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Des soldats ukrainiens à l'entraînement, décembre 2021
Des soldats ukrainiens à l'entraînement, décembre 2021
©Sergei SUPINSKY / AFP

Dystopie

La planète face au scénario du pire

Les risques géopolitiques, économiques et environnementaux se multiplient, mais il est encore possible d’échapper à la catastrophe

Gérard Mermet

Gérard Mermet

Gérard Mermet est sociologue, directeur du cabinet d’études et de conseil Francoscopie. Dernier ouvrage paru : Francoscopie 2030 (Nous, aujourd’hui et demain), Larousse, 2018.

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Si le pire n’est jamais sûr, il est toujours possible. Surtout dans la période particulièrement troublée que nous traversons. Alors, faisons l’effort, plus que jamais indispensable, de sortir du déni de réalité ambiant. Et envisageons un scénario pessimiste de l’évolution du monde à relativement court terme (d’ici 2030 par exemple). En précisant bien qu’il ne s’agit pas ici de prévoir l’avenir, mais d’imaginer ce qu’il pourrait être si nous n’agissons pas sur les forces négatives qui l’orientent actuellement. Les principales séquences du « film » ainsi imaginé pourraient être les suivantes (attachez vos ceintures !) :

.  La guerre en Ukraine s’enlise. Suite à la mobilisation générale décrétée par un Poutine en situation d’échec, le conflit fait de très nombreuses victimes parmi des soldats mal formés et peu motivés. L’opinion publique russe se retourne peu à peu et réclame l’arrêt des combats. Mais les ultranationalistes proches de Poutine critiquent l’inefficacité de sa stratégie militaire et font au contraire de la surenchère. 

. Pour les satisfaire, conserver son pouvoir… et sauver sa peau, celui-ci choisit la fuite en avant. Malgré son isolement croissant à l’international, il fait d’abord usage d’armes chimiques, avec le double objectif de tuer et d’effrayer. Cela ne suffisant pas, il tente le tout pour le tout et envoie une « bombe nucléaire « tactique » sur Odessa, ou ailleurs sur le territoire ukrainien. La riposte de l’Otan, déclenchée et commandée par les États-Unis, est immédiate : une bombe de puissance à peu près équivalente détruit une ville russe proche de la frontière ukrainienne. 

. Le monde est en ébullition. Les ultranationalistes destituent Poutine et prennent le pouvoir à Moscou, tout en accusant l’Occident d’être responsable de l’escalade. Une dictature encore plus implacable se met en place en Russie. Les pseudo « négociations » engagées par les nouveaux tyrans n’aboutissent pas et une nouvelle guerre commence. Elle sera « chaude » (peut-être mondiale) ou « froide ». Tout dépendra notamment de l’attitude des États-Unis, qui pourraient de nouveau être dirigés par Trump en 2025.  

. L’affrontement entre l’Occident et des pays « non alignés » se renforce. L’économie mondiale s’effondre, du fait de la raréfaction des échanges liée aux relations internationales tendues, de l’inflation élevée et durable, des difficultés d’approvisionnement en énergie et en produits alimentaires. L’ONU est impuissante à créer les conditions d’une véritable reprise du commerce. 

. Partout, les budgets des États font une très large place au renforcement de la Défense et de la sécurité intérieure. La lutte contre la destruction de l’environnement passe au second plan, les catastrophes climatiques se multiplient. Elles engendrent des pressions migratoires de plus en plus considérables et entrainent des conflits au sein des pays émetteurs mais aussi destinataires.

. Les dettes nationales atteignent des niveaux tels qu’il apparaît clairement qu’elles ne pourront pas être remboursées. Le crédit devient rare et de plus en plus coûteux, l’emploi diminue sensiblement, de même que l’indemnisation du chômage, ce qui se traduit par une baisse générale et continue du pouvoir d’achat. Les impôts explosent, ainsi que les inégalités. La misère touche tous les pays, y compris parmi les classes moyennes de ceux qui étaient considérés comme « riches ».

. Les tensions sociales s’accroissent fortement, et des guerres civiles se produisent dans certains pays fragiles (la France en fait partie). Elles amènent au pouvoir des partis extrémistes, hostiles à l’Europe, à l’immigration, à une suppression des avancées sociales (reconnaissance des minorités, redistribution solidaire des richesses, garantie des pensions de retraite, droit à l’avortement…). Partout, l’irrationalité domine, les points de vue se radicalisent et l’individualisme se généralise. 

On peut bien sûr imaginer d’autres scénarios, dont certains aussi dystopiques que ceux proposés dans les dystopies hollywoodiennes. Ou d’autres, plus angéliques, mais peu probables aujourd’hui. Arrêtons en tout cas ce cauchemar, et réveillons-nous ! Convenons d’abord qu’un enchaînement de ce type n’est pas impossible, et que ses conséquences seraient désastreuses. Et n’imaginons pas que, s’il survenait, l’État-protecteur, les nouvelles technologies (dites « de rupture »), la sagesse des humains, la (bonne) volonté des Dieux… ou simplement la « chance » nous épargneraient tous ces drames. Il faudrait sans doute au monde, et à la planète, des décennies pour s’en remettre, en sachant que certains dégâts (humains, mais aussi probablement environnementaux) seraient irréversibles.

Il ne s’agit pas, d’abord, de sombrer dans le catastrophisme ou le « collapsisme » (que l’on pourrait traduire par « effondrisme »). Ces attitudes conduisent en effet à la passivité ou au « survivalisme », qui tous deux alimentent un individualisme forcené et destructeur. Il s’agit aussi d’éviter le nihilisme ou le négationnisme, qui empêchent d’envisager des scénarios très perturbants pour l’esprit. Celui-ci recherche avant tout la réassurance, par le déni. 

C’est ce tropisme du déni qu’il faut à tout prix éviter. Que l’on soit acteur politique, économique, social, ou simple citoyen, l’avenir nous appartient à titre individuel, en tant qu’acteur, même modeste, du destin collectif. La bonne attitude consiste donc pour chacun de nous à se montrer réaliste, rationnel et responsable. Au niveau national, d’abord, planétaire ensuite, cela implique de se rassembler, d’établir des diagnostics et des priorités communes, de chercher des accords, d’accepter des compromis. 

En tant qu’humains, nous n’avons pas d’autre choix que de nous écouter, nous comprendre, nous réconcilier, réfléchir ensemble à l’avenir du pays et du monde, en mettant de côté nos certitudes, qui sont souvent des illusions. Au lieu de nous déchirer sur le pouvoir d’achat, la dette, la retraite, les taxes carbone, la religion, l’Histoire, l’Europe ou l’immigration, nous allons devoir faire preuve sur tous ces sujets de bonne volonté, de bonne foi et de bon sens. Et comprendre que l’Union européenne est la seule échelle possible pour proposer des solutions viables au reste du monde, et agir de concert avec lui. Sinon, le cauchemar deviendra réalité. Et nous porterons la très lourde responsabilité de l’avoir laissé advenir.

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