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Le discours de François Fillon au Trocadéro : un des tournants majeurs de la campagne présidentielle de 2017
©Thomas SAMSON / AFP

Bonnes feuilles

Le discours de François Fillon au Trocadéro : un des tournants majeurs de la campagne présidentielle de 2017

Jannick Alimi et Frédéric Delpech publient "Le jour où la droite se saborda" aux éditions de l’Archipel. Ils analysent la déliquescence de la droite, depuis le jour du rassemblement au Trocadéro organisé par François Fillon en mars 2017 jusqu'à aujourd'hui. Trois ans plus tard, cette journée est devenue le marqueur d'un tournant idéologique. Extrait 1/2.

Frédéric Delpech

Frédéric Delpech

Journaliste et chroniqueur, Frédéric Delpech, chef du service Politique de LCI depuis 2011, est l'auteur de Sylviane et Bernadette sont en campagne (av. Liliane Delwasse, Ramsay, 2001), Quand les femmes prennent le pouvoir (av. Liliane Delwasse, Anne Carrière, 2006) et de Jacques Chirac, une vie après l'Élysée (av. Chantal Didier, Favre, 2009).

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Jannick Alimi

Jannick Alimi

Rédactrice en chef adjointe au service Politique du Parisien/Aujourd'hui en France, Jannick Alimi est l'auteure de plusieurs essais dont Votre argent les intéresse. Comment banquiers et assureurs profitent de vous (Robert Laffont, 2006) et Baudelaire amoureux (Rabelais, 2016). 

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Le roi est nu ! Comme dans le conte d’Andersen, Les Habits neufs de l’empereur, le monarque se présente devant son peuple, croyant être vêtu d’une étoffe aux propriétés magiques alors qu’en réalité il ne porte rien et que personne n’ose le lui dire, sauf un enfant innocent. Ce roi nu c’est François Fillon, ce dimanche 5 mars 2017, lorsqu’il se prépare pour son grand meeting populaire, place du Trocadéro. Ce rassemblement de la dernière chance pour le candidat empêtré dans une affaire politico-judiciaire inédite en pleine campagne présidentielle. Ce jour-là, il est seul, ou presque, affaibli, cabossé, abandonné par une partie des siens et incompris de l’opinion publique. 

Où sont passés les vêtements flamboyants du triomphateur des primaires de la droite et du centre, quelques mois plus tôt? Évaporés les sondages qui le donnaient grand gagnant de l’élection à venir? C’est un autre temps ce 5 mars, orageux et pluvieux, comme l’indique la météo. Le temps du coup de poker d’un candidat aux abois qui tente le tout pour le tout. «Les jeux sont faits», lui répètent pourtant nombre de ses anciens amis. Il est tenace et ne veut rien entendre. François Fillon, une tête brûlée sous l’apparence du gendre idéal bien peigné. 

Le roi est nu, il n’a plus que la volonté et la détermination de celui qui s’accroche coûte que coûte.

Un rescapé qui pense encore pouvoir faire mentir les pronostics et renvoyer dans leurs cordes ceux qui le pressent de renoncer. Inverser la tendance, se remettre en selle grâce au soutien populaire des milliers de supporters attendus et espérés place du Trocadéro, c’est un pari incroyable, une folie des grandeurs qui semble lui être passée par la tête. 

Mais sera-t-il seulement au rendez-vous ce peuple de droite salvateur? Va-t-il débarquer d’un peu partout, de Paris et d’ailleurs, au son du canon, la fleur au fusil, pour venir au secours d’un grand blessé de campagne? Pour le porter à bout de bras, malgré tout. Ou bien les troupes vont-elles rester chez elles? Le mystère est encore entier à quelques heures de l’événement. S’ils viennent, François Fillon aura gagné un gros sursis, et peut-être même plus. S’ils désertent, c’est pour lui la fin de l’aventure présidentielle. Il se sait attendu au tournant, par des proches qui doutent de plus en plus et surtout par des ennemis qui veulent déjà se partager sa dépouille. La politique est un monde impitoyable, il faut se battre pour ne pas être dévoré. 

Le Trocadéro est un tournant majeur de cette campagne, qui a enchaîné les rebondissements. Le renoncement de François Hollande, l’élimination de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé à la primaire de la droite, pour ne parler que de ceux-là. Un rassemblement qui ressemble fort au dénouement d’une tragédie grecque dont les Français, friands de bagarres politiques et de sang sur les murs, raffolent tant. L’aboutissement d’une épopée commencée sous les meilleurs auspices et qui s’est peu à peu transformée en un long chemin de croix pour celui qui porte les couleurs de la droite. Il était pourtant fier, François Fillon, ce 27 novembre 2016 ! Un score écrasant face à Alain Juppé: 66,49 % des suffrages. Près de trois millions d’électeurs à lui accorder directement leur confiance. Une victoire nette et sans bavure. Surprenante aussi. Car au départ, François Fillon n’était pas le favori de cette compétition qui devait départager de plus grands fauves que lui. Nicolas Sarkozy espérait un tremplin pour son retour au pouvoir, fort de sa popularité inébranlable auprès des militants. Le maire de Bordeaux pensait que le tour du «meilleur d’entre nous», selon l’expression prêtée il y a si longtemps à Jacques Chirac, était enfin venu. Ils ont dû s’incliner. 

Le taiseux les a coiffés au poteau et dépassés dans la dernière ligne droite. Balayé ce président omnipotent qui lui avait mené la vie dure et l’avait relégué au rang de simple « collaborateur». Terrassé cet autre ancien Premier ministre qui, malgré ce point commun, l’a toujours regardé de très haut. Une campagne bien préparée et menée de main de maître, doublée d’une baraka stupéfiante. Les observateurs n’en sont pas revenus, eux qui n’auraient pas parié un kopeck sur François Fillon deux mois plus tôt. L’intéressé, lui, a toujours cru en sa bonne étoile. Ceux qui le connaissent bien se disent d’ailleurs frappés par son étonnante capacité à ne pas douter de lui-même et à faire preuve d’une assurance à toute épreuve. Son triomphe du 27 novembre 2016 l’a dopé. L’une des responsables de son équipe de campagne se souvient d’une allégresse inédite. «Le soir de sa désignation, il était sur un petit nuage. Il avait même les larmes aux yeux. Il est passé près de moi, il m’a pris la main et me l’a embrassée. J’étais scotchée. C’était tellement inattendu de sa part, lui qui est plutôt réservé d’habitude», raconte-t-elle. 

L’euphorie n’a duré qu’un temps. Deux mois plus tard, le 24 janvier 2017, tout bascule. Les révélations du Canard enchaîné font l’effet d’une bombe. L’épouse du candidat, dont personne ne parlait jamais, Penelope Fillon, aurait été «rémunérée comme attachée parlementaire ainsi que par la Revue des deux mondes». L’hebdomadaire satirique explique, dans un article très étayé, que l’ancien Premier ministre a employé sa femme comme assistante parlementaire entre 1998 et 2002, pour un salaire mensuel de 3 900 euros brut d’abord, puis de 4600 euros. Elle aurait ensuite été la collaboratrice du suppléant de son mari, lorsque ce dernier est devenu ministre. De quoi surprendre des Français qui n’auraient jamais imaginé ça de François Fillon! 

Si ces pratiques étaient courantes chez les parlementaires et n’avaient rien d’illégal puisque les députés peuvent employer qui ils souhaitent et disposent pour cela d’une enveloppe budgétaire non soumise à contrôle, dans le cas du couple Fillon, Le Canard enchaîné affirme ne pas avoir trouvé de preuve des activités réelles de Penelope. Elle-même avait d’ailleurs pour habitude de se présenter comme une simple mère au foyer éloignée de la vie politique. Pourrait-il alors s’agir d’un emploi fictif? C’est ce que tend à suggérer l’hebdomadaire satirique. L’épouse de François Fillon aurait également perçu 100 000  euros, entre 2012 et 2013, pour une collaboration à la Revue des deux mondes, éditée par un ami de son mari, Marc Ladreit de Lacharrière. Elle aurait été recrutée pour ce travail en qualité de « conseillère littéraire». 

Le jour de ces révélations, François Fillon vient à peine d’achever un rendez-vous avec Jean-Louis Borloo, qui s’est plutôt mal passé, le centriste lui ayant dit les yeux dans les yeux qu’il n’est pas convaincu par sa campagne. Puis le candidat coupe la galette des Rois avec ses collaborateurs, comme c’est l’usage à cette époque de l’année, et fait un bref discours sans rien dire de particulier à propos de l’affaire. Entre-temps, il a pourtant appris la mauvaise nouvelle, mais ne montre rien à son entourage et regagne son bureau rapidement. Lorsque l’information se propage au QG, tous les collaborateurs sont tétanisés et se regardent sans y croire, ni même oser en parler. Le porte-parole de la campagne, Thierry Solère, voit son smartphone crépiter: cent soixante-dix-sept textos reçus en cinq minutes. Alertés, les journalistes veulent connaître la réaction du candidat. «Où est Fillon ? demande-t-il. Il faut le voir d’urgence.» Thierry Solère se décide à monter dans le bureau du candidat, en compagnie de Sébastien  Lecornu, membre de son équipe de campagne, et du directeur de campagne lui-même, Patrick Stefanini. L’ancien Premier ministre semble plutôt calme et les laisse entrer. Il est en pleine conversation téléphonique avec Marc Ladreit de Lacharrière et se dit tout haut «stupéfait et scandalisé». Il raccroche, puis fixe ceux qui viennent d’entrer, les interrogeant du regard. «La presse appelle. Il faut absolument réagir», dit Thierry Solère pour rompre le silence. Le porte-parole, avocat de métier, propose de distinguer les deux sujets, l’emploi de Penelope à l’Assemblée et son contrat pour la Revue des deux mondes, le deuxième étant à ses yeux le plus embarrassant juridiquement parlant. «Il faut porter plainte en diffamation», suggère-t-il. «Ah non, surtout pas, rétorque le candidat, sinon il y aura la justice.» À ce moment, il croit encore sans doute que l’affaire va se dégonfler toute seule. 

Pourtant, le trouble est sérieux, jusque dans l’électorat de droite. Les révélations viennent contredire l’image de probité et de rigueur du candidat.

Extrait du livre de Jannick Alimi et Frederic Delpech, "Le jour où la droite se saborda, Du Trocadéro à aujourd'hui, les coulisses d'un naufrage", publié aux éditions de l’Archipel

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