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Les inégalités reculent en France. Et voilà pourquoi il n’y a pas de quoi en être satisfait
©©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Inégalités

Les inégalités reculent en France. Et voilà pourquoi il n’y a pas de quoi en être satisfait

Dans un nouveau rapport, l'Observatoire des inégalités montre que les inégalités reculent en France. Pourtant, il n'y a pas de quoi se réjouir de ces chiffres car le pourcentage de riches a plus diminué que la part de pauvres n’a augmenté. De plus, la France est l'un des rares pays de l'OCDE qui n'a pas connu de polarisation de sa population entre "riches" et "pauvres".

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol est avocat, président de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, IREF, essayiste. Dernier ouvrage paru : Eloge de l’Inégalité, chez Manitoba/Belles Lettes, Novembre 2019.

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Atlantico : L’Observatoire des inégalités publie un nouveau Rapport sur les riches en France. Cette étude montre que les inégalités reculent en France. Pourtant, il n’y a pas de quoi en être satisfait. Le pourcentage de riches a plus diminué que la part de pauvres n’a augmenté. Quels sont les principaux enseignements de cette évolution et les conséquences induites et paradoxales de ce recul des inégalités ? Quelles sont les leçons de ce nouveau rapport ?

Philippe Crevel : Le recul des inégalités est visible à travers une augmentation du nombre des emplois et une hausse des revenus professionnels. Après la pandémie de Covid-19, la situation économique s’est améliorée. En ce qui concerne le rapport entre les plus pauvres et les plus riches en France, il y a deux lectures possibles : avant et après prestations. La France est un pays à faibles inégalités après prestations sociales. En revanche, l’Hexagone est un pays à fortes inégalités avant prestations sociales. La machinerie publique permet de réduire les inégalités.

La France n’est pas, à la différence d’autres pays, marquée par une envolée des revenus les plus riches, du 10% des plus riches. Il n’y a pas de progression en France, en raison des impôts notamment. Il peut y avoir des baisses de pouvoir d’achat au sein des 10% des plus riches après impôts, à la différence de ce que l’on peut observer dans d’autres pays. Ces dernières années, il y a simplement la catégorie des 0,1% des plus riches qui a pu connaître (avec des revenus du patrimoine) une augmentation de ses revenus plus rapide que celle des plus modestes.

En règle générale, la France se caractérise par le fait que les Français les plus modestes ont pu ces dernières années voir leurs revenus augmenter plus vite qu’une partie des classes moyennes, voire même par rapport aux 10% les plus riches.       

Jean-Philippe Delsol : Nous n’avons pas à être fiers de ces données. Il en ressort qu’en France 7,1% de la population, considérée comme riche par l’Observatoire des inégalités, dispose d’un revenu égal ou supérieur 3 673€ par mois (prestations sociales comprises et impôts déduits). Il y a de moins en moins de riches puisque ceux-ci ne représentent plus que 7,1% de la population en 2019 contre 8,6% en 2010.  Par comparaison 7,3% des Allemands vivent avec plus de 4 052€ par mois pour une personne seule. La France n’est pas riche. Pour autant, le coefficient de Gini, qui mesure la répartition des revenus entre individus, était, avant la crise Covid, moins élevé en Allemagne ( 31,7) qu’en France (32,7) signifiant que la France était moins égalitaire que l’Allemagne. Alors même que  les dépenses sociales françaises représentent près de 32 % du PIB, contre 25 % du PIB en Allemagne et que les prélèvements obligatoires allemands sont de 6 à 7 points inférieurs aux prélèvements français.

La leçon de ces chiffres est qu’il vaut mieux lutter contre la pauvreté que contre l’inégalité. Et pour ce faire, il faut favoriser la croissance plutôt que les aides sociales. Corrélation n’est pas toujours raison, mais il faut observer que plus il y a de distribution sociale et de prélèvements obligatoires, plus la croissance baisse, conformément à ce que rappelle une étude de l’OCDE : « le rapport des prélèvements fiscaux au PIB a une incidence négative sur la production – plus la pression fiscale est forte, moins il y a de croissance ». En moyenne au sein de l’OCDE, le PIB par habitant a été multiplié par 2,5 dans la décennie des années 1970, par 1,9 dans celle des années 1980, par 1,5 dans celle des années 1990 et par 1,4 dans celle des années 2000, tandis que toujours les dépenses publiques sociales s’accroissaient ! Or sans croissance, pas de lutte efficace contre la pauvreté.

La France compte 4,5 millions de riches, soit 7,1 % de la population si l’on fixe le seuil de richesse au double du niveau de vie médian, soit 3 673 euros par mois pour une personne seule, après impôts. Pour un couple, le seuil est fixé à 5 511 euros, pour une famille avec deux enfants à 7 700 euros. La France est l'un des rares pays de l'OCDE qui n'a pas connu de polarisation de sa population entre "riches" et "pauvres". La moyennisation se poursuit mais non pas au détriment des élites mais des classes moyennes supérieures (revenus disponibles mensuels aux alentours de 3300€). Comment expliquer cette réalité ? Quelles sont les conséquences pour la classe moyenne ?

Jean-Philippe Delsol : Votre question recèle la difficulté. Faut-il moyenner la population ? Oui, il faut une certaine égalité. Mais le plus important est l’égalité de droits qui permet à chacun d’accéder au meilleur niveau de compétence que lui permettent ses capacités. L’égalitarisme détruit l’homme et le trompe. Car il est généralement prétexte à de pires inégalités, injustifiées. En son nom, s’instituent de nouveaux privilèges accordés à ceux qui se sont proclamés les sauveurs du genre humain… En son nom, se légitiment toutes les violences et gonflent démesurément les pouvoirs de l’État et des nomenklaturas qui le dominent et savent s’y servir sans mesure. L’égalité illimitée n’est jamais qu’une chimère contre la nature des hommes qui sont dissemblables par naissance et fructifient de leur diversité. Les hommes sont différents et donc inégaux dans l’usage de leur liberté qui les conduit à travailler plus ou moins, à innover ou non, à épargner ou dilapider, à s’activer pour fonder des entreprises ou des cités ou à les saper sans merci et parfois sans raison autre que la bêtise ou la cupidité… L’altérité de chacun établit par elle-même des inégalités si naturelles et consubstantielles à l’être que les combattre tend … à anéantir l’humanité de la personne… Toute volonté de construire un monde sans pauvres, sans exploitation, sans oppression mène généralement à la pauvreté, à l’exploitation, à l’oppression et aux plus grandes inégalités au profit des apparatchiks.

Les fanatiques de la décroissance comme James Galbraith et Anthony Atkinson savent que leur égalitarisme peut favoriser la pauvreté . « A la limite, observe James Galbraith, les seules sociétés égalitaires possibles pourraient n’être que celles composées entièrement de pauvres ». Anthony Atkinson savait que ses propositions pouvaient entrainer une décroissance importante, mais disait-il « l’éventualité d’une réduction du gâteau à cause de mes propositions n’est pas un argument rédhibitoire contre leur mise en œuvre. On peut préférer un gâteau plus petit et plus équitablement réparti à un gros assorti des niveaux d’inégalité actuels ». Est-ce vraiment ce que nous voulons ? D’ailleurs, regardons autour de nous : ce sont les pays développés qui ont, globalement, réduits le mieux la pauvreté et l’inégalité. Les coefficients de Gini les plus élevés, donc les plus inégalitaires, sont dans les pays en voie de développement.

Philippe Crevel : En France, il n’y pas de polarisation aussi forte qu’au Royaume-Uni, qu’aux Etats-Unis, voire qu’en Allemagne. Ce sont plutôt les classes moyennes et les classes moyennes supérieures qui ont vu une certaine stagnation de leurs revenus ces dernières années dans notre pays. Néanmoins, le 0,1 % des plus riches a quand même vu ses revenus augmenter mais il est vrai qu’il n’y a pas de polarisation aussi forte que dans d’autres pays. Cela est lié au système de prélèvement qui frappe assez fortement les salariés cadres supérieurs, dans la classe moyenne élevée et supérieure, les professions libérales. Mais les très, très riches, eux, ont la possibilité, avec des montages financiers, d’échapper aux impôts. En revanche, les cadres supérieurs ne le peuvent pas et c’est pour cela qu’ils connaissent une certaine stagnation ces dernières années quand l’effort des pouvoirs publics a été concentré sur les classes moyennes plus modestes, en particulier après la crise des Gilets jaunes, et qui ont pu bénéficier d’une augmentation de la prime d’activité, de la suppression de la première tranche du barème de l’impôt sur le revenu, qui n’est payé que par la moitié des Français.

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi un effort plus important est dorénavant demandé aux classes moyennes supérieures. La polarisation n’a pas eu lieu en raison des impôts, du fait que l’on n’a pas autant de startuppers même si Emmanuel Macron souhaite une start-up nation. Il y en a moins en France qu’au Royaume-Uni et qu’aux Etats-Unis. Il n’y a pas forcément une envolée des revenus à ce niveau-là pour cette catégorie de population, ce qui explique une moindre polarisation qu’à l’étranger. Les prestations sociales jouent un rôle important pour les Français les plus modestes. Pour les 10% des Français  les plus modestes, les prestations sociales représentent 50% de leurs revenus en moyenne.        

Les classes moyennes s'accroissent en nombre et gagnent en cohérence puisqu'elles atteignent une forme de médiane. La part relativement aisée des classes moyennes se restreint en revanche. Le tremplin vers les « élites » semble diminuer. Quels peuvent être les risques de cette diminution de la richesse et des perspectives pour les classes moyennes ? Cela peut-il être un frein pour l’économie française, pour la consommation, pour l’industrie et pour l’entreprenariat ? Cela peut-il décourager les classes moyennes ?

Jean-Philippe Delsol : L’égalitarisme ambiant qui prévaut en France nuit en fait à tous ou presque. En excluant les 500 plus grandes fortunes professionnelles, il n’apparaît pas sur la période analysée d'explosion des très hauts revenus et patrimoines. Heureusement d’ailleurs que les personnes plus âgées ont plus de patrimoine et plus de revenus que les plus jeunes ! Mais pour autant la France se déclasse doucement. En 2021 son PIB par habitant, de   44 770 US $, la met au 28ème rang mondial derrière l’Italie (45 267 ), l’Allemagne ( 58 150), les Pays-Bas (61 816) ou encore l’Irlande (111 359) et bien d’autres pays. Pourquoi ? Parce que la France est aussi l’un des champions du monde des pays qui ont le plus de dépenses publiques, notamment sociales,, de prélèvements obligatoires, de réglementation…

La France est dans une course vers le bas. Pour revenir à une course vers le haut, il faut qu’elle accepte que quelques-uns puissent s’enrichir pour que tous en bénéficient.. La liberté d’enrichissement laissée aux plus hardis et aux plus avisés conduit bien entendu à une certaine inégalité propre à la diversité des comportements humain. Donnez un pain et deux pommes chaque matin à trois jeunes sans le sou. Le premier s’en contentera pour sa journée, le deuxième les mangera dès le matin et ira crier famine dès l’heure de déjeuner, un troisième prendra sur lui de ne manger qu’une pomme par jour et vendra l’autre à celui qui a mangé les deux le matin peut-être, pour accumuler jour après jour une petite fortune et devenir bientôt un vilain riche… capable d’embaucher les deux premiers pour développer son commerce de pommes. En acceptant des privations pour tenter de s’enrichir, le troisième entraîne la « cordée » vers l’emploi. C’est la théorie du ruissellement selon laquelle la création de richesse profite à tous, différemment. Malgré les dénégations horrifiées d’une pensée politiquement correcte, elle permet, mieux que toute autre démarche, de réduire la pauvreté. À condition bien sûr que l’État ne décourage pas ces initiatives en captant par exemple la plus grande partie du profit du vendeur de pommes ou en lui imposant tant de contraintes étranges et stupides qu’il renonce à son commerce. Certes notre vendeur de pommes gagnera plus que les deux autres qui auront trouvé un petit boulot chez lui. Mais n’est-il pas préférable que les 10 % les plus pauvres gagnent 2 000 € par mois et les 10 % les plus riches 8 000 € par mois, plutôt que respectivement 1 500 € et 3 000 €?

Philippe Crevel : Il y a toujours eu le mythe des classes moyennes unies, d’un grand corps central dont rêvait Valéry Giscard d’Estaing et qui fait partie d’une certaine mythologie. Aujourd’hui, il y a un ressenti fort et une inquiétude. L’ascension sociale serait aujourd’hui une descente sociale.

Le risque pour des enfants de classe moyenne d’avoir une dégradation nette de leur situation reste relativement faible. Mais il y a une crainte et une peur extrêmement élevées qui sont liées à plusieurs facteurs. Il n’y a plus d’industrie, qui était un formidable secteur d’ascension sociale.  Il y a aussi le problème du logement pour les jeunes. Le niveau de vie et le salaire ne prennent pas souvent en compte justement l’évolution des prix de l’immobilier. Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de se loger qu’il y a vingt ou trente ans. Cela fragilise les classes moyennes. Il y a trente ans, elles pouvaient rêver d’accéder facilement à la propriété. C’est actuellement compliqué au sein des grandes métropoles. Il existe donc une fragilité, une peur de déclassement qui est assez marquée pour une partie de la population qui n’est pas propriétaire. Avant, il était possible de devenir propriétaire, d’asseoir sa situation en termes de revenus. Aujourd’hui, la situation est plus fragile à ce niveau-là. Le ressenti est beaucoup plus négatif que dans le passé.   

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