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Le terroriste : l'anti-héros de la politique
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Bonnes Feuilles

Le terroriste : l'anti-héros de la politique

Dans "En prison, paroles de djihadistes" publié aux éditions Gallimard, Guillaume Monod, pédopsychiatre explique que le rapport des djihadistes à la religion n’est pas tant théologique ou politique que mythologique, car l’État islamique incarne un mythe qui plonge ses racines aussi bien dans la géopolitique contemporaine que dans l’histoire millénaire de l’islam. Extrait 2/2.

Guillaume Monod

Guillaume Monod

Guillaume Monod est pédopsychiatre en région parisienne. Ancien contrôleur auprès du contrôleur général des lieux de privation de liberté, il continue de pratiquer en milieu carcéral pour une prise en charge des mineurs détenus et de leur famille. Il a publié "En prison, paroles de djihadistes" aux éditions Gallimard.

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Les djihadistes ne sont pas que des jeunes en quête d’aventure ou des fanatiques religieux en quête d’absolu. Ils ont également des idées politiques qu’ils expriment volontiers lors des entretiens. S’ils font généralement preuve d’ignorance aussi bien de la situation politique en France que dans leurs pays d’origine, ils ont en revanche des idéaux bien précis, qu’ils peuvent détailler et argumenter. Rares sont ceux qui ont eu un engagement politique, et il s’est le plus souvent traduit par un dégoût de ses mesquineries et hypocrisies quotidiennes : « Avant, j’ai fait des manifs, j’ai participé aux comités, aux manifestations. J’ai commencé à aller à des meetings politiques. J’ai préféré arrêter quand l’évolution a commencé à déraper. La politique, c’est énormément de mots, énormément d’argent pour énormément de déceptions, énormément de concessions. » Au premier abord, leurs idées sont simplistes et floues, en particulier quand ils s’attachent à décrire des projets précis. Deux jeunes m’ont décrit le système judiciaire qu’ils pensent trouver dans l’État islamique. Selon le premier, « la justice française est trop laxiste. Les lois changent selon le vent, moi je juge pas sur de l’eau, du vent, comme des politiques qui s’appuient sur des sondages ». 
Leurs idées vont jusqu’à la caricature et témoignent essentiellement de la naïveté de leurs bons sentiments : « Votre justice, c’est trop compliqué, trop injuste. Là-bas, c’est clair, ça se discute pas. S’il y a un meurtre, le meurtrier, il y a trois possibilités. Tu le présentes à la famille, elle pardonne, c’est réglé. La famille demande le prix du sang, il doit payer. La famille veut la peine de mort, il est exécuté. »

Derrière ces clichés politiques d’adolescents attardés, ils expriment néanmoins dans un fourre-tout intellectuel quelques grands principes universels de solidarité et de fraternité : un système légal fondé sur la loi divine, un rejet du capitalisme mais le respect de la libre entreprise, des principes de solidarité communautaristes, une idéologie du retour à la terre évocatrice des communautés autogérées des années 1970, un fort attachement à la légalité et la morale, un rejet de l’hypocrisie politique, l’importance des liens d’amitié, de fraternité, la place centrale de la famille. La tonalité générale de leurs idéaux d’économie politique s’apparente à celle des mouvements d’extrême gauche, car ils sont fondés sur un double rejet de l’État et du capitalisme. Le rejet de l’État s’explique par la conviction que seule la loi divine est acceptable et que la loi des hommes est une transgression inacceptable : « La démocratie, c’est donner à un homme le pouvoir de légiférer à la place de Dieu. » Le rejet du capitalisme est moins apparent, moins fréquemment évoqué, mais est tout aussi solidement ancré dans le corpus de leurs idéaux. Un jeune père de famille explique à Montasser AlDe’emeh que « en Belgique, on ne peut s’imaginer vivre sans payer des impôts. Ici, nous ne payons ni impôts ni assurances. Dans un État islamique ou dans un Califat, il n’y a pas de taxes à payer. En Belgique, les gens sont esclaves du système capitaliste qui les exploite.

 On y travaille jour et nuit pour satisfaire ses désirs matériels. L’avantage de l’État islamique est qu’il n’y a pas de fac ture d’eau, de gaz ou d’électricité. Il y a bien la zakat 1 , qui s’élève à 2,5 % des bénéfices d’une année. En Belgique, nous sommes esclaves du système. On travaille sans arrêt pour l’argent et pour le matérialisme ». Ces propos pourraient s’entendre dans la bouche de tout militant de l’extrême gauche libertarienne. Le rejet du capitalisme ne signifie pas pour autant l’adhésion au communisme ou au collectivisme. Il y a à cela deux raisons complémentaires. La première est que le programme politique du communisme ne laisse aucune place à la religion, ce qui est suffisant pour le discréditer définitivement à leurs yeux. La seconde est que les djihadistes sont attachés à la tradition des temps premiers de l’islam, et ils sont tous conscients du fait que, avant de commencer à prêcher ses idées religieuses, Mahomet avait pratiqué le commerce et avait épousé une riche veuve, dont il avait, selon la tradition, fait fructifier le patrimoine. Du fait de leur rejet du communisme et de leur acceptation de la propriété privée et de la libre entreprise, de façon inattendue, les djihadistes sont en définitive beaucoup plus proches des libertariens américains que des libertaires européens. Libertaires et libertariens se rejoignent dans leur refus commun de la soumission à l’autorité de l’État. Pour Francis Fukuyama  : « Les libertariens ne conçoivent la liberté que négativement, en tant que liberté par rapport au pouvoir gouvernemental2 . » En écho à l’islamisme, le libertarisme n’est pas apolitique mais anti-politique, car selon lui la politique ne di*ère pas de l’esclavagisme, qui est la soumission à une autorité autre que celle de Dieu. Le courant politique libertarien s’est principalement développé aux États-Unis d’Amérique. À l’inverse de l’idéologie libertaire, le libertarianisme trouve l’une de ses origines dans le modèle libéral de l’économie qui prêche pour la libre entreprise, l’individualisme et la propriété privée ; poussé à son extrême, il a parfois été défini comme un anarchisme capitaliste.

 

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