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La France est-elle menacée par des attaques "non-attribuables" comme en a connues l’Arabie saoudite sur ses champs de pétrole ?
©FAYEZ NURELDINE / AFP

La guerre à l’heure des ennemis non identifiés

La France est-elle menacée par des attaques "non-attribuables" comme en a connues l’Arabie saoudite sur ses champs de pétrole ?

Les nouvelles menaces, comme la récente attaque de drones menée contre des installations pétrolières saoudiennes, font évoluer les conflits aujourd'hui et obligent les nations à modifier leur stratégie de défense.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico.fr : Alors que l'Iran est fortement soupçonné d'être derrière l'attaque de drones menée contre les installations pétrolières saoudiennes il n'existe pour l'instant aucune preuve de l'implication de Téhéran. Si Donald Trump a annoncé sur Twitter un renforcement des sanctions, les ripostes directes ne semblent pas au programme, ni de la part de Riyad ni de Washington. En quoi la nature de ces attaques rend-elle difficile l'identification de leur responsable ? Des attaques semblables sont-elles envisageables sous d'autre forme ?

Roland Lombardi : Les rebelles houthis du Yémen (en guerre contre l’Arabie saoudite) ont revendiqué les attaques menées samedi dernier par des drones et missiles contre d’importantes installations pétrolières du royaume saoudien. Mais en sont-ils réellement capables techniquement sans l’aide de leurs soutiens iraniens ? C’est la grande question. En attendant, les débris sont en train d’être analysés mais Washington et Riyad ont clairement exprimé leurs doutes concernant cette revendication et ont accusé explicitement l’Iran. Bien sûr Téhéran a réfuté cette accusation. Or, il est vrai qu’une partie, et non des moindres, des dirigeants iraniens, notamment le guide de la révolution, l’ayatollah Khamenei, et surtout les Pasdarans, pourraient très bien être à la manœuvre. La Force Al-Qods en est fort capable. Elle est spécialisée dans ce genre de guerre non conventionnelle...

Ainsi, une milice chiite d’Irak aux ordres, pourrait très bien, par exemple, être à l’origine des attaques sur la raffinerie géante d’Abqaiq et le champ d’exploitation de Khurais (à 800 km des bases houties !). De même, les Gardiens de la révolution islamique mettraient à leur tour le Président américain sous pression, tout en humiliant l’ennemi saoudien et surtout, en rappelant au « Grand Satan » qu’en cas de frappes, ce type de tirs dévastateurs serait multiplié par dix ou cent dans la zone. Enfin, par cet acte non signé, les objectifs inavoués des durs du régime des mollahs étaient également peut-être de faire monter les enchères ou tout simplement, de tuer dans l’œuf toute reprise officielle du dialogue avec Washington voire une éventuelle rencontre entre Trump et Rohani... Qui sait ?

Les pays, à fortiori les Etats occidentaux, peuvent-ils se permettre de riposter à une attaque non-identifiée ?

Sans preuves formelles et irréfutables, c’est très compliqué. S’il n’y a pas de traces, ni de revendications, comment prouver le bien-fondé d’une intervention ? Sauf à « inventer » de fausses preuves et de faux motifs comme en 2003 pour l’intervention en Irak des Etats-Unis de Georges W. Bush (mais cet épisode a depuis laissé un très mauvais souvenir dans la communauté internationale mais également à Washington), je ne vois pas l’intérêt ou l’opportunité d’une réplique directe à une attaque « fantôme ». Dans une région aussi sensible que le Golfe persique et dans le contexte actuel, il n’y aurait, au contraire, que des désagréments. 

Les éventuelles représailles peuvent se limiter alors à des opérations spéciales et secrètes, type cyber-attaques, sabotages, éliminations ciblées... Tous les Etats ont utilisé ou utilisent encore ce mode opératoire, avec plus ou moins de réussite. Israël, par exemple, excelle dans ce domaine... Dans le cas des dernières attaques en Arabie saoudite, Trump, qui ne souhaite pas d’une guerre à 14 mois de sa réélection, surtout pour des bédouins qu’ils méprisent, fussent-ils royaux ou princiers, se contentera, pour l’instant, d’un durcissement des sanctions envers Téhéran. Stratégie payante jusqu’ici, puisque l’Iran, en dépit de son extraordinaire résilience, est tout de même actuellement à genoux économiquement.

Au final, le locataire de la Maison Blanche ne frappera militairement l’Iran que si, et seulement si, des intérêts, ou pire, des ressortissants américains étaient directement ciblés. Pour l’heure, les Iraniens et leurs proxies sont trop intelligents pour franchir ce pas... 

Quelles sont les pistes étudiées par les Etats pour traiter ce type de menace au niveau diplomatique, notamment en termes de "déconfliction" ?

Dans les relations internationales, il y a la scène et les coulisses, où se gère le plus souvent ce genre de problème. Actuellement, par exemple et aussi étonnant que cela puisse paraître, les Israéliens œuvrent, avec des intermédiaires ou même directement, dans l’arrière cuisine, avec les responsables du Hezbollah lors des tensions trop fortes au Sud-Liban ou à la frontière syrienne. Dans le cas précis de la crise dans le Golfe persique, on comprend bien que tous les acteurs ne peuvent se permettre un conflit ouvert. On fait juste monter les enchères de part et d’autre en vue des négociations sur le nucléaire iranien qui reprendront à un moment ou à un autre, peut-être plus rapidement que l’on croit...

En attendant, comme je le disais déjà en juin dernier dans vos colonnes, même si certains souhaitent le pire des scénarios et qu’il est toujours dangereux de jouer avec des allumettes sur un baril de poudre, la situation reste encore tout de même sous un relatif contrôle. Bien qu’elles soient bien réelles, ces tensions dans le Golfe assurent encore les beaux jours des complexes militaro-industriels américain, russe et français. Elles font également, comme on l’a vu ces derniers jours, remonter le cours du pétrole (ce qui peut gêner la Chine dans sa guerre économique avec les USA). Elles sont aussi synonymes d’audience pour les médias. Bref, pas mal de monde y trouve finalement son compte, surtout que, comme je le rappelais plus haut, des canaux très discrets de discussions existent toujours en cas d’escalade paroxysmique...

On observait déjà lors de la Guerre de Corée des pilotes soviétiques portant des cocardes nord-coréennes affrontant l'aviation américaine. Cette stratégie de guerre "non-assumée" n'est pas nouvelle mais semble de plus en plus fréquente. Se dirige-t-on vers une nouvelle Guerre Froide, régie par des opérations ?

Vous savez les opérations sous fausse bannière, les guerres hybrides, irrégulières ou les conflits par procuration ont toujours existé, et ce, bien avant la Guerre Froide. Depuis la nuit des temps, tous les moyens sont bons pour parvenir à la victoire ou du moins à des succès stratégiques. Certes, très risquées, ces ruses de guerre sont aussi vieilles que la guerre elle-même et elles ne sont pas prêtes à être mises de côté. D’autant plus, si les belligérants avaient trop à perdre dans un affrontement direct et ouvert...

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