiel de ne pas tomber dans les travers mentionnés en introduction, que ce soit afficher une candeur qui pousse à avoir confiance dans les gouvernements parce qu’ils seraient démocratiques, ou à soupçonner des puissances occultes par réflexe paranoïaque. A ceux qui penseraient que cet article tendrait à prouver la théorie du complot mettant l’Amérique derrière toutes les actions secrètes de la planète, on fera observer que la plupart des sources utilisées sont fournies par les Etats-Unis, et consultables et vérifiables par chacun. Cette ouverture de l’information fait défaut à la plupart des autres pays, dictatures comme démocraties, et on imaginerait mal obtenir des services de renseignement français leur budget annuel, la plupart étant placés sous l’autorité du Ministère de la Défense, autrement dit la Grande Muette.

* Le lecteur français notera la différence de taille qui existe entre la notice wikipedia en anglais pour Public diplomacy et celle en français pour le même concept. On peut y voir une prise de conscience beaucoup plus forte de la nécessité de l’application de la diplomatie publique dans les pays anglo-saxons plutôt qu’en France.

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