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Le président russe fait montre d'un autoritarisme de plus en plus marqué.
Le président russe fait montre d'un autoritarisme de plus en plus marqué.
©Reuters

Dur dehors, mou dedans

Les menaces de Poutine sur les voisins de la Russie visent-elles surtout à dissuader toute velléité de révolte intérieure ?

Le président russe fait montre d'un autoritarisme de plus en plus marqué sur le plan extérieur. Une stratégie de façade qui vise surtout à cacher que la structure du pouvoir en Russie s'effrite petit à petit depuis la crise économique, et ce malgré un niveau de popularité historique.

Kevin Limonier

Kevin Limonier

Kevin Limonier est chercheur à l'Institut Français de Géopolitique Il est également enseignant en géopolitique à l'université russe d'Etat de sciences humaines (RGGU, Moscou).

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Atlantico : Le Kremlin a annoncé vouloir "liquider" l'organisation "Memorial", la plus grosse structure de défense des droits de l'homme qui existe dans le pays depuis 1989. Cette volonté marque-t-elle symboliquement une reprise en main de la dissidence potentielle en Russie ? Quel est le message envoyé ?

Kévin Limonier : Effectivement, une procédure administrative est en cours pour s'attaquer à cette association qui occupe une place très importante en Russie. "Memorial" a été créé à la fin des années quatre-vingt pour analyser et faire la lumière sur les répressions de masse à l'époque de Staline. Or, ce rôle absolument fondamental a été porté presque uniquement par Memorial , dans un pays qui n'a jamais été désoviétisé au niveau de ses élites, contrairement à d'autres pays dans une situation similaire. Sans Memorial, on ne saurait pas tout des crimes de masse de la période stalinienne. Et ce n'est pas la première fois d'ailleurs que cette structure est attaquée, elle avait déjà connu une descente de police en 2008 avec la confiscation d'une bonne partie de ses archives.

Il faut bien comprendre que le pouvoir russe actuel n'est pas aussi fort qu'il n'y paraît, malgré un taux de popularité de Vladimir Poutine historiquement haut. Le régime de Poutine est intrinsèquement instable. Le pouvoir russe contemporain repose sur une myriade de réseaux d'allégeances, de clientèle, qui structure tout du Kremlin, jusqu'à la plus petite municipalité, entre des élus, des patrons, des gouverneurs… Cette structure est parallèle à l'administration du pays. Parfois, elle en épouse les formes, et parfois non (c’est-à-dire que le "chef" dans les fait n'est pas forcément celui qui l'est officiellement). Toute cette architecture qui date de l'époque de Boris Eltsine – et que Vladimir Poutine n'a finalement pas réformée – est marquée par la corruption, le clientélisme et le détournement de fonds issus des subventions publiques. Or, depuis 2008, la Russie est entrée dans une période de crise économique, et les moyens pour financer cette architecture se réduisent. Vladimir Poutine doit donc envoyer des messages clairs pour conserver son autorité face à une situation qui lui est de moins en moins favorable.

Justement, l'économie russe ne se porte plus aussi bien que les années passées. La popularité de Vladimir Poutine reposait sur le renouveau économique de la Russie après le trou noir des années quatre-vingt-dix. Le président russe est-il plus en danger que jamais sur le plan intérieur à cause de cette économie branlante ?

Le prix des hydrocarbures n'est en effet plus celui de 2008, et les élites issues de la structure parallèle que j'ai évoquée, sont de plus en plus gourmandes. Or, quand vous n'avez plus les mêmes horizons  de ressources, du point de vue des élites locales, vous allez vers de nouveaux terrains que vous n'envisagiez pas jusque-là, car ils étaient risqués politiquement. Par exemple, la vente d'une forêt que l'on veut bétonner peut entraîner des mobilisations sur cette thématique locale qui finiront par déboucher sur une contestation politique contre la corruption. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien si en 2011, trois ans après la crise, la Russie a connu un grand mouvement de manifestations à Moscou, critiquant le jeu de chaises musicales entre Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine. Tout cela peut paraître bien loin face à la mise en scène de la victoire en Crimée et en Ukraine. Pourtant, depuis le retour au pouvoir de Poutine en 2011, ce dernier  est en train de s'affaiblir. Et les positionnements de plus en plus durs du gouvernement russe sont une réponse orchestrée par Vladimir Poutine et son équipe pour contrer une contestation sourde, qui provient aussi de l'émergence d'une classe moyenne qui souffre des inégalités et de la corruption, toujours plus insupportable au fur et à mesure que la crise s'installe en Russie.

Qui sont aujourd'hui ceux dont Vladimir Poutine a le plus à craindre sur le plan intérieur ? Qui sont ceux qui pourraient le "lâcher" ? 

Des gens ont déjà tenté de le lâcher. Plusieurs responsables avaient pris parti pour Dimitri Medvedev au moment où des troubles s'installaient entre 2011 et 2012. Si des gens doivent le lâcher, ce sera ce que certains journalistes russes appellent "le parti de la paix, c’est-à-dire des proches du Kremlin, plutôt issus du milieu des affaires, et qui n'ont pas intérêt à la stratégie martiale et aux sanctions qui sont imposées par la communauté internationale à la Russie. Pour le moment, ils y trouvent encore leur intérêt mais si l'affaiblissement continue, ils vont se détourner de Vladimir Poutine, tout simplement parce que le rapport "coût/avantage" sera devenu trop défavorable.

Mikhail Khodorkovsky, l'oligarque qui a passé dix ans dans les prisons russes, a déclaré que la situation actuelle en Russie pourrait déboucher sur un "nouveau 1917". Pensez-vous qu'un effondrement politique soit réellement possible à court terme ?

Il est très incertain de prévoir quoique ce soit sur ce sujet… Bien sûr, ce n'est pas impossible en soi, mais comme n'est pas impossible non plus une transition tout à fait pacifique en Russie. Ce que je pense, c'est que si Vladimir Poutine continue dans son optique actuelle, qui ressemble à une fuite en avant pour nier le clientélisme et les problèmes sociaux, il peut se passer des choses. Et le fait que Mikhail Khodorkhovsky, qui avait annoncé qu'il ne ferait plus de politique, se lance aujourd'hui est assez intéressant. Il y a une place à prendre car Poutine a fait le vide parmi les opposants pouvant proposer une voie alternative.

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