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La question de la vie extraterrestre, un moyen comme un autre de nous confronter à nos angoisses et nos faiblesses
©Reuters

Bonnes feuilles

La question de la vie extraterrestre, un moyen comme un autre de nous confronter à nos angoisses et nos faiblesses

Cinq scientifiques nous entraînent bien au-delà des sciences, vers une réflexion sur la place de l’Homme dans l’Univers et une prise de conscience des enjeux qui entourent la question de l’épuisement de nos ressources. Extrait de "Où sont-ils ? Les extraterrestres et le paradoxe de Fermi", de Mathieu Agelou, Gabriel Chardin, Jean Duprat, Alexandre Delaigue et Roland Lehoucq aux Editions CNRS (2/2).

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Le paradoxe de Fermi, l’absence d’extraterrestres visibles, a toujours été un prétexte pour nous interroger sur notre propre société et ses faiblesses. Que devons-nous conclure pour nous-mêmes de l’absence de présence extraterrestre ? Le plus souvent, nous avons mis dans la réponse à cette question nos inquiétudes du moment.

Au cours de la Guerre froide, la principale crainte était celle d’un embrasement guerrier généralisé avec des armes nucléaires, qui mettraient fin brutalement à la civilisation, peut-être même à la vie sur Terre. Ce n’était pas une crainte irrationnelle : a de nombreuses reprises des erreurs d’appréciation, des accidents, des crises, ont failli provoquer une guerre nucléaire. À cette époque il était naturel d’apporter au paradoxe de Fermi la solution suivante : si les extraterrestres ne sont pas là, c’est qu’ils se sont entretués avec des armes dont la puissance les dépassait.

Aujourd’hui, nos inquiétudes globales sont d’une autre nature. Nous sommes en train d’assister à la sixième extinction des espèces , à la disparition de la biodiversité à un rythme inédit dans notre histoire. L’action humaine est en train de modifier le climat sous nos yeux, sans que nous ne parvenions à changer nos comportements. Il est assez naturel que le paradoxe de Fermi serve à projeter ces angoisses, et que nous imaginions désormais l’absence des extraterrestres comme causée par leur incapacité à faire face à la dégradation de leur environnement.

D’autres problèmes économiques nous touchent. La croissance économique dans les pays riches, après avoir accéléré, ralentit depuis la fin du xxe  siècle. L’essentiel de la croissance mondiale provient désormais du rattrapage économique de pays pauvres de taille considérable, comme l’Inde ou la Chine, beaucoup plus que des progrès réalisés dans les pays les plus riches. C’est inquiétant parce que, comme nous l’avons vu, pour être soutenable, la croissance économique implique le changement. Nous ne savons pas si elle peut durer indéfiniment ; nous savons en revanche que la planète ne supportera pas un système économique dans lequel trois milliards de Chinois et d’Indiens adopteront le même mode de vie et de consommation que celui qui est le nôtre aujourd’hui. La capacité des pays les plus avancés techniquement à inventer des formes nouvelles est indispensable à la croissance future et cette capacité semble en déclin. Il est possible que ce phénomène ne soit que temporaire : l’évolution des techniques, la croissance économique, n’est pas un mouvement régulier mais s’effectue par à-coups, avec des périodes d’accélération rapide suivies de périodes de ralentissement.

Il est possible qu’une volée d’innovations à venir dans les prochaines années – intelligence artificielle, réalité augmentée, biotechnologies  – nous ramène dans une ère de croissance encore plus rapide. Nous avons présenté de multiples signes encourageants, comme le fait que la croissance a pu subsister en consommant moins d’énergie.

Mais des scénarios plus sombres sont aussi possibles. On ne peut pas exclure le retour des conflits, ouverts ou latents, et des craintes de disparition de l’humanité dans un hiver nucléaire. Les capacités de destruction de l’humanité n’ont pas disparu avec la fin de la guerre froide, même si la probabilité de leur usage a temporairement diminué.

Nous n’avons pas abordé, dans ce chapitre, toute une série d’autres dimensions qui sont parfois présentées pour expliquer le paradoxe de Fermi. Si nous n’avons rencontré aucun extraterrestre, c’est que notre planète a été mise sous quarantaine en attendant que ses membres soient « prêts ». Et certains « transhumanistes » s’imaginent que, dans un avenir proche, des biotechnologies, la fusion des humains avec des machines toujours plus performantes, feront naître des humains augmentés, éternels, dont les caractéristiques nous seront aussi étrangères que celle des pré-humains que nous avons remplacés. Dans ce cas, les extraterrestres seraient nos descendants. Ce n’est pas une perspective très réjouissante : ce que notre histoire nous enseigne, c’est que nous n’avons jamais eu beaucoup de pitié envers les créatures que nous considérions différentes. Pourquoi des post-humains auraient-ils plus de mansuétude envers nous ?

Traiter les deux dernières questions de l’équation de Drake nous apporte néanmoins deux nouvelles –  une bonne et une mauvaise. Nous avons jusqu’à présent passé les 6  premiers filtres et sommes devenus une société capable et désireuse de communiquer avec le monde extérieur. Mais nous ne sommes pas du tout certains d’avoir passé, ou d’être capables de passer, le 7e : la capacité à rester durablement une civilisation technologique avancée. Or l’absence d’extraterrestres, dans cette perspective, ne peut s’expliquer que de deux façons : soit les 6  premiers filtres sont très forts et nous avons eu la chance insigne de les franchir ; soit c’est le dernier filtre qui est très fort et nos chances de survie à long terme sont extrêmement limitées.

Nous avons apporté de l’eau au moulin des deux possibilités. Loin d’être une certitude, la civilisation technologique est le fruit de tout un ensemble de hasards, qui n’avaient rien de particulièrement inéluctable. Rien en réalité ne nous empêchait de rester une civilisation agricole, ou de chasseurs-cueilleurs, peu avancée, indéfiniment coincée dans la trappe malthusienne. Le concours de circonstances historiques, économiques et sociales qui nous a conduits là où nous sommes est vraiment exceptionnel. Début  2017, après la découverte de restes humains vieux de 300 000 ans au Maroc, la durée d’existence d’homo sapiens a été réévaluée de 50 % ; on supposait jusque-là que notre espèce était apparue il y a 200 000 ans. Si cette découverte se confirme, cela ne fait qu’ajouter au caractère exceptionnel de notre forme de société techniquement avancée. La possibilité d’apparition de civilisations technologiques est réellement un filtre puissant, dont la probabilité était extrêmement faible.

Dans le même temps, nous n’avons aucune certitude d’être capables de franchir les prochains obstacles. Nos sociétés, notre croissance, ne sont pas un projet planifié sereinement, mais une course menée en permanence au bord du gouffre, avec à chaque instant la possibilité de trébucher sur le dernier problème qui survient, ou de s’effondrer sous le poids de la complexité sociale toujours accrue. Nous ne devons pas exclure que les civilisations technologiques soient insoutenables ; si c’est vraiment le cas, nous allons bientôt le découvrir.

Extrait de "Où sont-ils ?Les extraterrestres et le paradoxe de Fermi" 

Avec l’aimable autorisation de CNRS Éditions

Mathieu Agelou, Gabriel Chardin, Jean Duprat, Alexandre Delaigue et Roland Lehoucq

© CNRS Éditions, Paris, 2017

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