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IPhone, 10 ans déjà... mais voilà pourquoi nous ne savons pas encore vraiment vivre avec
©TONY AVELAR / AFP

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IPhone, 10 ans déjà... mais voilà pourquoi nous ne savons pas encore vraiment vivre avec

Les Iphones (et plus généralement les smartphones) ont changé notre vie et notre manière d'appréhender le monde.

Michael Stora

Michael Stora

Michael Stora est psychologue clinicien pour enfants et adolescents au CMP de Pantin.

Il y dirige un atelier jeu vidéo dont il est le créateur et travaille actuellement sur un livre concernant les femmes et le virtuel.

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Catherine Lejealle

Catherine Lejealle

Catherine Lejealle est docteur en sociologie et ingénieur télécom (ENST Bretagne). Elle est professeur à l'ISC Paris et co-fondatrice de la Chaire Digital BusinessSes domaines de recherche couvrent les usages des TIC (téléphone portable, Internet, médias sociaux…)

Elle a publié La télévision mobile personnelle : usages, contenus et nomadisme,  Les usages du jeu sur le téléphone portable : une mobilisation dynamique des formes de sociabilité  aux Editions L'Harmattan et J'arrête d'être hyperconnecté ! : 21 jours pour réussir sa détox digitale chez Eyrolles.

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Atlantico : Quels sont les domaines dans lesquels nous avons réussi à nous adapter et ceux ou ce n'est pas encore le cas ? Quels sont les conséquences de cette "révolution" ?

Catherine Lejealle : Les 10 ans du smartphone sont l’occasion de regarder en arrière et faire un bilan de la révolution que cet objet a entraîné dans nos vies. Il a impacté toutes les sphères de notre vie : privée, intime, professionnelle… On peut dire qu’il a changé notre rapport au temps, à l’espace et à l’information. Autant dire notre rapport au monde au sens philosophique de Dasein !

Rapport au temps en créant de l’urgence, de l’immédiateté, le sentiment de tout avoir à portée de main à de la demande mais aussi une densification du temps. On fait plusieurs choses à la fois, avec le multitasking, on zappe… Rapport à l’espace avec l’ubiquité en étant ici et ailleurs en même temps, dans les transports et en relation amoureuse par SMS… Quant à l’information, elle est partout et gratuitement disponible.

Nous ne pouvons pas nous adapter à une telle production d’informations : l’attention est devenue la ressource rare. Il se produit tous les jours autant d’informations que depuis le début de l’humanité jusqu’en 2003 ! Il s’agit de développer de nouvelles compétences : apprendre à être sélectif, à regarder la source d’information, à trier ce qui est important pour nous et ce qui est anecdotique…

Au travail, nous devons gérer des interruptions toutes les 5 minutes ! Autant dire que le cerveau n’est pas fait pour zapper d’un contexte à l’autre et qu’il s’agit d’apprendre à travaille en résistant aux sirènes du message entrant… pour soi et pour les autres… pour mieux répondre en travaillant en immersion ne serait-ce que 10 minutes ! Sinon notre quotidien est une fragmentation de taches qui conduit à une perte de sens et à une insatisfaction car on ne voit pas ce qu’on fait. De plus, on risque de ne gérer que les urgences et les priorités des autres ! 

Michaël Stora : Votre question montre qu'il s'agit autant de la façon dont l'Iphone s'est adapté à nous que de la façon dont nous nous sommes adapté à lui. L'Iphone a une particularité, à laquelle d'ailleurs Steve Jobs a toujours été attentif. Il a toujours en effet pensé que la machine et donc la dimension purement technologique et technique devait s'adapter à l'être humain et être au service de la facilité du design et de la facilité. L'ergonomie de l'Iphone est donc dédiée à l'intuitivité de son utilisation. A l'inverse d'autres téléphones – sans faire de comparaison de valeur – la prise en main quasi immédiate est la marque de fabrique d'Apple. Et ce même si l'environnement de certains de ses concurrents tel Android sont beaucoup plus ouverts que ceux de la marque à la pomme. L'Iphone est un monde très fermé et dirigé, entrainant des comportements quasi fétichistes à l'objet téléphone. Pensez par exemple aux queues impressionnantes lors des ventes des nouveaux modèles aux "Apple Store". 

Mais la grande nouveauté de ce smartphone fut de ne pas avoir de vocation à être que "utile" du point de vue de la réalité. Les fonctions pratiques (téléphone, GPS, recherche d'information par exemple pour trouver un lieu ou un produit…) côtoient les fonctions "inutiles" à commencer par les réseaux sociaux. Le smartphone a entrainé en cela un rapport de consultation permanente de ces réseaux pour voir si ceux-ci sont renouvelés ou s'ils ont eu des interactions (like, commentaire etc.), ce qui en soi n'a pas d'utilité concrète et réelle. C'est là où se situe son grand succès, et aussi ce qui en fait pour certains un "doudou-sans fil".

N'avons-nous pas développé une forme d'addiction à l'immédiat ? Ne peut-on pas y voir une forme d'obstacle à notre monde, ou même à la démocratie, celle-ci reposant sur une forme d’acceptation d'une complexité aujourd'hui refusée ?

Catherine Lejealle : Justement, au travail comme dans la sphère privée, on est tenté de privilégier l’immédiat au détriment du long terme, de l’immersion alors que notre ontologie, notre personne est construite sur des bases long terme. Par ailleurs, cela peut conduire à zapper d’une information à une autre sans mettre en perspective, sans prendre de recul. Les vacances sont un moment idéal pour apprendre à ralentir, à s’immerger dans un pavé de l’été… à se connecter à ses cinq sens, à profiter d’un apéro entre copains, d’un plongeon en mer… sans tout documenter en ligne à coup de Stories Snap ou instagram ! 

Michaël Stora : Dans quelle mesure peut-on affirmer que les smartphones constituent une révolution de notre temps d'attention ? N'avons-nous pas développé une forme d'addiction à l'immédiat ? Ne peut-on pas y voir une forme d'obstacle à notre monde, ou même à la démocratie, celle-ci reposant sur une forme d’acceptation d'une complexité aujourd'hui refusée ? 

Il y a un enjeu de maitrise évident dans le geste. L'Iphone nous répond au doigt et à l'œil. Et d'ailleurs avec Siri, la fonction vocale, il répond à notre voix, donc il nous obéit. À partir de là, l'Iphone devient une prolongation de beaucoup de nos affects. La question du temps est intéressante, car l'immédiateté est réelle en termes d'information, contractant le temps de manière spectaculaire là où certaines choses prenaient plus de temps auparavant. Mais là se situe aussi la complexité humaine : car si vous envoyez un SMS à votre amoureuse en disant "Je t'aime ma chérie tu me manques" et qu'elle ne vous répond pas rapidement alors que pour vous elle devrait être en capacité de le faire, l'humain reprend le dessus et développe des doutes et des frustrations. Ce sentiment est de fait amplifié par le smartphone, qui est un outil de communication particulièrement tourné vers l'expression rapide des émotions. 

La question de la démocratisation liée au partage public d'information facilité et aux lieux forums tels Twitter – ce qui peut se faire sur un ordinateur aussi – supprime le temps d'élaboration. Les réactions sont plus souvent émotionnelles et on le constate chaque jour, plus souvent plus violentes. Les gens ne prennent plus le temps d'élaborer une réponse, de développer un sens critique. Et se pose la question de la présence/absence qui est suscitée par cette nouvelle façon de communiquer qui compense l'absence d'autrui par une débauche d'émotivité dont rend très bien compte le succès des émojis. Face à l'absence, il y a la présence compensatoire de l'image, et l'Iphone est un monde d'images avant tout. Cela peut combler une certaine solitude existentielle. 

N'est-ce pas là un obstacle lorsqu'il s'agit d'appréhender le monde dans lequel on vit ? Cette addiction l'instantanéité ne nous empêche-t-elle pas de nous adapter ? 

Catherine Lejealle : Cette révolution est arrivée en très peu de temps et nous avons simplement besoin de temps pour nous y faire face et construire de nouvelles routines. Il suffit de penser à l’évolution du smartphone en dix ans : il a remplacé le lecteur MP3, l’appareil photo, le GPS, le programme de ciné, la console de jeu… Ceci a été conjugué à une qualité de réseau également bien meilleure, avec le déploiement de la 4G. Et avec des forfaits illimités qui incitent à consommer sans limite ! Mais l’homme est avant tout un animal social qui a envie de partager des moments avec les autres, comme Solidays l’a montré le week end dernier. On a beau écouter sa musique avec ses oreillettes sur son smartphone dans les transports, rien ne vaut un concert partagé avec les autres ! 

Michaël Stora : Le terme d'addiction est peut-être fort, parce qu'on n'est globalement pas accroc à l'objet en tant que tel. Il est vrai que certains le caressent, le gardent tout le temps en main. C'est pour cela que le terme de doudou sans fil s'impose naturellement. Le doudou a une fonction essentielle pour le bébé qui consiste à pallier l'absence maternelle. C'est une fonction émotionnelle compulsive. Lorsqu'on rentre dans le détail, on se rend compte qu'il y a une addiction aux autres à travers des réseaux sociaux ou des jeux en ligne par exemple. 

Et cela nous affecte d'un point de vue sensoriel. Nous avons cinq sensibilités qui sont le toucher, le goût, la vue, l'ouïe et l'odorat. Les sensorialités de toucher goût, toucher et odorat sont dites proximales, car elles permettent un rapport de proximité à un corps extérieur. Le visuel et l'auditif sont des sens qui mettent à distance. Sur un Iphone avec le doigt, on a la possibilité de toucher une image, de l'agrandir, de combler la distance propre à une image, de combler une angoisse sensorielle de séparation.

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