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Marine Le Pen lors de son discours au Pavillon d'Armenonville à Paris, le 24 avril 2022
Marine Le Pen lors de son discours au Pavillon d'Armenonville à Paris, le 24 avril 2022
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Dichotomie

La force incontestée du vote Le Pen dans les régions qui se sentent abandonnées par l’Etat n’est pas forcément un gage de succès aux législatives et voilà pourquoi

Malgré un score élevé de Marine Le Pen dans certaines localités, particulièrement en Outre-Mer, la résultat des élections législatives n'est pas joué d'avance

Xavier Dupuy

Xavier Dupuy

Xavier Dupuy est politiologue, spécialiste de l'opinion.

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Atlantico : Quels sont selon vous les enseignements de ce scrutin ?

Xavier Dupuy : D’abord, on observe que le réflexe du front républicain a joué, même si de façon bien moins importante qu’en 2017. C’est notamment le cas dans les grandes villes ou Jean-Luc Mélenchon avait fait de bons scores. Les reports sur Emmanuel Macron de l’électorat LFI ont été sensiblement supérieurs à ce que prédisaient les sondages (entre 50 et 55%). L’autre élément important, ce sont les reports relativement moyens des électeurs d’Éric Zemmour vers Marine Le Pen, dans les quartiers bourgeois. Contrairement à l’électorat rural d’Eric Zemmour qui a massivement voté Le Pen.  Il est probable qu’une bonne partie des électeurs des quartiers bourgeois ayant voté Zemmour au premier tour se soient réfugiés dans le vote blanc ou l’abstention. Ce à quoi on assiste, c’est une césure très forte entre les territoires ruraux, péri-urbains, et les métropoles. C’est une France manifestement coupée en deux.

Ce qu’il est intéressant d’observer c’est qu’un département de sensibilité conservatrice comme l’Yonne, ou la Haute-Marne, ou la Meuse, ont voté pour Marine Le Pen au même titre que des départements comme la Nièvre, ancien fief de François Mitterrand. L’Ariège, département socialiste, a mis Marine le Pen a 48,5%. Dans le Tarn-et-Garonne, département de tradition radicale socialiste, Marine Le Pen est aussi en tête. Donc au-delà des clivages politiques traditionnels, il y a un clivage très fort qui existe et transcende le schéma politique traditionnel. 

Dans le Sud-Ouest de tradition radicale socialiste, on observe qu’il y a plus de bulletins blancs et nuls qu’ailleurs, c’est-à-dire plus de gens qui choisissent de ne pas choisir. Je note qu’à l’inverse dans les zones de force de Marine Le Pen, l’augmentation des votes blancs et nuls est plus faible qu’ailleurs. On observe aussi une forte abstention dans les banlieues qui avaient voté Mélenchon, jusqu’à 10 points en moins par rapport au premier tour.

Dans quelle mesure ces résultats traduisent-ils une évolution des clivages politiques locaux et nationaux ? 

Il y a manifestement une évolution. On ne l’a pas retrouvée aux élections locales car des personnalités de droite ou socialistes occupent le terrain, ce qui occulte cette évolution aux départementales, régionales et municipales. Il faut attendre de voir ce que cela va donner aux législatives. Peut-être que ce sera un entre deux : d’un côté un vote national, de l’autre un vote local, qui pourraient déboucher sur une situation peu claire. On avait en revanche plus vu ce clivage aux européennes et il se confirme aux deux tours de la présidentielle. Les motivations de vote montrent une césure entre une France qui va bien, qui a des services publics, et une France qui se sent abandonnée. Ce sont des tendances que l’on a commencé à voir au moment de Maastricht et elles s’amplifient d’élection en élection. 

Le soir des résultats a été très clair de ce point de vue car on a vu le score d’Emmanuel Macron monter à mesure que les villes de plus en plus grosses envoyaient leurs résultats. Des départements comme les Bouches-du-Rhône, la Haute-Loire ou les Alpes-Maritimes ont basculé en faveur de Macron au moment où la ville centre rentre dans les ordinateurs du ministère. 

C’est donc plus que jamais une dichotomie grandes villes – ruralité ? 

Exactement. Même dans les départements ruraux, la ville centre a voté Macron et le reste vote Le Pen. C’est ce qui explique des résultats très équilibrés. La Haute-Loire, c’est 50,2 % pour Emmanuel Macron car il fait 64% au Puy-en-Velay, 59,9% à Brioude mais toutes les autres villes ont mis Marine Le Pen nettement devant. Dans une ville comme Cannes, la gauche est très faible, Macron n’y a pas fait un très bon score au premier tour puisque Marine Le Pen et Eric Zemmour cumulaient environ 40%, pourtant au deuxième tour c’est Emmanuel Macron qui arrive en tête (52 v 48). Cela veut dire que les électeurs de gauche mais aussi une partie des électeurs de Zemmour ont voté Macron. Dans les Pyrénées Orientales, Marine Le Pen remporte Prades, la ville du Premier ministre, mais est battue à Perpignan, ville dirigée par le Front national.

Si l’on regarde les catégories de population, qu’observe-t-on dans ce scrutin ? Quels sont les profils des électeurs ?

L’électorat de Macron, ce sont plutôt les grandes villes, un revenu plutôt élevé. A l’inverse, Marine Le Pen, ce sont les villes moyennes et la ruralité, des revenus moyens bas et inférieurs. A cela s’ajoute un effet diplôme. Les plus diplômés votent Macron, les sans diplômes votent Le Pen, à l’exception des sans diplômes retraités. 

Si l’on regarde la carte électorale, quelles sont les données marquantes  ? Y-a-t-il des surprises ? Des bastions qui se confirment ? 

Il n’y a pas de vraies surprises. Le seul élément notable, est que la progression de Marine Le Pen (qui progresse partout) est plus forte dans ses zones de faiblesse, hors Paris. La progression de Marine Le Pen en Bretagne est supérieure, en ratio, à celle des territoires où elle était déjà forte (Grand Est, PACA). Ce pourrait être l’effet d’une normalisation, même dans les terres qui lui sont hostiles.  

Il y a des terres qui, d’élections en élections, deviennent des fiefs de plus en plus forts de Marine Le Pen : les Ardennes, l’Aisne, le Pas-de-Calais, etc. Pour Emmanuel Macron, ce sont les Pays de la Loire, Paris et les Hauts-de-Seine, les Yvelines, ainsi que les régions qui vont bien et qui ne sont pas des anciennes régions industrielles, comme la Bretagne. 

On a beaucoup entendu de réactions concernant les scores de Marine Le Pen en outre-mer, que pouvez-vous nous dire ? 

D’abord, il faut noter que contrairement à la métropole, la participation est en hausse. En Polynésie française, Emmanuel Macron arrive en tête d’une courte majorité, mais il est presque rattrapé par Marine Le Pen, alors qu’elle était à 20% et lui à 40 % au premier tour. Sur Mayotte, Marine Le Pen avait déjà un score important au premier tour qu’elle confirme au second. A la Réunion, je pense que c’est la campagne sur le thème du pouvoir d’achat qui a joué. Aux Antilles, même chose avec sans doute, en plus, la problématique du pass vaccinal. 

Marine Le Pen est arrivée en tête dans une trentaine de départements, outre-mer compris, contre seulement deux en 2017, cela préfigure-t-il quelque chose pour les législatives ?

C’est difficile de répondre à cette question. Le problème du RN est qu’il  arrive en tête dans des territoires ruraux où la gauche est faible et où il peut donc se retrouver face à LR, ce qui peut le faire perdre. Arriver en tête dans la Marne, dans les Alpes Maritimes, ne veut pas dire obtenir un député. L’utilité pour le RN d’arriver en tête dans certaines circonscriptions à caractère rural peut être plus importante, si la gauche y est plus forte également. Pour les législatives tout dépend d’où vous êtes forts et de qui peut être votre compétiteur au second tour. 

Emmanuel Macron doit-il, lui, s'inquiéter pour les législatives ?

De la même manière, tout dépendra de qui se qualifie au second tour. Dans certains territoires, la présence du RN ou de LFI faciliterait l’élection de candidats En Marche, mais si c’est un LR ou un membre de la gauche modérée, cela peut lui compliquer la donne. La qualification au deuxième tour des législatives sera capitale et déterminera l’éventuelle majorité relative ou absolue de Macron. Plus il sera face aux extrêmes, plus il aura de chances d’avoir une majorité absolue. Reste à savoir s’il y a aura un ou deux candidats d’extrême droite et une union ou non derrière Jean-Luc Mélenchon. Il faudra aussi compter avec l’avantage aux sortants qui vont jouer pour un certain nombre de députés modérés.

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