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Jean-Noël Pancrazi à la recherche de l’enfance perdue
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Jean-Noël Pancrazi à la recherche de l’enfance perdue

Romancier de la mémoire, Jean-Noël Pancrazi-publie une nouvelle autofiction : « Les années manquantes » (Gallimard) ; né à Sétif, non loin d’Alger, rapatrié en France pour cause de guerre d’Algérie, son narrateur de treize ans fut « confié » à des « proches » lointains …Superbe et déchirant.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Expert de l’intime et arpenteur de la mémoire familiale, Jean-Noël Pancrazi a publié une vingtaine d’ouvrages, dont « Quartiers d’hiver  (prix Médicis 1990, Gallimard/ Folio), Madame Arnoul( prix du Livre -Inter 1995, Gallimard/Folio») « Long séjour »( prix Jean Freustié 1998,Gallimard/Folio), « Tout s’est passé si vite » (Grand prix du roman de l’Académie française 2003/Gallimard/Folio), »je voulais leur dire mon amour » (prix des écrivains du Sud 2018/Gallimard Folio),etc.

Cet écrivain d’origine corse- l’un de nos meilleurs prosateurs- artiste en quête d’un paradis perdu, comme exilé de l’intérieur, construit  une œuvre articulée par le temps : son personnage principal.  Chaque livre de Jean-Noël Pancrazi, orphelin dans l’âme, tourne autour d’un même centre de gravité : le déficit de soi.

Lors d’un article publié dans « Service Littéraire » et consacré au romancier Jean-Noël Pancrazi, j’évoquais sa« noblesse de cœur », « son sens des nuances », « cette voix » servie par une écriture « cinq étoiles luxe » : « Pancrazi parvient à se dédoubler pour jouer sur le registre de l’enfant qu’il fut et de l’écrivain qu’il est devenu »J’ajoutais qu’à une époque où règnent soit le cynisme, soit les bons sentiments, sa bienveillance le distingue de (presque) tous. Avec cette même force stylistique  et son habituelle mélancolie («  le seul sentiment qui pense », selon l’académicien Angelo Rinaldi, d’origine corse, lui aussi),  Jean-Noël Pancrazi publie un nouveau récit fictionnel   : « Les années manquantes (Gallimard). L’ auteur de « La Montagne » et de « Madame  Arnoul » (voir « Repères » ci-dessus) semble méditer toujours le même sujet, qu’il revêt d’atours différents,  pour  le plaisir d’inventer les intrigues appropriées,  et de créer d’autres personnages . Nous reconnaissons chaque fois sa marque : cette quête d’amour et de sens qui anime Pancrazi  et  rappelle Angelo  Rinaldi :« C’est ainsi qu’un jour, par hasard, nous nous rappelons tant de visages, tant de choses, mais il n’y a plus personne pour se souvenir de nous, et nous sommes encore vivants » (cf. la « Dernière fête de l’Empire »( Gallimard/Folio) .

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La littérature comme seule manière de résister à la perte, au manque et à l’oubli, plus ce sentiment de solitude qui caractérise l’auteur des « Années manquantes », et qu’accentue sa hantise de l’abandon . Chaque fois, Jean-Noël Pancrazi s’empare d’un moment- clef de son histoire qu’il romance en orfèvre du style, afin d’observer chez son narrateur, avec la  distance requise,  l’instant du  désastre, cette trajectoire soudain brisée, ce grincement irrémédiable bloquant la machine existentielle,  comme le ferait soudain en musique la fausse note, cassant  la mélodie et fauchant tout espoir d’harmonie. C’est ce grincement que se plaît à peindre  Pancrazi  dans chacun de ses livres. Avec « Les années manquantes » -beau titre- l’écriture de Pancrazi parvient au faîte de son art, ajoutant  au récit sa dimension onirique :  il s’agit d’un enfant  abandonné  pour son bien  (sic)  chez certains proches très étranges, à Thuir, non loin de Perpignan, en Occitanie, dans les Pyrénées orientales. « On m’avait confié à Joséphine » : tout est dit dès la première phrase. Ce « On » révèle une distance, voire un jugement,  le narrateur -point dupe- évoquant d’emblée avec ce « on » quasi hostile ses propres parents . Le récit-romanesque nous révèle qu’il s’agit d’un abandon et que l’enfant sera vite oublié.  Pour ce qui est de « Joséphine », c’est la grand-mère catalane , une vieille femme(monstrueuse ) qui « m’attendait sans rien demander sur le lycée ni les cours de la journée, avec ses mains de plus en  plus attaquées par l’eczéma, ces mains damnées, bloquées, qui n’arrivaient pas à ouvrir les volets, les lettres qu’ils ( les parents du narrateur,  NDLR) nous envoyaient de Bordj Bou Arreridj -mais elles étaient si rares-, ces mains qu’elle ne parvenait pas à poser, à unir sur les rebords des prie-Dieu, comme un péché qu’aucune confession ne pouvait effacer, trop enflées pour séparer les grains du chapelet qu’elle finissait par abandonner, qu’elle n’aurait pas osé tremper, trop informes , effrayantes et contagieuses dans les eaux miraculeuses à Lourdes, dans les bassins pour handicapés qu’aucune des cures à Amélie-les-Bains-Palalda n’avait réussi à guérir ». Et pour ceux d’entre ses lecteurs qui n’auraient pas, dès les premières pages, pressenti combien ce refuge signifiait l’enfer ( les parents ayant déposé leur fils- tel un encombrant -repartant aussitôt vers Alger pour leurs affaires),Jean- Noël Pancrazi ajoute : « Quant à cette « gare de  Perpignan » : Dali disait que c’était le centre du monde et c’était pour moi le centre du déchirement »L’absence d’amour n’est jamais dite : nous découvrons ce Mal au fur et à mesure. Ce beau texte parvient  d’autant plus à  nous bouleverser que le sujet des « Années »  est d’une cruauté sans faille:  il s’agit de l’enfance empêchée, pourrie,  l’enfance mort-née ; un « pitch » enrichi par ce qui, en littérature, compte plus que  le sujet, et même plus que tout :  la forme . Ici, l’écriture gagne en profondeur, exprimant sans pathos ce seisme psychique que représente pour un enfant  l’abandon par ses propres  parents . Ses nouveaux « parents » forment  une galerie de monstres - le fils alcoolique et timbré de Joséphine, par exemple. On se croirait parmi les monstres du Portement de croix de Jérôme Bosch, ou dans un petit enfer domestique à la Goya ( cf. La Vieille).Quant à la « maison -tombeau » de l’aïeule purulente, elle possède sa source au milieu du jardin- abandonné lui aussi : le chagrin du narrateur, comme retenu  au fil des pages. « Papa et maman avaient fini par rentrer en catastrophe d’Algérie  parce que la minoterie qu’on avait confiée à mon père, pour laquelle il s’était dévoué, avait été nationalisée d’un coup, les obligeant à partir de Bordj Bou Arreridj en quelques heures ». Joséphine meurt mais l’enfer se poursuit par d’autres moyens. Divorce parental,  internat « avec pour seul décor  le petit lit, la cantine, une photo accrochée sur la cloison de bois-mais laquelle poser à mon tour ? ». L’auteur excelle dans  l’évocation de cette tristesse des dortoirs glacés ; dortoirs dans lesquels les enfants non aimés découvrent  en cachette, par la grâce d’une lampe de poche, la littérature, sa splendeur, ses ailleurs .Leur bonheur pour toujours et à jamais. « En lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience », déclara  en 2014 à Stockholm Patrick Modiano .

Dans ses « Années manquantes » Jean-Noël Pancrazi  conclut   :« Je n’avais rien acquis depuis le soir où j’étais parti de Perpignan avec la cantine et les draps brodés ; la vie avait passé, je n’avais rien anticipé, je n’avais pas fait attention, je n’avais rien à moi » .  Sauf la littérature. Celle qui nous vaut les « Années manquantes », justement.

Extrait

Joséphine s’affaiblissait

« Il n’y avait que sa chambre qu’elle ne voulait pas ouvrir, qu’elle préservait comme une pièce secrète où demeuraient ses médailles bénies, ses Vierges adorées et les fascicules des pèlerinages organisés qu’elle ne pouvait plus effectuer. Elle s’affaiblissait ;

Il fallait s’en aller de la vie avant de déménager, de s’épuiser à repérer ce qui serait emporté, bazardé. Elle m’appelait, demandait mon aide pour retirer les épingles 

dans ses très longs cheveux gris et blancs qui se déroulaient, presque royaux, comme pour une invitation dans un palais, un beau mas des environs, passer l’huile d’amande douce sur ses omoplates-juste pour sentir que quelqu’un l’aimait-, la seule part de peau épargnée, comme un lointain hâle de vendanges au soleil de septembre, ou ce qui restait de notre unique journée au bord de la mer. Ce serait toute une expédition, me prévenait-elle, d’aller à la plage ; mais elle l’avait faite pour moi qui ne pouvais pas me contenter de me baigner dans le grand bassin pour la lessive. Il y avait d’abord eu le

car Rossignol brûlant à midi, marcher jusqu’au Castillet à travers la ville déserte, avec le grand cabas noir en guise de sac de plage, puis un autre bus - Joséphine trop habillée parmi ceux qui étaient déjà   presque nus-, l’endroit qu’on cherchait sur la plage du Canet, un peu en retrait, pas loin des marches, pour planter notre parasol de la Coop ; elle, assise sur son pliant, massive, silencieuse, regardant les étangs au loin, avec sa nostalgie des roseaux et des barques tranquilles ; moi, à côté, dans mon maillot de laine bleue tricoté dont j’avais honte, qui s’élargirait, informe après le bain, me rendrait encore plus frêle et blanc. Elle finissait par se lever, par s’approcher du bord de l’eau, s’inclinait pour tremper ses mains- l’eau salée pouvait, comme on le lui disait, apaiser, suspendre, retarder l’eczéma- qu’elle gardait levées au-dessus de la mer, pareille à un immense bénitier étincelant ; la première vague qui arrivait mouillait sa robe jusqu’aux genoux, elle riait enfin, il en fallait davantage pour renverser la vieille paysanne ancrée dans le sable. »

Copyright Jean-Noël Pancrazi / « Les années manquantes »/ Gallimard.

« Les années manquantes » / Jean-Noël Pancrazi/ Gallimard/ 110 pages/12 euros 50 cents.

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