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Une forêt de pins dans le Sud-Ouest, 5 juin 2021
Une forêt de pins dans le Sud-Ouest, 5 juin 2021
©GAIZKA IROZ / AFP

La gestion forestière : pas si simple !

Exploitation à grande échelle, coupes rases, sécheresse et attaques d'insectes: la gestion des forêts peut devenir un véritable casse-tête.

Philippe Riou-Nivert

Ingénieur CNPF-IDF, spécialiste des résineux, il est un des pionniers de l’expérimentation forestière et est en charge au niveau national des questions liées au changement climatique. Il est l’auteur du manuel « Les résineux » (tome 1 : connaissance et reconnaissance ; tome 2  : écologie et pathologie ; tome 3 : Bois, utilisations, économie) et coauteur des manuels  « Le mélèze » et « La santé des forêts ». On lui doit près de trois cents articles de vulgarisation dans les revues forestières.

Philippe Riou-Nivert a reçu le Prix "Clément Jacquiot" 2016 de l'Académie d'Agriculture de France pour sa collection "Les résineux".

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Marie-Jeanne est retraitée de l’Éducation nationale. Elle a acheté il y a quelques années dans le Morvan une ancienne grange qu’elle a restaurée avec son mari. On y trouve beaucoup de bois, de la charpente ancestrale aux lambris qui tapissent les murs ; elle aime le toucher de ce matériau naturel et ses qualités d’isolation. Tout l’hiver, dans son cocon chaleureux, elle profite pleinement des soirées au coin du feu. Nichée dans la vallée, la maison bénéficie d’une superbe vue sur les collines environnantes. Une ombre sérieuse au tableau cependant : il y a quelques semaines, sur une des collines, une coupe rase a été faite. Pendant plusieurs jours, une machine d’exploitation forestière a abattu toute une parcelle de résineux. Voir ces arbres qu’elle aimait et qu’elle pensait éternels tomber dans un bruit strident de tronçonneuse, lui a arraché le cœur. Elle appréciait les promenades dans cette forêt où elle surprenait parfois le soir un chevreuil au détour d’un chemin. Elle considère comme inadmissible de modifier ainsi son cadre de vie et pense bientôt rejoindre l’association écologiste locale qui milite contre les coupes rases. Elle envisage aussi de cotiser au groupement qui rachète des forêts pour les rendre à la nature et les laisser en libre évolution. Quoi de plus beau en effet qu’une nature vierge sans intervention de l’homme ? Elle s’interroge cependant sur l’origine du bois si utile à son environnement…

René est propriétaire forestier. Ancien exploitant agricole, il a trimé toute sa vie sans compter ses heures pour découvrir à la retraite qu’il ne toucherait que 900 € par mois. Heureusement, il avait boisé avec son père il y a 50 ans une ancienne friche à genêts de 5 hectares sur une pente non cultivable. Il y avait planté de l’épicéa, très adapté à ces sols ingrats et acides, impropres au chêne local qui n’aurait donné qu’une mauvaise futaie au bout de 150 ans. Déjà rompu aux travaux forestiers puisqu’il faisait chaque hiver son bois de chauffage, il avait conduit au mieux sa parcelle avec l’aide du conseiller forestier local : nettoiements, dépressages, premières éclaircies, élagages. Il était fier de son peuplement bien aéré où un sous-bois abondant s’était installé. Il y accueillait avec bienveillance les « retours à la terre » du secteur, dont Marie-Jeanne, qui venaient chaque automne y cueillir des cèpes sans se douter que ce peuplement majestueux de plus de 30 m de haut était totalement artificiel. Mais depuis quelques années, René avait remarqué des arbres dépérissants de plus en plus nombreux. Les attaques de scolytes qui avaient ravagé les parcelles d’épicéas dans la plaine voisine à la suite des sécheresses de 2018 et 2019 l’avaient convaincu de ne plus attendre. Il fallait couper avant qu’il ne soit trop tard. Il avait donc décidé de « casser sa tirelire » comme il disait, à un moment où il en avait financièrement bien besoin. Avec le changement climatique rapide, il sait que l’épicéa n’est plus adapté sur le secteur. Il prévoit de reconstituer son peuplement en plantant un mélange de feuillus et de résineux, plus favorable à la biodiversité et donc plus sécurisant pour l’avenir. Il a rendez-vous bientôt avec son conseiller forestier pour choisir les bonnes essences en fonction de la station. Il sait qu’un reboisement mélangé est plus compliqué à gérer et qu’il devra lutter contre les chevreuils surabondants qui détruisent les jeunes plants mais, comme on dit à la campagne, mieux vaut ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Il travaille maintenant pour ses enfants comme son père avait travaillé pour lui.

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Yves est entrepreneur de travaux forestiers. C’est un homme des bois. Il a commencé il y a 30 ans comme bûcheron et a passé l’essentiel de sa vie en forêt. Avec le temps, il a créé sa petite entreprise et a accueilli des jeunes en formation professionnelle. Le travail ne manque pas mais depuis quelques années, il ne trouve plus de personnel. La profession perd plus de 400 bûcherons par an. Il faut dire que le métier est un des plus pénibles qui soit. Au-delà de la vie au grand air qu’imagine le citadin, il présente un des plus fort taux de mortalité et d’accidents du travail. À 60 ans, le bûcheron est cassé et ne peut pas profiter de sa maigre retraite. Alors, refusant de faire appel à de la main d’œuvre étrangère sous-payée, Yves a sauté le pas. Il a acheté une machine d’abattage à plusieurs centaines de milliers d’euros et s’est endetté pour longtemps. Une machine remplace 7 bûcherons et offre un confort et surtout une sécurité de travail appréciable à son conducteur. Mais ces machines font peur. Mal conduites, elles peuvent dégrader le sol et les chemins. Yves, lui, a adhéré à la démarche de qualité « entrepreneurs de travaux forestiers, gestion durable de la forêt » : il ne travaille jamais sur sol détrempé, respecte scrupuleusement les cloisonnements et laisse des chantiers propres. Mais d’autres chantiers mal conduits ont jeté le discrédit sur la profession, des manifestations ont bloqué les travaux. Sa machine a même été sabotée. Il s’interroge sur l’avenir : doit-il persévérer dans ces conditions ? Les coupes de peuplements dépérissants vont se multiplier avec le changement climatique, mais qui va les faire ?

Jean-Marie est scieur de père en fils. Il a toujours travaillé le bois. Mais l’industrie du sciage est en crise : depuis les années 60, plus de 100 entreprises disparaissent chaque année. Dans un marché libre, la concurrence internationale est féroce. Comment faire face aux scieries géantes d’Allemagne, d’Autriche ou de Scandinavie qui uniformisent les prix et inondent le marché ? Une planche sur trois consommée en France vient de l’étranger. Il faut donc diminuer les coûts de production et Jean-Marie a dû moderniser la petite scierie familiale. Avec des aides de l’État, il a acheté une ligne « canters-circulaires » qui multiplie les rendements par deux mais demande des bois moyens. Il a gardé une scie à ruban pour les gros bois car il sait que la ressource française, contrairement à ce qu’on entend partout, offrira de plus en plus de gros diamètres. Cependant, son entreprise moyenne a du mal à survivre, il faudrait encore grossir, donc s’endetter. Pourtant les « environnementalistes », comme il les appelle, lui reprochent déjà d’être trop industriel et de mettre la forêt en coupe réglée, d’exploiter des bois trop jeunes ou de passer des grosses grumes dans sa chaufferie pour faire tourner ses séchoirs.

C’est lui qui a acheté les bois de René et a engagé Yves et sa machine pour les exploiter. C’est aussi lui qui a vendu les solives et les lambris à Marie-Jeanne pour retaper sa ferme et qui lui livre chaque hiver son bois de chauffage… la boucle est bouclée.

Le monde forestier est finalement bien compliqué. Pourtant, c’est bien connu, la forêt pousse toute seule !

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