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Géopolitique

Les dangers du monde selon Hillary Clinton

Au lendemain du premier débat télévisé de la campagne des primaires démocrates, Hillary Clinton semble déjà s'imposer comme le futur candidat du parti à l'élection présidentielle de 2016. Regard sur la vision géopolitique du monde de la possible future Présidente des Etats-Unis.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

 

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Atlantico : Si Hillary Clinton devenait Présidente des États-Unis en 2016, à quels changements de politique étrangère pourrait-on assister ?

Alexande del Valle : Je ne suis pas sûr que ce serait un énorme changement.  Madame Clinton rejoint Barack Obama sur deux grandes idées : un recentrage sur l'Asie et un reset avec le monde musulman – bien qu'elle était partisane de sanctions contre l'Iran. Elle est également favorable à plus de multilatéralisme dans les relations internationales des États-Unis, permettant de restaurer l'image du pays dans le cadre d'une coopération plus grande avec les autres pôles comme l'Inde ou la Chine. C'est la politique qu'elle a menée lorsqu'elle était Secrétaire d’État. C'est donc son cœur de pensée. On pourrait ajouter qu'une autre de ses spécificités, c'est la conscience de la guerre économique dans ce monde multipolaire. Par ailleurs, elle rétablira probablement un smart-power – un pouvoir intelligent – fondé sur plus de coopération entre le monde de l'économie et le monde de la défense. C'est une véritable partisane de la géo-économie et de "l’économie de combat" théorisée par le grand stratège américain Esward Luttwak. En ce sens elle rappelle la vision géoéconomique combattive de son mari, car c'est sous Bill Clinton que l'Amérique est (re)devenue une puissance de guerre économique. A cette époque l'Amérique subissait de sérieuses attaques économiques de la part d’un Japon alors conquérant et qui investissait énormément aux Etats-Unis et concurrençait de façon problématique nombre d’industries américaines et occidentales comme aujourd’hui la Chine et les Tigres asiatiques. Et c'est sous l'ère Clinton qu'ont été créées les grandes structures de guerre économique américaine qui ont permis un certain redressement. Hillary Clinton en est tout à fait l'héritière. 

Que pourrait nous apprendre le bilan d'Hillary Clinton comme secrétaire d’État de 2009 à 2013 sur sa vision géopolitique ?

On peut retrouver sa marque de fabrique dans son bilan de Secrétaire d’État. Les premiers de ses nombreux voyages (aucun dirigeant américain n'a autant voyagé qu'elle) l'ont conduit au Japon, en Indonésie, en Corée du Sud et en Chine, soit quatre pays d'Asie. Elle agissait donc déjà dans la logique d'un recentrage sur l'Asie.

Cela manifestait également sa volonté, à la fois de coopérer avec la Chine pour éviter les tensions, mais également de défendre âprement les intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis en Mer de Chine et dans toute cette zone où le leadership américain est menacé à long terme en raison de la renaissance chinoise, mais qui est LA grande zone de développement économique ou future « économie-monde ».

Cela permettait aussi de rester en bonne intelligence avec les alliés traditionnels que sont la Corée du Sud, le Japon, les Philippines ou encore Taïwan. Mais encore de renforcer le bloc d'alliés avec de nouveaux pays pour essayer d'encercler un peu plus la Chine et de contrôler les bordures maritimes (Rimland)  des pays du nouveau Heartland que sont la Chine et la Russie, alliées au sein notamment de l’Organisation de la Conférence de Shanghai, sorte d’anti-OTAN. Toute la géopolitique anglo-saxonne est fondée sur le contrôle du rimland pour contenir le Heartland ou l’encercler. Elle a également visité assez vite la Birmanie, avec laquelle elle a opéré un rapprochement à la faveur du début de transition démocratique et surtout d’une tentative d’élargir le dispositif d’encerclement de la Chine. Avec le Vietnam, la Birmanie est en effet un nouveau point d'entrée pour les États-Unis. On trouve là la marque de la doctrine Clinton : coopération avec les Asiatiques – Chine comprise – mais renforcement des partenariats et de la ceinture d’États qui peuvent encercler la Chine dans le cadre d'un renforcement de la présence américaine en Mer de Chine, en prévision du moment où la Chine voudra le départ des Américains. 

Pourtant Hillary Clinton a récemment fait savoir son opposition au traité de partenariat commercial trans-pacifique (TPP), le plus grand du monde, excluant la Chine mais comprenant notamment l'Australie, le Japon, le Vietnam ou encore Singapour. Ce partenariat pourrait être une alliance sous le patronage américain pour contrer la puissance économique américaine. Comment l'expliquer ?

Hillary Clinton veut renforcer la présence dans la région sans pour autant chercher la confrontation avec la Chine. Elle a énormément coopéré avec la Chine et a toujours voulu travailler avec le Président chinois et le Président indien, montrant par là qu'elle était d'accord avec un monde où les pôles non-occidentaux sont de plus en plus pris en compte, ce qui permet par ailleurs dans le même temps d’alléger le fardeau américain dans la gestion de l’ordre mondial. Les deux choses ne sont donc pas forcément antinomiques ou contradictoires.

Ses accusations virulentes en juillet dernier de l'espionnage et du piratage massif présumé opéré par les Chinois peuvent-elles faire craindre une crispation des relations entre la Chine et les États-Unis si Hillary Clinton arrive aux affaires ?

Selon moi, c'est en partie du théâtre ! En effet, Hillary Clinton est très au fait des enjeux de géo-économie et de guerre économique, elle n'est donc pas naïve face aux moyens que peut mettre en œuvre un rival économique. Néanmoins, la politique intérieure exige une réaction d'indignation de principe, comme le fit Angela Merkel quand son espionnage par le système Échelon prime fut révélé. C'est de bonne guerre, tout le monde s'espionne, depuis toujours, et Hillary Clinton le sait. Faire savoir son indignation est surtout une manière de montrer qu'on est vigilant, qu'on n'est pas dupes et qu'on veille au grain. Il faut distinguer les vraies déclarations de politique étrangères qui correspondent à une politique de long terme, à une véritable ambition, des déclarations intempestives qui consistent à s'adresser à l'opinion public interne pour faire croire qu'on est contre des choses que l'on sait déjà et que l'on a accepté... 

Le soutien qu'avait manifesté Hillary Clinton au président déchu Mohammed Morsi en 2012 (et donc aux Frères musulmans) pourrait-il nuire à la politique américaine au Proche et Moyen-Orient ?

Je ne suis pas d'accord avec cette politique, mais ça ne nuira pas forcément à la politique américaine dans la région. L'idée n'est pas dénuée de sens, du point de vue des démocrates américains, et surtout de ceux qui sont contre les dérives interventionnistes ou qui veulent restaurer l'image de l’Amérique vis-à-vis du monde musulman. Elle déplaît plus au lobby pro-israélien, bien sûr, et à la droite américaine, et même au sein du parti démocrate au sein des milieux très partisan d’Israël et qui ont des intérêts économiques et pétroliers dans les pays arabes. Même si elle n'ose pas le dire car  - tout Président américain se doit d'être sioniste - le projet d'Hillary Clinton c'est surtout de plaire aux Frères musulmans et d’envoyer ce message : « nous sommes avec les islamistes « modérés » qui sont contre les dictatures arabes qui ont fait des coups d’État après le Printemps arabe » ; et encore : « l'Amérique n'est pas que l'amie d'Israël et des pays autoritaires qui ont persécuté les musulmans ou les Palestinien. L'Amérique est également l'amie de ceux qui veulent un système islamiste et l'Amérique accepte que l'islamisme soit reconnu comme une force politique capable de gagner des élections et de rester au pouvoir. » Le but est clair : restaurer l'image de l'Amérique dans le monde musulman en montrant que l'Amérique n'est pas, par principe, contre le projet islamiste à prétention anti-ou post coloniale et néo-indigéniste. C'est une stratégie qui existe depuis toujours aux États-Unis. Il y a deux grandes tendances : ceux qui sont contre cette stratégie et ceux qui sont pour. Et elle a longtemps été poursuivie, en particulier pendant la Guerre froide au cours de laquelle les États-Unis furent le grand parrain - avec l'Arabie saoudite et le Pakistan - de nombreux mouvements islamistes. Hillary Clinton a toujours été favorable aux Frères musulmans, elle a également des liens anciens avec les forces islamistes pakistanaises depuis longtemps et elle est connue depuis 30 ans pour ses engagements et positions islamophiles de principe. Elle compte sur ses bonnes relations avec le monde musulman pour redorer l'image de l'Amérique.

C'est une chose qui pourrait déplaire à ceux qui soutiennent l’État d'Israël et perçoivent la menace islamiste comme une menace globale. En revanche ceux qui pensent que tout est bon pour faire du business, et donc qu'on peut être alliés à l'Arabie saoudite et d’autres Etats islamistes totalitaires pour des raisons économiques, peuvent trouver ça cyniquement intelligent. Les mêmes trouveront normal de dénoncer les droits de l'homme quand ça les arrange – pour critiquer des pays comme la Russie par exemple – mais s'accommoderont de leur violation pour faire des affaires avec des pays islamistes…

 

Il y a toujours eu aux États-Unis des forces pro-islamistes qui ont voulu équilibrer les forces pro-israéliennes. L'idée est que, pour faire oublier le soutien à Israël qui ferait voir les États-Unis comme un « ennemi du monde musulman », ce qui est discutable selon moi, on fait un pas en direction d'Israël et deux pas en direction des islamistes... C'est une constante de la politique étrangère américaine, peut-être excepté G. Bush, quoique ce dernier était très proche des Saoudiens et Qataris et qu’il a renouvelé le terrifiant pacte de Quincy, fondé sur une alliance totale et sans aucun scrupule avec la Monarchie totalitaire saoudienne. De nos jours, l'Amérique continue à parrainer les mouvements islamistes en Syrie pour lutter contre Bachar al-Assad. Nulla novis sub sole…. 

 

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